Inexistence – David Zindell

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Un roman qui réussit l’exploit d’être à la fois le livre qui ressemble le plus et le moins à Dune, un incontournable de la SF Transhumaniste et de la Hard-SF

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Histoire de vous faire patienter en attendant la critique de Terre de David Brin (900 pages, ça ne se digère pas en 5 minutes !), je vous propose celle d’un autre de ces romans « cultes » qui ont donné son nom à ce blog : Inexistence, de David Zindell. 

Cette critique est dédiée à mon ami Renaud G., grand admirateur de Dune et de Hard-SF s’il en est. 

Vous avez aimé Dune de Frank Herbert, voire même vous lui vouez un véritable culte et vous êtes à la recherche d’un autre livre qui lui ressemble sur de multiples aspects ? Ne cherchez plus (ou plutôt si, vous allez chercher longtemps, mais pour d’autres raisons ; voir plus loin).

Dune de glace

Inexistence est probablement ce que j’ai trouvé, par certains aspects, de plus ressemblant à Dune en trente ans de lectures SF. On y retrouve :

  • Le même aspect Planet Opera (sauf qu’il s’agit cette fois d’un milieu glacé et pas aride et désertique, la planète se nommant Chute de Glace et pas Dune / Arrakis).
  • La même émergence de religions et autres philosophies, mèmes ou cultes étranges.
  • La même profondeur quasi-anthropologique (et pour cause, l’auteur a -entre autres- étudié cette matière) et philosophique (la même interrogation sur la différence entre un homme et un dieu).
  • Des gens qui explorent leur mémoire génétique (ici appelés Remémorateurs et pas Bene Gesserit), d’autres qui explorent les futurs possibles (chez Zindell, ce sont les Manciens).
  • La même ambiance science-fantasy (dans ce roman, il y a par exemple un Ordre de guerriers-poètes).
  • La même recherche d’une configuration ADN très particulière au centre de l’intrigue (les Eddas des Anciens, au lieu du Kwisatz Haderach).
  • La même importance d’un groupe restreint de gens rendant possible le voyage interstellaire du fait d’un don particulier (ici, les mathématiques, et pas le pouvoir mental catalysé par l’Épice des Navigateurs de la Guilde).
  • La même importance donnée dans l’intrigue à un groupe indigène habitant la planète en question, et dans lequel le héros / le lecteur va s’immerger.
  • La même importance donnée aux parents, aux enfants et au conjoint du héros, avec des personnages très forts ayant des destinées tragiques.
  • Le même héros qui acquiert une véritable aura mystique et mythique au cours du récit (dans Inexistence, il revient même à la vie après sa mort !), avec un fort aspect initiatique dans le roman.

« Ah, super ! « , s’écrie alors l’inconditionnel de Dune, « je vais me jeter sur ce roman dans ce cas ! ». « Ah non, ce n’est certainement pas pour moi ! », s’écrie, lui, l’allergique à Dune qui ne jure que par la Hard-SF et déteste l’ambiance de l’oeuvre d’Herbert, le fait que l’arme de prédilection soit le couteau et qu’on soit obligé d’en passer par des pouvoirs mentaux très fantasy ou super-héros pour le voyage interstellaire… Aux deux, je vais répondre la même chose : pas de jugement hâtif, lisez plutôt la suite…

Un Dune… Hard-SF !

Il y a d’un côté la Hard-SF, et d’un autre, la Soft-SF dont Dune est sans doute le représentant le plus emblématique. Pour prendre la mesure de l’exploit de Zindell, il faut réaliser qu’avec Inexistence, il a créé, comme je viens de le démontrer, un roman qui a un très puissant parfum de Dune, mais qui est en même temps un des romans où les aspects Hard-SF et Transhumanistes (post-Singularité) sont les plus poussés qu’il m’ait été donné de lire.

