Mémoire – Mike McQuay

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Inoubliable

memoireMike McQuay était un auteur américain de SF, décédé en 1995 d’un infarctus, à l’âge de 45 ans. Il a écrit plusieurs dizaines de romans, dont la novélisation de New York 1997 de John Carpenter, un des deux textes du volume 2 de La Cité des Robots d’Isaac Asimov, ainsi que le très bon 10 sur l’échelle de Richter, en collaboration avec Arthur C. Clarke.

Mémoire est probablement son roman le plus abouti et le plus connu. Il a fait partie des nominés pour le prix Philip K. Dick 1987. Il s’agit d’une histoire mélangeant futur post-apocalyptique (type effondrement écologique) et voyage dans le temps, mais sous une forme inhabituelle à défaut d’être originale (nous en reparlerons) : on se sert d’une drogue permettant de remonter dans la mémoire ancestrale de sa lignée et de « posséder » le corps de son ancêtre. Et quand celui-ci s’appelle Napoléon et que son descendant est un soldat bien énervé et bien instable du lointain futur, on imagine aisément (et avec effroi) les conséquences possibles… Mais le cours de l’histoire est-il si facile à modifier que cela ? Pas sûr…

J’ai une relation assez particulière avec ce roman : j’en ai entendu parler pour la première fois début… 1989, via la rubrique littéraire tenue par Roland C. Wagner dans le magazine Casus Belli. Ce simple recto était à l’époque une vraie mine d’or en terme de conseils de lecture de romans SF / Fantasy / Fantastiques. C’est grâce à elle, et au flair incroyable du regretté Roland (il est décédé en 2012), que j’ai acquis des chefs-d’oeuvre comme HypérionL’usage des armes ou Un feu sur l’abîme. Sans Roland C. Wagner, il n’est pas du tout certain que ce blog existerait. Qu’il me soit donc permis de rendre hommage à sa mémoire. Les hasards de la vie ont fait que j’ai mis 27 ans à me procurer Mémoire, mais c’est désormais chose faite.

Contexte*

Way out of here, Porcupine Tree, 2007.

Mille ans après notre époque, la surface de la Terre n’est plus en mesure d’assurer la survie de l’homme. Un millénaire d’inconséquence de sa part a empoisonné l’air, l’eau et les sols, à coup de déchets nucléaires, chimiques ou industriels. Les quelques milliers de survivants vivent dans les profondeurs de la planète, loin sous la surface du Suriname, le long des berges d’un fleuve souterrain d’eau pure, venue des sommets des Andes.

Cette civilisation nie le concept de liberté et pense que l’état doit contrôler le comportement individuel de ses citoyens, et ce dès leur naissance. Silv, une biochimiste du futur, a été chargée de mettre au point des drogues du bonheur, afin de maintenir la population sous contrôle. Alors qu’elle travaille sur un médicament permettant de moduler à volonté l’agressivité des militaires (les groupements de survivants, appelés quadris, sont en guerre les uns avec les autres, pour les ressources et la domination), elle en injecte une dose à Hersh, un soldat emprisonné pour avoir tué son Lieutenant au cours d’une bataille (on apprendra pourquoi au cours du roman).

Cobaye et expérimentatrice s’aperçoivent alors que la substance a un effet secondaire inattendu : un peu comme dans Le Temps incertain, de Michel Jeury (ou comme dans En attendant l’année dernière de Philip K. Dick cette fois vers le futur), elle propulse l’esprit de la personne dans celui d’un autre dans le passé et lui permet de prendre le contrôle de son corps. Mais pas un individu au hasard : un de ceux de sa lignée génétique, bref un de ses ancêtres (en fait, cette limitation n’en sera pas vraiment une : un des protagonistes découvre que quelques gènes en commun suffisent, et étant donné que toute l’humanité descend d’un nombre restreint d’individus, ce sont en fait des milliers d’hôtes qui sont disponibles à une époque donnée). C’est donc une forme de « voyage dans le temps », mais où seule la conscience de l’individu voyage. Son corps, lui, reste à son époque d’origine. Il s’agit d’une remémoration absolue de la mémoire génétique, celle de sa lignée ou celle de l’individu, un peu dans le même esprit que Dune ou Inexistence, mais avec le « bonus » de pouvoir modifier les événements. Ce point va se révéler capital lorsque chacun des trois protagonistes va explorer ses traumatismes d’enfance afin de reprendre, dans son présent subjectif, le contrôle de sa vie.

