Un feu sur l’abîme – Vernor Vinge

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Un roman de référence sur le thème de la Singularité… et pour cause

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Vernor Vinge est un professeur de mathématiques (désormais en retraite), un expert de haut niveau en matière d’informatique, et un des grands noms du mouvement transhumaniste. Son nom reste attaché à un essai paru en 1993 dans lequel il prédit, en se basant sur la Loi de Moore, l’émergence d’une super-intelligence artificielle aux alentours de 2035, un phénomène connu sous le nom de Singularité. En clair, l’émergence de cette intelligence supérieure non-humaine rend la destinée (ou la survie…) de l’humanité complètement floue, imprévisible, à partir de ce point. La Singularité a été envisagée dès les années 50, mais c’est Vinge qui l’a le mieux définie et fait connaître.

Mais Vernor Vinge est aussi un écrivain de SF, bien qu’extraordinairement peu prolifique :  4 romans seulement sont parus entre 1992 et 2011, sauf que… trois d’entre eux ont obtenu le prix Hugo, le plus prestigieux du genre. Le premier, chronologiquement parlant, de ces prix Hugo est le roman qui nous occupe aujourd’hui, Un Feu sur l’abîme. C’est une oeuvre extrêmement originale et visionnaire à de multiples niveaux, comme je vais tenter de vous le démontrer.

Un univers (dans tous les sens du terme) extrêmement inhabituel et original

Lorsqu’on parle, pour un roman, d’univers original, on ne pense pas en général aux lois physiques, à la trame elle-même du cosmos dans lequel l’histoire se déroule. A vrai dire, en SF ou en Fantasy, les topologies ou les lois physiques réellement originales sont bien peu nombreuses : on citera bien entendu le cosmos délirant du Disque-Monde (basé sur la mythologie Hindoue), ainsi que la série de 3 romans du cycle Orthogonal de Greg Egan (mille fois hélas, non-traduits à ce jour).

L’univers du roman de Vinge se base sur certaines théories alternatives à la Relativité Générale, qui postulent l’existence de lois / constantes physiques variables dans le temps et dans l’espace. Il part de l’hypothèse suivante : plus on s’éloigne du centre des galaxies (donc plus la densité de matière diminue), plus le degré d’intelligence qui peut être atteint (par des êtres vivants ou des IA) est élevé, plus des technologies exotiques (comme l’antigravité par exemple) sont disponibles / fonctionnelles, et plus la vitesse qu’on peut atteindre est élevée (dans certaines de ces zones de Pensée, comme on les appelle, il est possible de dépasser la vitesse de la lumière).

Concrètement, les Zones et leurs limites sont les suivantes :

  • Les Profondeurs inconscientes : elles s’étendent sur tout le bulbe et quelque chose comme 40 % du disque galactique (des bras). La vitesse est limitée à celle de la lumière, les ordinateurs / IA et êtres vivants venant d’autres zones perdent rapidement toute intelligence qu’ils auraient pu avoir en pénétrant dans celle-ci. Aucune technologie « avancée » (antigrav, etc) n’est possible.
  • Les Lenteurs : elles s’étendent sur les 20 % du disque suivant, ce qui comprend la Terre. Vitesse limitée à celle de la lumière, pas d’IA, pas de technologies avancées. Il existe une zone tampon qui se trouve à la limite entre les Lenteurs et l’En-delà, et qu’on appelle les Ralentisseurs : elle est très dangereuse, car les limites de Zone y sont fluctuantes (ce qui fait qu’un vaisseau peut se retrouver brusquement coincé dans un milieu où le déplacement supraluminique… n’est plus  possible !).
  • L’En-delà : il s’étend dans les 20 % du disque suivants. Vitesse supraluminique et technologies avancées possibles, super-intelligences pré-Singularité possibles. Il est divisé en différentes sous-Zones : En-delà inférieur, Moyen En-delà, En-delà supérieur, Faîte de l’En-delà.
  • La Transcendance : elle s’étend sur le « bord » du disque galactique, en clair sur les Bras de Persée et les deux Bras Extérieurs (l’ancien et le nouveau). Lorsqu’une civilisation de l’En-delà « transcende », elle se relocalise dans cette Zone, la seule à pouvoir lui permettre d’utiliser pleinement ses capacités, voire d’exister. Le niveau de technologie qu’on peut y atteindre est tout simplement incompréhensible pour les êtres normaux.