L’aspect Hard-SF est très présent dans l’intrigue : les « Dieux » du roman ne sont rien d’autre que diverses formes d’Intelligences, Artificielles ou naturelles qui ont été uploadées dans des réseaux informatiques, ayant franchi avec succès les différentes Singularités pour atteindre des niveaux d’intelligence et de conscience tout simplement impossibles à imaginer pour un humain normal. Comme chez Charles Stross dans Accelerando (par exemple), la Singularité Vingienne n’est en effet pas un événement unique, mais « à paliers », ce qui fait que l’ordre des Eschatologistes tente de classifier les « dieux » selon leur degré d’évolution dans l’échelle de la « divinité ». Comme on l’a vu, les origines (IA ou humain uploadé), les capacités (niveau de « divinité » / toposophique) et même le substrat physique (l’un est une colonie de nanomachines à l’échelle d’un amas d’étoiles, les autres des megastructures de computronium de type Cerveau Jupiter -en clair, des réseaux de dizaines, voire centaines, d’ordinateurs ayant la taille de la Lune, voire celle de la plus grosse planète de notre système solaire !-) sont très différents. De même, si la plupart soient considérés comme neutres envers l’humanité (bien que leurs modes de raisonnement étranges et bien au-delà de la compréhension humaine, ainsi que leur environnement physique, puissent les rendre dangereux), l’un d’eux, le Dieu Silicone, est considéré comme maléfique et en guerre contre les autres.

Si vous êtes, comme votre serviteur, un admirateur du fameux Orion’s arm project, tout cela vous sera familier, mais souvenez-vous que Inexistence date de 1988, et est lui-même issu d’une nouvelle datant de… 1985. L’ampleur de la vision du futur de l’auteur est proprement stupéfiante, et ne s’arrête pas au hardware / à l’informatique, comme nous sommes sur le point de le voir. Il faut aussi signaler que ces « dieux » sont un élément capital du roman, et pas seulement au niveau de l’intrigue : en effet, quelles sont les questions centrales d’Inexistence ? Elles portent essentiellement sur la nature et le but de l’homme, sur la différence entre homme, dieux et Dieu, et ainsi de suite.

Comme je l’ai déjà évoqué, il y a une convergence entre Dune et Inexistence sur l’importance capitale d’un groupe très restreint de personnes dans le voyage supraluminique. La différence, c’est qu’on voyage sur des distances interstellaires grâce à des machines ici, pas du fait d’un pouvoir mental catalysé par une drogue rare. La convergence, c’est que seul un membre de l’ordre des Pilotes possède les capacités intellectuelles pour faire un voyage à longue distance / sur une route inconnue. Les autres capitaines d’astronefs se contentent de sauts à courte portée et surtout sur des routes déjà calculées par les Pilotes.

Les capacités intellectuelles en question sont en fait une aptitude très importante… aux calculs mathématiques et à la résolution d’équations. L’auteur est en effet diplômé en Maths, et le moins qu’on puisse dire, c’est que ça se voit à la lecture de son roman. Pour certains critiques, c’est d’ailleurs un gros point faible de ce dernier : ils estiment ces passages explicatifs inutiles et, pire, pensent qu’ils constituent un gros frein à la fluidité de lecture, en alourdissant la narration. Je ne suis absolument pas d’accord : ces passages, outre le fait qu’ils sont fascinants, sont au contraire un des points focaux de l’intrigue et de la narration, et les faire disparaître n’aurait tout simplement aucun sens.

Les Pilotes sont reliés à l’intelligence artificielle de leur vaisseau par liaison neurale directe, ce qui leur permet de se plonger dans des états de conscience altérés leur donnant la capacité de manipuler virtuellement des équations mathématiques de façon très efficace, quasi-surhumaine. La description de ces manipulations en réalité virtuelle est très intéressante, très visuelle aussi.

Pour finir sur le chapitre Hard-SF et commencer à évoquer le chapitre Transhumaniste (bien que nous en ayons déjà parlé en évoquant les humains devenus « dieux »), l’auteur nous présente en détails une civilisation transhumaniste et panspermique absolument fascinante, sur la planète-océan Agathange. La biotechnologie, la nanotech et la génétique ont une grande importance dans l’histoire, au moins aussi grande que l’informatique, les mathématiques ou les megastructures.

Au final, l’ampleur des technologies utilisées et de la vision de l’auteur donne lieu à des scènes hallucinantes, comme la longue explication de la cause réelle de l’embrasement de supernovas qui menace la galaxie entière.

La guerre du Feu

Et hop, un nouveau twist : après de vastes chapitres complètement Hard-SF, l’intrigue conduit certains des personnages principaux à poursuivre leur quête d’un ADN très particulier chez les indigènes de la planète Chute de Glace. Il s’agit en fait d’humains qui, à un moment donné, ont choisi de faire dé-évoluer leur ADN pour retrouver les caractéristiques des Cro-magnons ou des Néandertaliens, et vivre sans technologie dans les solitudes glacées de la planète. Des Fremens des glaces, quoi, mais en beaucoup plus extrême. Nos héros, donc, vont subir la même transformation génétique (réversible, heureusement), pour aller enquêter incognito chez les primitifs.

