The traitor Baru Cormorant – Seth Dickinson

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A côté de ce roman, le Trône de Fer est du YA !

baru_cormorantSeth Dickinson est un écrivain américain de SF et de Fantasy, dont The traitor Baru Cormorant (simplement connu, dans son édition britannique, sous le nom de The traitor) est le premier roman. Il a terminé sa suite, The monster Baru Cormorant, en juillet 2017, soumettant un colossal manuscrit de… 1104 pages ! C’est également un auteur de nouvelles assez prolifique pour divers sites ou magazines consacrés aux littératures de l’imaginaire, et il a aussi travaillé sur deux jeux vidéo.

Issu d’une nouvelle écrite en 2011, The traitor Baru Cormorant est un roman de Hard Fantasy, sous-genre qui tente de proposer des mondes plus réalistes que dans la Fantasy moyenne. Attention, cela ne signifie pas (forcément) gommer les éléments emblématiques du genre (bien que ce soit le cas ici), comme les dragons, la magie ou les races imaginaires (elfes, nains, etc), mais plutôt donner aux aspects géopolitiques, économiques ou technologiques une précision et un degré de développement qu’ils n’ont pas d’habitude.

Mais ce livre est surtout un véritable modèle de (Grim)dark Fantasy : du côté dystopique à la complexité psychologique des personnages en passant par l’ambiance très noire à certains points-clefs de l’intrigue, nous sommes devant un exemple très pur de ce sous-genre. Et pourtant… The traitor Baru Cormorant m’a offert des moments d’émotion comme j’en ai rarement vécu en Fantasy. Son début et sa fin offrent une intensité assez extraordinaire, qui peuvent aisément pardonner quelques longueurs au milieu. 

Univers

La jeune Baru Cormorant a sept ans lorsqu’elle voit arriver, sur son île de Taranoke (pensez à un mélange des Antilles, des archipels Polynésiens et de la Nouvelle-Zélande), le vaisseau aux voiles rouges de la Mascarade. Ou plutôt de la République Impériale, comme elle veut qu’on l’appelle. A l’origine, ce pays, Falcrest, était une monarchie classique, dirigée par une noblesse qui avait l’habitude de marier ses membres entre eux pour garder des lignées « pures » et éviter de diviser certains domaines. Le résultat, malheureusement, a été l’émergence d’une caste dirigeante lourdement dégénérée physiquement et mentalement. Une révolte était inévitable, et elle a eu lieu. Mais la République qui en a résulté est extrêmement différente de celles que l’on voit souvent en Flintlock Fantasy (au passage, The traitor relève de la Gunpowder Fantasy -du fait de la présence de mines et de roquettes-, mais pas de la Flintlock, du fait de l’absence totale aussi bien d’armes à feu que de canons). Son credo, à la base, est en effet de faire pratiquer, de gré ou de force, à sa population une « Hygiène » (dans un sens très Troisième Reich du terme) à la fois physique et mentale destinée à éviter les dérives de la noblesse qu’on vient juste d’exterminer. Et pour s’assurer de cela, elle se transforme en un épouvantable Etat policier, où chacun est encouragé à surveiller ou dénoncer son voisin, où les espions sous couverture sont partout, et où les comportements « déviants » sont punis d’une façon impitoyable : les homosexuels ont droit à la barre de fer portée au rouge ou au couteau là où vous imaginez, selon leur sexe, les mariages non autorisés sont sanctionnés par la stérilisation des contrevenants, et les grossesses entre individus jugés non compatibles peuvent donner lieu à des mesures « compensatoires » (en clair, le ventre de la femme concernée est traité comme une terre à ensemencer par des gènes plus conformes aux programmes eugéniques impériaux). A la tête de ce système, il y a une figure de proue, un Empereur, qui est masqué comme tous les officiels du Régime (d’où les surnoms -péjoratifs- de « Mascarade » ou « d’Empire des masques »). Ceux qui ont pensé à Moorcock et à son cycle d’Hawkmoon n’ont rien gagné, c’était trop facile. On s’apercevra cependant rapidement qu’il n’est qu’une figure de proue, un symbole du pouvoir exécutif auquel il est facile pour le peuple de s’identifier, mais que le vrai pouvoir est derrière le trône…