Les Zones semblent être un phénomène naturel, bien que certains événements du livre permettent de se poser beaucoup de questions. Il est mentionné à un moment que le Réseau (voir plus loin) du Relais possède une liaison avec un site de l’En-delà de la galaxie du Sculpteur, ce qui indique clairement que cette stratification n’est pas limitée à la seule Voie Lactée.

Certains vaisseaux, appelés Racleurs de fond, sont équipés pour opérer dans les Ralentisseurs, où les limites de Zone peuvent être fluctuantes. Ils sont donc équipés à la fois d’arêtes d’Ultra-poussée et de collecteurs Bussard pour la propulsion subluminique. Plus dangereux encore, certains vaisseaux, dits Zonographiques, vont carrément faire les relevés au plus près des limites.

Ces particularités de l’univers du roman sont doublement originales : d’abord, dans l’écrasante, pour ne pas dire la totalité, des univers de SF, soit le déplacement supraluminique n’est pas possible (univers Hard SF, comme le cycle des Inhibiteurs d’Alastair Reynolds, par exemple), soit il l’est, mais dans ce cas, il l’est partout et tout le temps. Donc, un univers où il l’est ou pas en fonction à la fois de la position dans l’espace mais aussi dans le temps (en fonction des fluctuations ou d’autres facteurs) ne peut être qu’original. Ensuite, si vous observez attentivement les autres univers de SF, vous vous apercevrez que le gradient du degré d’avancement des civilisations est toujours centripète, jamais centrifuge comme dans le roman de Vernor Vinge : en clair, les civilisations vraiment avancées sont, dans les autres univers SF, supposées se trouver dans le bulbe et vers le centre galactique, jamais (ou quasiment, je pense à monsieur Asimov) au fin fond de la Galaxie, à pratiquement 50 000 années-lumière du Trou noir central !

Une anticipation phénoménale du Web Moderne

Expert en technologie informatique de très haut niveau, l’auteur a extrapolé l’internet et les réseaux informatiques de son époque (le livre est sorti en 1992) dans son roman pour les projeter dans un très lointain futur. Il a donc créé une sorte d’échange de posts ou de mails sur des groupes Usenet de l’avenir, les intervenants appartenant à la variété ahurissante d’espèces peuplant la galaxie et s’inscrivant à des « groupes d’intérêt » très divers. Il a aussi décrit tout un tas de problèmes, comme le routage, les relais de transmission, les coûts d’accès Réseau, les problèmes de bande passante, etc. Enfin, il a bien montré tous les aspects sociaux du Web / Réseau galactique, comme la propagande, les fausses rumeurs, les messages incompréhensibles en raison de chaînes de traduction automatiques multiples, etc. Certains passages sont, de ce fait, drôles et / ou étranges à lire.

Iain Banks, un auteur extrêmement imaginatif mais qui n’a jamais eu peur de s’inspirer des bonnes idées des autres, a repris en partie ce concept dans deux des romans du cycle de la Culture, Excession et La sonate hydrogène. Dans le premier, notamment, on voit des Mentaux (des super-IA, en quelque sorte) de la Culture tchater entre eux et avec des vaisseaux amis ou ennemis.