Bref, si le reste (un mélange de Dune et de Hard-SF incroyablement visionnaire, des thèmes extrêmement profonds, une écriture plaisante, un rythme bien maîtrisé bien que le roman soit très gros) ne vous suffisait pas, voilà encore un exploit de David Zindell : il réussit à intercaler entre la Soft- et la Hard- SF carrément un passage digne de La Guerre du feu ou de Jean M. Auel ! De façon surprenante pour l’amateur de super-Hard-SF que je suis, ce (très long) passage sans la moindre technologie s’est révélé passionnant. Le fait d’avoir gardé toute sa cohérence et sa crédibilité à une histoire qui mélange autant d’influences, de genres et d’ambiances, parfois diamétralement opposées, est un fait d’armes littéraire assez bluffant.

Ecriture, se procurer le roman, et à qui est-il destiné ?

Il y a, outre la vision époustouflante de l’auteur, un souffle extraordinaire dans ce roman, une belle écriture, un rythme maîtrisé, une intrigue passionnante, et des personnages très marquants. Signalons la propension de l’auteur a des scènes érotiques que ne renierait pas Peter Hamilton.

Paradoxalement, bien que je le considère comme un de mes romans de SF « cultes » et comme un chef-d’oeuvre injustement méconnu, j’attire votre attention sur le fait que ce n’est pas une oeuvre facile, par sa profondeur, son jargon très particulier, la forte présence de mathématiques, le côté super-hard-SF, le fort mélange des genres et des influences, et un certain côté science-Fantasy qui pourra rebuter les fans Hard-SF les plus hardcore parmi vous. En fait, comme toute grande oeuvre de SF (on peut aussi citer Hyperion), celle-ci va se mériter.

La fin se révèle époustouflante, et a mené à un nouveau cycle de 3 romans (dont celui-ci est considéré comme une préquelle, bien qu’il ait été écrit bien avant), dont le premier a été traduit en français (en deux tomes). Et c’est là que réside hélas le problème : Inexistence et sa première suite, Le Dieu Brisé, ont été (ré)édités en 2002/2003, et plus jamais depuis. Et évidemment, il n’existe pas la moindre version électronique de ces romans en français. Ce qui ne vous laisse que deux choix : l’occasion (il y a des exemplaires sur Amazon par exemple dans divers états pour quelques euros), ou la lecture dématérialisée ou physique en VO (mais vu la complexité des néologismes et des termes mathématiques employés en VF, j’imagine que cela doit être une lecture complexe).

En conclusion

Un roman incroyable, injustement méconnu, injustement non-réédité en France (et en version électronique), une vision du lointain futur de l’humanité d’une ampleur époustouflante, un mélange audacieux de soft- et de hard-SF (avec des hommes de Neandertal !), mais un roman si inhabituel, à l’immersion si brutale (notamment avec des tas de néologismes), si complexe et profond qu’il risque de rebuter certains d’entre vous. Pour moi en tout cas, c’est vraiment un incontournable.

 

 

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15 réflexions sur “Inexistence – David Zindell

  1. Wow! Quelle passion! Cette dernière est à elle seule totalement contagieuse… je ne vois vraiment pas qui pourrait (ou oserait) écarter un tek bouquin avec une critique si dithyrambique. Bon encore un qu’il me faut. Aucune pitié pour ma PAL, n’est-ce pas?
    Merci

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  7. Bon sang, comment ai-je pu passer à coté de ta chronique…
    Inexistence ainsi que ses deux suites font partie de mon Panthéon et il faudra encore beaucoup de temps pour les en déloger. Et pourtant je n’ai jamais vraiment réussi à les faire lire autour de moi. Si je me fie à ce que je viens de lire, tu a choisi l’angle d’attaque adéquat..

    Aimé par 1 personne

      • bien que j’ai découvert Inexistence seul, la lecture en bloc des trois m’a aussi enchanté, mais les deux suites sont légèrement en retrait. Surtout plus complexes, limite laborieuses mais toujours portées par la plume et le dynamisme d’un Zindell à fond dans son trip…
        A toi de te faire ton idée…

        Aimé par 1 personne

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