Lorsque Hersh se révèle incontrôlable et neutralise Silv, elle envoie son esprit en 1986, chercher l’aide d’un de ses ancêtres, David, un psychiatre, dont elle « possède » la sœur. Elle fabrique des doses de la drogue pour lui permettre de la rejoindre dans son voyage temporel et de ramener Hersh, qui a possédé son ancêtre Bonaparte, à la raison. David découvre tout un tas de choses à propos de la drogue et de ses effets, comme la possibilité d’être simplement spectateur des actions de l’hôte sans le posséder complètement, ou comme le fait que quelques dizaines de secondes dans le monde « réel » (celui où se trouve son corps) peuvent correspondre à des décennies vécues de l’autre côté du Temps (un peu comme dans le film Inception). Ce point en particulier aura une importance cruciale pour deux des protagonistes (et il permet d’étendre l’histoire sur des siècles de temps subjectif). Il y a encore beaucoup d’autres subtilités, très bien décrites par l’auteur, que vous découvrirez si vous lisez ce roman.

Structure, narration

La structure narrative est d’une extraordinaire complexité : la narration alterne entre 1986, le passé de David pré-1986 mais post-sa naissance, l’époque napoléonienne, d’autres époques pré-1986 (et pas forcément dans le passé de David : dans celui de sa mère, sa grand-mère, ses ancêtres plus lointains, etc), le « présent » de Silv un millénaire dans le futur, ainsi que le passé de cette dernière ou de Hersh, toujours dans le futur par rapport à 1986 (j’espère que j’ai été clair…). Ce qui aurait pu devenir un immonde chaos narratif sous une plume moins experte est totalement maîtrisé par l’auteur et ne perd jamais le lecteur. Autant dire que cette richesse et cette virtuosité narratives sont un gros, gros atout du roman, mais que fatalement, elles seront un frein à sa lecture pour certains lecteurs, adeptes d’une narration plus linéaire / simple.

Mais plus que l’alternance entre différentes époques, deux choses frappent : d’abord, le travail d’orfèvre fait sur le rythme des révélations concernant le passé des trois protagonistes, et la façon dont chaque pièce du puzzle s’emboîte parfaitement avec la précédente et la suivante. Ensuite, le principe du « deux corps, quatre voix », qui donne des dialogues hallucinants : Silv et David établissent de véritables symbioses avec leurs hôtes, ce qui fait que même si seulement deux corps physiques sont présents, ce sont quatre voix différentes qui peuvent participer à une conversation. Bref, pas besoin de savoir que l’auteur enseignait les techniques d’écriture pour se rendre compte qu’on est vraiment sur du haut de gamme sur ce plan.

Les scènes se déroulant à l’époque Napoléonienne sont écrites avec une érudition et une justesse réellement impressionnantes. On a vraiment l’impression d’être aux côtés de Napoléon / Hersh, de vivre en direct les événements historiques, de voir respirer les personnages emblématiques de l’époque. Chaque chapitre commence par une citation montrant, là encore, la profondeur de la culture de l’auteur. Bref, sur ce plan également, ce livre est une spectaculaire réussite.