La Singularité, version 2.0

Une autre originalité en rapport avec l’informatique est l’utilisation de la Singularité : dans une majorité (= plus de 50 % des cas), la Singularité est décrite comme arrivant à la Terre du futur proche. Elle ne concerne que très rarement une civilisation qui possède déjà la propulsion supraluminique, l’antigravité, le nanotech et des ordinateurs de niveau IA. C’est pourtant précisément le point de départ de l’intrigue ici : une civilisation humaine de l’En-delà supérieur, le Domaine Straumli, tombe sur une Archive oubliée du Réseau (pensez à un centre serveur moderne bourré de bases de données). Il y cherche tout ce qui pourrait faire progresser sa technologie, mais y réveille une Entité qui y reposait depuis plusieurs milliards d’années : une sorte de super-IA post-Singularité, aux capacités monstrueuses, doublées d’une absence totale d’empathie et d’un très mauvais caractère. Elle a jadis sévi, avant de se voir opposer une sorte « d’antivirus IA » efficace et d’être effacée de tout le Réseau de l’époque, sauf de cette Archive bien précise. Il semble qu’il y ait bien une copie de l’antivirus présente, mais les humains n’ont pas la possibilité de la déclencher et sont obligés de fuir (sans compter que la super-IA, appelée la Gâle, a peut-être évolué à un point tel que l’efficacité de l’antivirus est douteuse).

Les humains tentent de fuir dans deux vaisseaux : le premier, qui contenait les adultes de la colonie, est détruit. Le second, qui contenait les enfants, dans des caissons cryogéniques, parvient à s’enfuir, mais se voit poursuivi par la flotte de la Gâle car il contient la seule copie de l’antivirus (lui-même une IA)  existant désormais dans la Galaxie. Le vaisseau finit par s’écraser sur une planète primitive des Ralentisseurs, le monde des Dards, du nom de l’espèce locale. Ce qui nous amène à parler des extraterrestres dans ce roman :

Des extraterrestres très originaux, des civilisations humaines pas banales

Le moins qu’on puisse dire est que les trois civilisations non-humaines qui sont le plus mises en lumière ne sont pas banales :

  • Les Dards ressemblent en très très gros à des « chiens » extraterrestres avec un très long cou. Je peux vous entendre penser depuis ma chaise : « ah bon, c’est original ça ? ». Oui, c’est original, lorsqu’on prend en compte le fait qu’aucun Dard n’est intelligent-conscient individuellement. Il faut qu’ils soient réunis en « meutes » de 4 à 8 individus, en gros, pour que la conscience et une intelligence de niveau humain (au minimum, comme c’est clairement sous-entendu à plusieurs endroits du roman, notamment à la fin) émerge. Le procédé n’est pas télépathique, mais lié à des communications ultrasoniques entre membres de la meute. Attention, malgré certaines similitudes superficielles, cette conscience-gestalt n’a rien à voir avec une conscience de groupe (dans laquelle chaque unité individuelle est intelligente-consciente) ou avec une conscience de ruche (où une « reine » intelligente-consciente manipule des hordes de « drones » qui ne le sont pas). Ce mode de pensée unique a aussi des tas de conséquences, qui sont très bien décrites et exploitées dans le livre.
  • Les Cavaliers des Skrodes : vous avez été surpris par les Dards ? Vous n’avez encore rien vu. Imaginez un être intelligent qui ressemblerait à un Bonsaï monté sur un petit chariot à moteurs électriques, qui, outre la mobilité, lui fournit aussi la mémoire à court terme qui lui fait défaut, et vous aurez une bonne idée de la créature. Oui, je sais, raconté comme ça, ça a l’air d’être du grand n’importe quoi. En général, c’est le genre de « délire » qui me laisse complètement froid. Et pourtant, vous verrez, si vous allez au bout du livre, qu’en fait Vinge s’est montré très astucieux en décrivant l’apparence et les caractéristiques de ces êtres. Et puis bon, je trouve que les êtres végétaux intelligents sont trop rares en SF (un exemple magistral a été donné par Peter F. Hamilton dans le cycle de Pandore), donc de toute façon je trouve ça positif.
  • Outre la Gâle et sa flotte, ainsi qu’une des factions de Dards (nous allons bientôt en reparler), le principal antagoniste est une race appelée Aprahantis, autrement connus sous le nom de… papillons. Imaginez de petits bonhommes à mi-chemin entre les bisounours, mon petit poney et bambi (pour les yeux de biche), avec des ailes de papillon en plus histoire de faire plus joli. Ils inspirent tout de suite confiance ces gens là, sauf que… ces Papillons ont des bottes de cuir et de gros vaisseaux remplis à ras bord de missiles et autres drones offensifs. En gros, ils tirent d’abord leurs bombes hypercinétiques, et ils vous intimident / menacent / délivrent un ultimatum ensuite. J’ai trouvé ce contraste extrêmement original et bien trouvé personnellement. 