La Mascarade est aussi une nation impérialiste et expansionniste (le « Impériale » accolé à « République » n’est pas là que pour faire joli !), mais sa méthode de conquête est assez originale (en Fantasy). Le Parlement ne faisant pas confiance à son armée, elle est maintenue en sous-effectif, sous-équipée et sous-entraînée. En revanche, la Flotte et l’infanterie de marine forment des troupes d’élite prêtes à étendre l’influence Falcresti dans la mer Ashen. L’empire des Masques ne conquiert cependant pas réellement par sa force militaire, mais grâce à l’arme économique : lorsqu’il débarque sur une nouvelle terre, il commence par commercer paisiblement, mais en ne payant ses achats qu’avec sa propre monnaie, à savoir des billets de banque. Très vite, si vous voulez faire des affaires avec lui, il vous faut adopter ce nouveau système monétaire, ce qui fait que votre économie est redéfinie, pour le plus grand profit de Falcrest, qui engrange, elle, des richesses bien physiques, or, argent, pierres précieuses, etc. Une conséquence insidieuse est également que tous les réseaux commerciaux et politiques sont redéfinis : la nation « envahie » a alors tendance à n’avoir de relations qu’avec ceux qui utilisent les billets Falcresti.

Une fois son emprise économique fermement établie, la Mascarade demande à établir une « ambassade », comprenez une forteresse armée jusqu’aux dents. Et elle tient absolument à vous faire bénéficier des bienfaits modernes de sa civilisation supérieure, comme la vaccination, l’hygiène publique basée sur le savon, le dentifrice, les dentistes et les égouts, l’éducation, et ainsi de suite. D’ailleurs, les vaccins sont bien utiles pour lutter contre les épidémies qui arrivent dans le sillage de ses marchands et soldats, et puis tous ces orphelins ou enfants au grand potentiel ne peuvent être laissés dans les ténèbres de l’ignorance et de la barbarie, non ? Et donc très rapidement, une école est créée.

Bases de l’intrigue

Revenons à Baru. La petite fille de sept ans, donc, assiste à l’arrivée de la Mascarade, en compagnie de sa mère et de ses deux pères. Car à Taranoke, on ne fonctionne pas par couples « traditionnels », on peut épouser à la fois un homme et une femme. Baru a donc deux papas, et il ne lui viendrait même pas à l’idée de se poser la question de savoir lequel est son géniteur. Du moins jusqu’à ce que la Mascarade, ayant affermi son emprise, commence à « traiter » de façon… énergique ces « déviances », et amène de gré ou de force les Taranoki à un système plus « sain », avec un papa et une maman.

Sur un marché, Baru s’est liée d’amitié avec un marchand Falcresti, Cairdine Farrier, qui est très loin de ce qu’il paraît être de prime abord. C’est lui qui décèle l’énorme potentiel de la fillette (c’est un génie en matière de mathématiques et d’économie), et la fait entrer dans la toute nouvelle école de la République Impériale sur Taranoke. Là, elle va être soumise à des années de propagande, d’endoctrinement et de tests, histoire de la remodeler et d’en faire un instrument utile à la Mascarade. Au passage, le personnage du jeune génie féminin de la finance ultra-précoce est curieusement récurrent dans pas mal de romans de Fantasy anglo-saxons récents, de la Cithrin de Daniel Hanover (on notera d’ailleurs une intéressante convergence vers l’alcoolisme chez les deux) à la Cora de Django Wexler. Au passage, j’ai même vu les prémices de ce qui pourrait ressemblait à l’émergence d’un nouveau sous-genre fleurir sur le net ces derniers temps, certains commençant à parler d’economic Fantasy.

Cette première partie, 15 % du roman en gros, est absolument magistrale : elle est pleine d’émotion, et la psychologie de la fillette, puis de l’adolescente, est impeccablement rendue. Etant un génie, Baru se rend compte qu’elle est manipulée par la propagande de Falcrest, mais elle joue le jeu, car elle s’est fixée un but : intégrer la complexe technocratie et administration de l’ennemi, et le subvertir ou le détruire de l’intérieur afin de libérer son île. Cependant, pour infiltrer Falcrest, elle doit penser comme un Falcresti, et elle a bien conscience que ses modes de pensée changent, et pas forcément selon des voies qu’elle anticipe ou contrôle. Cette dualité, ce combat psychologique, est vraiment très intéressant : il démonte les mécanismes de l’endoctrinement par une dictature depuis l’intérieur même de l’esprit du sujet qui le subit.