Personnages, thèmes, écriture

J’ai rarement vu en SF (et peut-être même jamais) des personnages d’une telle profondeur, d’une telle complexité psychologique. C’est tout particulièrement le cas pour David, mais aussi pour Hersh. Leurs relations sont à la fois complexes et en constante évolution : Silv est hostile à Hersh au début (et, dans une relative mesure, à David), et David à Silv, mais petit à petit, une solide relation se crée entre ces trois là. Car qui d’autre pourrait comprendre le caractère unique et transcendant de leur nouvelle existence dans l’intemporalité, sinon eux ?

Les thématiques sont extrêmement profondes, naviguant entre métaphysique, philosophie, peur de la mort, interrogation sur le libre-arbitre, l’inéluctabilité du Destin, le sens de la vie, et sur la nature de la réalité dans une perspective très Dickienne (mais avec une écriture beaucoup plus directe). La dimension psychanalytique, psychiatrique même, est omniprésente. C’est un roman qui, dans son analyse de la peur de la mort, parlera à tout lecteur quadra ou plus vieux encore. C’est avec la quarantaine (du moins, cela a été mon cas) qu’on commence à prendre conscience de l’approche inéluctable de sa mortalité, et surtout de celle de ses proches, ses parents et son conjoint en particulier. De même, Mémoire propose une réflexion extrêmement aboutie sur le sens de la vie, la nature du bonheur, et une véritable analyse Freudienne de l’impact qu’ont les traumatismes d’enfance et de l’adolescence sur le comportement à l’âge adulte.

L’écriture est magistrale : l’auteur a un redoutable sens du rythme, et sait maintenir l’intérêt de son lecteur de façon constante. Certaines péripéties sont haletantes : on voit venir la catastrophe, et son caractère inéluctable fait que c’est avec frénésie qu’on tourne les pages sans les voir passer.

Globalement, il y a beaucoup de points communs entre ce roman et Replay de Ken Grimwood : la dimension temporelle (mais sans le phénomène de boucle), bien sûr, mais aussi la profondeur des interrogations générées, à la fois chez les personnages et chez le lecteur. Sans compter que les deux écrivains ont, étrangement, subi le même sort tragique : tous deux sont morts assez jeunes d’un infarctus. Mais précisons que Mémoire est beaucoup plus noir et glauque que Replay : de l’enfance cauchemardesque des trois protagonistes (et de leurs ascendants…) au monde dystopique de l’avenir (et attention hein, on est sur une vraie dystopie première classe là, pas sur un de ces mondes à la consistance ectoplasmique dont est coutumier le Young Adult) en passant par le sexe déviant omniprésent (et, pour une fois, ayant une vraie justification et utilité dans l’histoire), ce roman est beaucoup plus dur que celui de Ken Grimwood. Et pourtant… la fin, la morale, sont d’une beauté à couper le souffle.

En conclusion

Ce roman est une pure merveille, de SF bien entendu, mais plus généralement de littérature, grâce à la profondeur de ses thèmes, personnages et interrogations, et grâce aux qualités d’écriture de son auteur. Mais c’est un chef-d’oeuvre qui va se mériter : sa structure complexe, sa noirceur (par moments) et son côté introspectif et philosophique ne vont pas le rendre attractif pour tous les lecteurs. Mais si vous avez lu et apprécié Replay, vous devriez vouer le même culte au roman de Mike McQuay. Sa fin, sa morale, sont splendides.

Bref, ça valait le coup d’attendre une trentaine d’années, car je ne suis pas certain que le moi de 1989 aurait pleinement compris et apprécié un roman si riche. Et merci encore, M. Wagner. Après une longue série de romans décevants, enfin un livre « culte » qui rejoint le panthéon du blog !

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8 réflexions sur “Mémoire – Mike McQuay

  1. Ah! enfin une critique de roman empreinte d’enthousiasme! Cela fait du bien de lire que celui-ci t’ a vraiment plu! Tu es très convaincant. De plus une structure narrative qui propose un challenge, cela me tente davantage encore.
    Tu t’en doutes, l’histoire, la qualité des personnages et une belle plume : je ne peux passer à côté!

    Merci

    Aimé par 1 personne

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