Mais l’originalité ne s’arrête pas aux extraterrestres, elle s’étend aussi aux humains dans cet univers : la Terre n’est plus qu’un souvenir nébuleux (elle est perdue loin dans les Lenteurs), et les humains de l’En-delà (y compris les Straumliens) viennent d’une planète d’origine « secondaire » appelée Nyjora. Sa particularité est qu’elle a été fondée par des colons d’origine norvégienne, anciens mineurs de la ceinture d’astéroïdes de notre système solaire, la Coopérative Tuvo-Norsk. Donc, tous les humains du livre sont de type scandinave et parlent une langue appelée samnorsk. Ça change carrément de tout le reste de la production SF, où l’humain de base est en général un pur anglo-saxon.

Vous pouvez vous demander d’où cette idée est venue à Vinge : il y a en fait une explication aussi simple que banale. Ayant effectué un voyage en Norvège avant de commencer à écrire le roman, et ayant été enchanté par l’accueil des habitants, il a voulu leur « rendre hommage » en faisant de sa civilisation humaine un reflet de celle de ce pays. D’où des héroïnes qui s’appellent Ravna Bergnsndot ou Johanna Olsndot.

L’intrigue, l’écriture, le rythme, la difficulté de lecture

Deux des enfants du vaisseau Straumlien qui s’est posé sur la planète des Dards sont éveillés de leur sommeil cryogénique : il y a une grande adolescente, Johanna, et son petit frère, Jefri. Le site du crash est attaqué, et les enfants sont séparés : Jefri et le vaisseau restent aux mains des Dards Flenséristes (partisans du « sympathique » Flenser, sorte de croisement d’Hitler et de Mengele local), tandis que Johanna, blessée, est sauvée et emmenée à l’écart par des partisans du Sculpteur, le leader d’une nation démocratique voisine. Les deux enfants sont munis d’équivalents ultra-perfectionnés de nos tablettes électroniques modernes (pensez au livre qui est au centre de l’Age de Diamant de Neal Stephenson, par exemple), bourrées jusqu’au dernier octet de mémoire d’informations technologiques pouvant potentiellement donner un avantage décisif à chacun des deux camps dans le conflit idéologique et militaire qui les oppose.

Jefri, lui, à accès au vaisseau, et peut lancer un message de détresse, capté sur le Relais (un des grands centres du Réseau galactique). Ravna est la seule humaine travaillant pour l’organisation qui gère le site, et elle reçoit l’ordre de repérer la source d’émission, puis de monter une expédition pour la rejoindre (ses patrons sont évidemment avides de savoir quels secrets les Straumliens ont pu arracher à l’Archive). Elle se voit aussi contactée par « Le Vieux », une Puissance (=civilisation supérieure vivant dans la Transcendance), qui souhaite lui adjoindre un de ses agents, un humain non-Nyjoran appelé Pham Nuwen. Piquée par la curiosité (il n’y a pas d’humains non-nyjorans, normalement), Ravna accepte de le rencontrer, mais, sur ces entrefaites, le Relais est attaqué par la Gâle et Ravna et Pham sont obligés de fuir vers le monde des Dards à bord du Hors de Bande II, vaisseau des deux Cavaliers des Skrodes Coquille Bleue et Tige Verte. Qui se trouve justement être le Racleur de Fond engagé par Ravna pour son expédition.