A 18 ans, elle passe le test qui détermine l’avenir (pour ne pas dire la survie…) de tout sujet de la République, et son statut, tel que décrit dans ses documents d’identité, est le suivant (je le rapporte car cela vous donnera une idée de l’omniprésence et de la puissance de la bureaucratie Falcresti, ainsi que de l’horreur de ce régime) : federati (oui, comme chez les romains) socialisé, classe 1, avec une étoile du service civil et une marque de technocrate, avec une décoration de mathématicien ; droits de mariage accordés après examen de l’hérédité, et examen ultérieur après la première naissance. Oui, oui, vous avez bien lu, la Mascarade et ses programmes eugéniques contrôlent votre droit à concevoir ou re-concevoir, et avec qui. David Brin et son programme d’élévation ne sont pas très loin… sauf qu’ici on parle d’humains.

Alors qu’elle pense être envoyée à Falcrest, et commencer son ascension dans les cercles du pouvoir, on veut la tester en haut lieu : on la parachute donc carrément Trésorier Impérial à Aurdwynn, un pays stratégique.

Game of Traitors

Aurdwynn est une province « fédérée » (comprenez : conquise par la même tactique économique, scientifique et un poil militaire que les autres) depuis vingt ans. C’est un royaume stratégique, car il verrouille l’accès à Falcrest via la mer ou la terre, et car sa riche économie peut permettre de financer de futures campagnes. Car la République Impériale a des ennemis, que ses magouilles habituelles ne suffiront pas à vaincre autrement que par la force.

Le seul « petit » problème est que le pays est considéré comme ingouvernable : au carrefour de plusieurs vagues anciennes d’invasion, c’est une mosaïque d’ethnies, de cultures, et surtout d’allégeances politiques. En effet, treize duchés le maillent, divisés en trois zones, côtière, centrale et nordique. Chacune a ses propres amitiés et inimitiés, et même a l’intérieur de l’une d’entre elles, deux ducs peuvent se vouer une haine profonde, par exemple due à une demande de mariage refusée (il y a des duchesses régnantes). Lorsque l’inévitable guerre civile finira par éclater, il y en aura même une seconde… à l’intérieur même de la rébellion ! Chaque région a, de plus (et c’est un facteur très important), ses spécificités économiques : les côtes bénéficient du commerce et contrôlent le sel (indispensable pour la conservation des aliments), le centre a le bétail et l’eau douce, le nord les métaux, le bois, les gemmes et les fourrures.

Baru trouve, de plus, un vrai chaos à son arrivée : ses deux prédécesseurs ont été soit accusé de trahison, soit assassiné par les rebelles, le système fiscal et économique est un vrai chaos du fait des pratiques précédentes, et la guerre civile est proche. Baru va rapidement comprendre qu’elle l’est encore plus qu’elle ne le pensait, que ses supérieurs sont aveugles à ce fait, et que pour éviter que Falcrest ne soit chassée d’Aurdwynn, elle va devoir aller contre les désirs du Parlement, qui compte faire du pays une source de revenus pour financer ses campagnes militaires à venir (contre les fédérations Oriati, notamment) : pour sauver l’emprise de la Mascarade sur le Royaume, elle va devoir… le ruiner ! Mais dans la manœuvre, elle va s’attirer (cela peut paraître de prime abord paradoxal, mais c’est très bien expliqué dans le roman) la sympathie du peuple, ce qui va lui ouvrir de nouvelles opportunités de se venger de Falcrest et de libérer, à long terme, Taranoke…

Commence alors une phase de guerre civile, avec une description très détaillée des mécanismes géopolitiques, économiques et logistiques mis en jeu. Le nombre de personnages est très important, et l’absence d’un Dramatis personæ se fait lourdement sentir (si ce roman est traduit, il sera indispensable, à mon sens). Cette phase de l’histoire (avant les quinze derniers %, en gros), sera extrêmement polarisante : on adorera ou on détestera et trouvera ça très (trop ?) plat. Cependant, aux froids mécanismes logistiques et militaires, aux âpres négociations devant mener à d’éventuelles alliances capitales (on évite -et c’est très agréable- tout « manichéisme » à ce niveau, les adversaires d’hier peuvent parfaitement devenir les alliés d’aujourd’hui, ou inversement, rien n’est figé dans des absolus puérils), s’ajoute aussi un aspect plus émotionnel, celui de Baru qui tombe amoureuse de la duchesse Tain Hu et dont le conditionnement empêche d’accepter cet amour qui est, selon la doctrine de la Mascarade, contre-nature.