Commence alors une course-poursuite entre la Flotte de la Gâle, le HDB, les Aprahantis (et leurs alliés) et la Sécurité Commerciale de Sjandra Kei (planète humaine dont Ravna est originaire et qui a été dévastée par les Papillons pour soupçons de collusion avec la Gâle) vers le Monde des Dards, où se déroule d’ailleurs une autre course, aux armements cette fois, entre les deux factions locales (Flenséristes et Sculpteur).

Maintenant, une remarque : je me fais un devoir de respecter toute opinion sur un roman, que je sois d’accord avec ou pas. Surtout si je ne suis pas d’accord d’ailleurs, car chacun a son ressenti ou son angle de lecture propre, et chacun est aussi valable que le mien (ou inversement). Pour autant, j’attends des critiques détaillées, argumentées, réalistes et sérieuses. Lorsque je vois des « critiques » lapidaires de 5, voire 2 lignes, descendant un bouquin soi-disant « incompréhensible, pas cohérent, mal écrit et pas rythmé », j’avoue que j’ai un peu de mal à garder mon calme et mes bonnes résolutions.

  • Incompréhensible ? Ah c’est sûr que si vous attendez qu’on vous prenne par la main en vous expliquant tout, tout de suite, vous allez détester ce roman dès les premières pages. D’ailleurs, vous remarquerez que ce genre de lecteur déteste aussi Hypérion, Dune, bref tout ce qui est un peu riche, à dessein cryptique / avec une compréhension « à tiroirs » (=qui vient progressivement au cours de la lecture), bref, tout ce qui se mérite ou est un minimum élaboré ou subtil. Je conseille à ces gens là d’économiser du temps et de l’argent, et de retourner au young adult. Même pas d’ailleurs : les mêmes ont en général adoré Harry Potter ou équivalent, où pourtant on ne leur explique pas forcément tout, tout de suite, non ? Bref, un peu de sérieux, si on veut écrire des critiques crédibles, il faut juger chaque livre selon des critères cohérents, pas forcément toujours les mêmes d’ailleurs, puisqu’il faut savoir prendre en compte certaines particularités de certains romans. Mais de là à juger aussi différemment des œuvres ayant pour point commun de ne pas tout déballer d’emblée à leurs lecteurs en termes de clefs de compréhension de l’univers, il y a un pas qui a été franchi par certains et que je trouve personnellement incompréhensible, à la limite de la schizophrénie.

Oui, Un feu sur l’abîme est « difficile » (là encore, c’est bizarre comme certains se gavent de Trône de Fer, beaucoup plus ardu, sans venir pleurnicher pour autant, en trouvant ça « géééénial »…), mais c’est le prix de toute vraie richesse et toute vraie profondeur. Si vous ne voulez pas vous prendre la tête, allez voir du côté de Divergente, Twilight, Le Labyrinthe et Hunger Games, vous y trouverez beaucoup plus sûrement votre bonheur.

  • Pas cohérent ? Il va encore falloir m’expliquer en quoi l’univers n’est « pas cohérent ». C’est tout le contraire, même. Simplement, si vous êtes un fana de Hard SF, évidemment, vous allez trouver que le concept de base (les Zones) est du grand n’importe quoi. Ce en quoi vous auriez peut-être tort. Qui aurait pu prévoir que le taux d’expansion de l’univers était variable il y a vingt-cinq ans ? Et pourtant, c’est le cas. Qui aurait pu prévoir que la matière et l’énergie noires formaient près de 95 % du contenu de l’univers ? Bref, qui peut aujourd’hui prétendre que les théories alternatives sur lesquelles Vinge s’est basé pour construire ses Zones ne sont pas les bonnes, que d’ici quelques années on ne va pas découvrir que la Théorie des Cordes ou celle des Boucles sont complètement fausses ? De même, c’est sûr que si vous vous attardez sur l’apparence des extraterrestres, vous allez trouver que ce n’est pas sérieux. Vous devriez plutôt vous interroger sur la richesse et la cohérence exceptionnelle de la description de la civilisation et des particularités culturelles ou psychologiques des Dards. Et vous interroger sur vos autres lectures ou visionnages SF, quand vous acceptez tout et n’importe quoi sans sourciller un instant (du genre, je sais pas moi, les Midichloriens ? La Force ? Les Ewoks nains sur une lune à faible gravité ? C’est cohérent avec l’évolution, ça ?).
  • Mal écrit, pas rythmé ? Evidemment, Vinge n’est pas Dan Simmons ou Iain Banks. Mais mal écrit ? Faut arrêter deux minutes le délire. La description de l’angoisse de Jefri, coupé des adultes, croyant sa soeur morte (un mensonge des Flenséristes), seul humain sur une planète entière, pauvre petit bonhomme isolé et se raccrochant aux communications avec la lointaine Ravna est magistrale, déjà (de façon générale, les passages impliquant les deux enfants adoptent assez souvent le point de vue de ces derniers, avec le changement de style adéquat à la clef ; d’autres fois, on voit les enfants par les yeux des Dards, là aussi avec une subtile modification du style). Tout comme l’est la profondeur et la subtilité de la description de la civilisation des Dards. Quant au rythme, c’est de façon haletante qu’on suit les rebondissements de l’intrigue, particulièrement lorsque la course-poursuite entre différentes flottes vers le Monde des Dards s’engage.

Ne vous y trompez pas, à l’époque du couronnement de ce roman (1992), on ne distribuait pas le prix Hugo à des livres pas cohérents, pas rythmés, mal écrits et incompréhensibles, mais à d’authentiques chefs-d’oeuvre de la SF comme Hypérion, la trilogie martienne ou l‘Age de diamant. Les choses ont bien changé depuis, mais je le répète, à l’époque ce n’était pas le cas. De plus, vous pourrez chercher longtemps un écrivain qui, en quatre romans, a eu trois prix Hugo, c’est loin d’être courant, pour ne pas dire du jamais-vu.

En conclusion

Ce roman est, pour moi, ainsi que pour une vaste majorité de lecteurs, un monument, pour ne pas dire un incontournable du Space Opera visionnaire, de grande envergure et ambitieux. Certes, c’est un chef-d’oeuvre qui va se mériter, mais il est tellement original et profond à de multiples niveaux que vous feriez une grosse erreur de ne pas le lire.

De tous les livres que j’ai pu chroniquer, vous conseiller, si vous n’en aviez qu’un seul à acheter en suivant les dits conseils, je pense sincèrement que, avec Hypérion, c’est celui-ci que vous devriez choisir. Si vous avez lu Accelerando de Stross et que vous voulez savoir qui lui a inspiré son histoire de la Singularité, lisez également Vinge.

Pour terminer, signalons qu’il existe une préquelle (prix Hugo également) centrée autour de Pham Nuwen, d’une étoile très inhabituelle et d’une civilisation insectoïde qui l’est encore plus (avec une parabole sur la guerre froide et l’invasion extra-arachnidienne), que j’ai trouvé extrêmement réussie, ainsi qu’une suite, qui se passe sur le Monde des Dards, dix ans après, et que je dois encore lire.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de Lorhkan

 

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12 réflexions sur “Un feu sur l’abîme – Vernor Vinge

  1. Celui-ci je l’ai déjà!
    Pas encore lu cependant. Je suis très surprise des points sur le i que tu mets. Je n’ai jusqu’à présent rien lu – de sérieux- comme critique qui soit hostile à ce roman ou qui le trouve si difficile d’accès.
    Ta critique m’incite à le lire rapidement!! mhum il ne prend pas le lecteur pour un imbécile, génial j’adore!

    Allez hop, je le place un peu plus en avant sur ma PAL!

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  2. J’ai vu ça sur Amazon : 24 commentaires en tout, dont 3 à 1 étoile (pour un prix Hugo à l’ancienne, c’est quand-même assez fascinant de coller 1 étoile, mais bon…) et 3 à 2 étoiles. Morceaux choisis :

    – « ressemble à un roman pour ados » pour l’un des 2 étoiles : n’importe qui ayant 2 neurones qui connectent et ayant lu ce livre (ou connaissant l’importance de Vinge dans le Transhumanisme) ne pourra que se tordre par terre de rire après ce genre de déclaration.