Je vais en dire très, très peu sur cette phase de l’intrigue. Je vous dirais juste que les quinze derniers % du livre sont une baffe encore plus magistrale que les quinze premiers : la conclusion de la guerre civile, qui scelle le destin de Baru mais aussi celui d’Aurdwynn, de Taranoke et de Falcrest, est haletante, hautement immersive, complètement inattendue et tout simplement énorme. Je suis sidéré que ce roman ne soit pas plus connu et reconnu, tant cela faisait longtemps que je ne m’étais pas senti aussi estomaqué par une intrigue de Fantasy (et je dis bien intrigue : j’ai trouvé beaucoup d’univers, de systèmes de magie, voire de personnages fascinants dans ce genre ces dernières années, mais niveau histoire, on ne voit pas souvent quelque chose qui a cet impact émotionnel).

Je dirais juste ceci : niveau géopolitique, traîtrises, retournements de situation, personnages impitoyables et côté Dark fantasy et explicite, The traitor Baru Cormorant ferait passer Le trône de fer pour Picsou Magazine, ou pour un bouquin de Young Adult niveau mièvrerie et univers en carton-pâte. Les luttes de pouvoir, voire matrimoniales, entre les ducs d’Aurdwynn n’ont rien à envier à celles de Westeros, et sur le plan du côté noir et explicite de certaines situations (ou morts tragiques), là aussi, rien à jalouser.

Personnages

Tout le livre repose sur le personnage, très développé, de Baru. Sa psychologie est, comme je l’ai déjà précisé, très complexe (toute jeune, elle fait des calculs froids et pour tout dire terrifiants : qui soutenir, qui trahir, abandonner, tromper ?) : elle est à la fois un ennemi et un serviteur, plus ou moins inconscient (et c’est le « plus » que le « moins » qui donne toute sa saveur au roman), de la République Impériale. Elle veut revenir au système où chacun se marie avec qui il ou elle veut, homme ou femme, peu importe, de sa Taranoke natale, mais en même temps, elle réprime sans pitié sa nature homosexuelle. Elle joue un double, voire un triple jeu, entre sa hiérarchie, le Comité noir qui dirige en réalité Falcrest et les Ducs. Elle essaye à la fois de faire le moins de mal possible tout en atteignant, quel qu’en soit le prix, son objectif final, qui est de subvertir ou de détruire le système Falcresti. Car au final, la Mascarade n’est pas tant dangereuse dans ce qu’elle vous fait, mais plutôt dans ce qu’elle vous convainc de vous faire à vous-même. Et le combat est perdu quand les chaînes sont devenues invisibles…

De fait, le lecteur est embarqué, fasciné, dans la tête du personnage, et c’est un des gros points forts du récit. Le corollaire de cette focalisation sur Baru, ainsi que de la forte place laissée à la géopolitique, l’économie et la logistique dans un livre aussi petit (environ 350 pages) est que du coup, les autres personnages (à part peut-être Tain Hu) sont brossés à bien plus grands traits. Ce qui ne signifie pas automatiquement qu’ils ne sont pas intéressants : le fait de laisser dans le flou les mystérieux membres du Comité est plus intéressant qu’autre chose, finalement. Par contre, pas sûr que cela convienne à certaines catégories de lecteurs, qui auront du mal, dans les 70 % centraux, avec ce défilé incessant de personnages un poil flous, surtout conjugué à la forte place prise par l’économie et la géopolitique par rapport au bouquin de Fantasy moyen. Voilà un livre où la convergence entre Hard Fantasy et Hard SF est très pertinente : je pense que ceux qui apprécient le réalisme et la solidité de la seconde ne seront pas gênés par ces aspects dans la première et, au contraire, les apprécieront. J’ai toujours, personnellement, eu du mal avec les mondes pipi-caca qui forment les gros bataillons de la Fantasy : pour moi, la présence de magie, d’elfes ou de dragons n’autorise pas forcément un auteur à faire de son monde un décor de carton-pâte, sans un degré minimum de « réalisme ».

L’autre gros point fort au niveau des personnages est la dynamique de leurs relations, que ce soit celle entre Baru et ses maîtres Falcresti ou entre la jeune femme et la duchesse Tain Hu ou, sur un plan non sentimental, avec les autres ducs. Dynamique implique forcément évolution, ce qui ne rend l’intrigue que plus intéressante et réaliste.

Le roman est certes très noir et d’un froid réalisme, mais il sait pour autant ménager de grands moments d’émotion, parfois surprenants, comme lorsque la « machine humaine » qu’est un Clarifié (un homme conçu -au sens biologique- et endoctriné pour être un assassin sans âme à la loyauté parfaite) est « cassée », en attente désespérée d’ordres par une autorité agréée dans son « programme ».

Il y a un point que j’ai beaucoup apprécié : certes, Baru est un génie, mais elle n’est pas infaillible pour autant. Elle fait notamment une lourde erreur récurrente, celle de considérer les autres comme des simples pièces sur l’échiquier et pas forcément comme des joueurs à part entière. Voilà qui désamorce une des critiques que j’aurais pu faire, celle du personnage quasi-omniscient à qui tout réussit, même et surtout en dépit de tout réalisme. De plus, bien qu’elle favorise les solutions subtiles la plupart du temps, elle sait recourir à l’assassinat et au massacre si elle pense que c’est la meilleure solution : nulle héroïne sans tâche (de sang) sur elle ici.

Thématiques

Comme je l’ai précisé, ce roman a beaucoup de points forts (et un point faible, un côté peu attractif pour certains lecteurs de ses 70 % centraux), et à mon avis le principal réside dans ses thématiques et leur exploitation : il relève de ce que j’appelle la « Fantasy intelligente », celle en forte progression ces dernières années et qui tente d’aller au-delà du pur divertissement (par ailleurs parfaitement respectable) pour proposer des allégories et une réflexion sur notre monde actuel. Le livre a beau se dérouler dans un monde secondaire (imaginaire ; c’est d’ailleurs, au passage, l’unique élément qui le rattache à la Fantasy, car autrement il n’y a ni dragons, ni elfes, ni magie ni quoi que ce soit), il a une très forte résonance avec des thèmes centraux dans le débat social et sociétal dans le monde occidental.

Sa République impériale dystopique, impérialiste, bureaucratique, technocratique, méritocratique, ultra-capitaliste, pratiquant la délation, la rééducation, l’endoctrinement, la stérilisation, la lobotomie punitive, l’eugénisme, le marquage à l’acide des manifestants (pour les retrouver plus facilement), et j’en passe, évoque le Nazisme et les pires dictatures ou systèmes totalitaires de notre Histoire. Le fait que certaines ethnies ou couleurs de peau (comme celle de Baru) soient méprisées, saquées, voire qu’on tente purement et simplement de les effacer du pool génétique et du phénotype mondial, évoquent le racisme et l’épuration ethnique. La traque impitoyable des homosexuels et le refus d’autres modèles possibles que « un coupe est formé d’UN homme ET d’UNE femme » interroge les tendances fermement ancrées de certaines de nos sociétés à l’homophobie. Enfin, la « guerre économique » n’est qu’une des formes d’impérialisme dénoncée ici : la Mascarade, au bout de quelques années, s’est introduite à tous les niveaux d’une société conquise, de son langage à son sang.

Notez que, par contre, la République a une approche assez ambivalente du traitement des femmes : elle reconnaît leur valeur supérieure à celle des hommes dans certains domaines (dont la navigation, ce qui donne une Marine de guerre dominée par la gent féminine -ce qui va encore bien plus loin que chez Honor Harrington-), mais cependant, elle les réduit à certains rôles, tout comme elle réduit les hommes à certains autres. Il ne s’agit, ici, que d’une spécialisation, presque une spéciation comme la Mascarade tente d’en créer via son eugénisme institutionnalisé. Elle ne voit pas le mal dans son attitude, bien au contraire : elle se considère comme un nouveau et un meilleur type de civilisation, régi par des règles rationnelles, qui reconnaissent les différences et les aptitudes spéciales des sexes et des « races » (comprenez : ethnies).

Au passage, un coup de gueule à propos des couvertures des deux éditions anglo-saxonnes, qui gomment complètement la couleur de peau de l’héroïne qui, pourtant, a une certaine importance dans le roman. Marre du whitewashing, à la fin. J’espère que si édition française il doit y avoir, Baru sera représentée sur la couverture comme elle est décrite (plus ou moins comme une Maori ou une Polynésienne, d’après ce que j’ai saisi). Même si je verrais aussi bien une couverture qui se réduirait au dossier ouvert de l’héroïne, barré d’un énorme tampon rouge « Traître ». Ça cadrerait bien avec la bureaucratie très Stasi, Gestapo ou KGB décrite dans le roman.

Et surtout, ce livre pose la question suivante : jusqu’à quel point faut-il collaborer avec l’ennemi pour le détruire de l’intérieur ? Un noble but est il toujours noble s’il est atteint par d’horribles moyens ? A quel point est-on en contrôle de ses actions lorsqu’on a soi-même accepté de se laisser endoctriner par l’ennemi, quand, pour le comprendre, donc monter dans sa hiérarchie, on se met à penser et agir comme lui ?