    – un autre emploie les termes « extraordinaire » et « fascinant » dans sa critique d’une ligne mais lui colle 2 étoiles « parce que le rythme est lent » (vachement logique comme notation…).

    – et un troisième qualifie le livre de « complètement loufoque, très mal écrit, rempli d’incohérences logiques et scientifiques » (celui-là n’a jamais du lire de la SF loufoque pour de bon, il verrait vite la différence…).

    Et pour ce qui est des coms 1 étoile :

    – c’est un livre « incompréhensible » pour deux d’entre eux,

    – tandis que le troisième fustige en deux phrases un livre pédant, écrit à la va-vite et sans construction (il va falloir qu’il m’explique où il a vu un style pédant et une absence de construction, m’enfin bon… d’autant plus risible vu le temps que met Vinge à pondre chaque roman, qui doit donc être lu, multi relu et sur-construit…). Vinge a eu 4 prix Hugo dans sa carrière (1 pour une novella, 3 pour des romans), c’est quand-même pas un type qui rédige de la SF sur un coin de table et qui diffuse ça à compte d’auteur, hein. M’enfin le même commentateur colle du 5 étoiles à Twilight et à du Andreas Eschbach, ceci devant expliquer cela. Sans compter des critiques très… « nuancées » (de toute façon, une critique, lapidaire ou dithyrambique en 2 lignes, je n’appelle pas ça une critique, puisqu’il n’y a aucune analyse argumentée : c’est soit un défouloir pour un type immature incapable de faire la différence entre « j’aime pas » et « c’est objectivement mauvais », soit un cri du coeur de fanboy).

    Bref, un conseil, il faut éviter les avis Amazon autant que possible, allez sur Babelio ou sur Goodreads, les avis sont bien plus argumentés et nuancés dans l’écrasante majorité des cas (ex : Babelio : 14 avis -+1 qui s’est trompé de bouquin-, aucun avis en-dessous de 3 étoiles, ce qui est tout de même nettement plus proche de la qualité réelle que vous pouvez attendre du bouquin).

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  3. Je suis atterrée des récap que tu mentionnes sur les commentaires amazon. Il faut dire que je les lis rarement dans le détails, sauf justement si j’aperçois un avis suffisamment long pour qu’il soit sérieux. J’ai tendance à chercher sur les blogs amateurs de littérature SF.

    C’est vrai que j’imagine ta tête à la lecture de « ressemble à un roman pour ado »…Cela m’a fait bien rire! J’ai d’autant plus envie de le lire rapidement maintenant. Il faut voir si le « loufoque » a gouté à H2G2? Après, avec twiligth c’est diificilement compatible (J’ai du réussir à ne pas m’endormir devant un d’entre eux. J’ai lutté avec vaillance contre l’ennui – pour faire plaisir à mon ado de fille).

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  4. Voilà, tu comprends maintenant pourquoi je me suis senti obligé d’insérer une longue tirade disant en substance « ne croyez pas tout ce que vous pouvez lire au sujet de ce roman ». J’ai hâte d’avoir ton ressenti dessus, du coup. Et au fait, tu avances sur l’Ultime Rivage ? Là aussi, j’ai super hâte de lire ta critique sur la première trilogie Terremer ^^

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    • Je devrais finir l’Ultime rivage d’ici demain. Je comptais avoir terminé pour ce soir, mais mon match de tennis c’est un peu allongé (et j’ai perdu – après un âpre combat ceci dit), je suis rentrée tard et vannée.
      Mais, en primeur, je peux te dire que je suis enchantée. Chaque roman pris isolément est agréable et captivant, le tout associé est grandiose. J’ai pu voir l’influence de ce cycle sur tellement de livres de fantasy que j’ai lu. C’est impressionnant. Je comprends ton sentiment concernant sa réception un peu décevante. Et finalement je me dis que c’est justement sa nature qui explique cette « indifférence », il marque profondément, mais avec tant de douceur, tant de conviction.

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