Bref, voilà une oeuvre d’une richesse inouïe, que ce soit sur le plan des thématiques, de leur exploitation, et ce surtout conjugué à la profondeur presque inégalée des aspects économiques, logistiques militaires et géopolitiques de l’univers et de l’intrigue. 

Un petit mot sur l’aspect militaire

Guerre civile implique forcément des batailles et autres combats. Qu’on se le dise, ces derniers se mèneront presque autant dans des salles de conseil politique que sur le terrain, et impliqueront des discussions pour tenter d’attirer tel duc dans son orbite plutôt que dans celle de Falcrest. Et avec lui, ses troupes et surtout ses ressources économiques. Car tel est le point focal de l’aspect militaire de ce roman : la logistique. A part deux batailles navales et une terrestre, tout le reste est vu sur le plan stratégique, et on passe plus de temps à décrire les coups de main sur les arrières de l’adversaire, les tactiques de guérilla et les difficultés d’approvisionnement que dans une immersion vue à hauteur d’homme de la gloire du combat rapproché. Cela ne veut pas dire que les engagements décrits ne sont pas intéressants (dans son genre, la bataille finale est haletante), juste qu’il ne s’agit pas ici d’une Fantasy militaire classique, plutôt de quelque chose qui se déroule à un tout autre niveau, au niveau de l’état-major, voire du ministère de la guerre, que dans le sang, la boue et les boyaux. Car la vraie forme de guerre évoquée dans ce roman est économique, pas militaire. Et c’est dans cet art que réside la vraie puissance de Falcrest.

Je l’ai déjà vaguement évoqué, mais notez que la maîtrise de la chimie de Falcrest lui donne accès à des explosifs (mines navales), des armes chimiques (sorte de napalm, gaz de combat, etc) et des roquettes à la chinoise (ainsi que des « torpilles », en fait des sortes de mines de surface propulsées par une fusée) qui montre bien que toute Gunpowder Fantasy ne se réduit pas à des canons ou à des mousquets, ici complètement absents (les premiers sont remplacés par des sortes d’orgues de Staline de flèches ou de javelots propulsés par des roquettes, et les seconds par des arbalètes, tout simplement).

En conclusion

The traitor Baru Cormorant est une oeuvre d’une richesse inouïe, qui mêle Hard et Dark Fantasy pour proposer un monde très solide sur ses aspects géopolitiques et économiques, une description très réaliste (notamment sur le plan diplomatique et logistique) d’une guerre civile, une poignante (mais pas mièvre) histoire d’amour entre deux femmes, ainsi que le combat de l’une des deux pour détruire de l’intérieur une République hautement dystopique, méritocratique et technocratique, qui a institutionnalisé le racisme, l’eugénisme et l’homophobie (thématiques qui sont au centre de l’oeuvre et dénoncées par elle), qui pratique à grande échelle la guerre bactériologique et chimique, la stérilisation, le marquage des manifestants ou traîtres à l’acide, la lobotomisation, le conditionnement mental, voire même la « grossesse compensatoire » (la confiscation de l’utérus de la femme concernée à des fins eugéniques). Ses quinze premiers et derniers % offrent une immersion extraordinaire, une émotion réelle, mais ses 70 % centraux pourront éventuellement sembler longs, un peu plats et très (trop ?) détaillés pour ceux que la géopolitique et l’économie n’intéressent pas dans un monde secondaire de Fantasy : abandonner ce livre sous ce prétexte serait toutefois une énorme erreur, tant la fin est… magistrale, il n’y a pas d’autre mot. Attention toutefois, très noir, souvent explicite et toujours dystopique, ce roman propose une République impérialiste de cauchemar, qui rapproche cette Fantasy « intelligente » de ce que la SF a su proposer de meilleur dans la dénonciation et l’avertissement des dangers passés, présents ou futurs rencontrés par nos sociétés bien réelles, mais n’est pas forcément taillé pour plaire à tous les publics.

Niveau d’anglais : plutôt facile.

Probabilité de traduction : importante.

 

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31 réflexions sur “The traitor Baru Cormorant – Seth Dickinson

  1. Content de lire ta critique très positive. J’avais repéré ce livre sur Goodreads, mais hélas il n’a pas semblé retenir l’attention des éditeurs français. J’espère que ta divine influence auprès d’eux va rapidement changer la donne.

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  2. Les chroniques que j’avais vues et lues sur ce livre (qui m’intéressait beaucoup lors de la hype de sa sortie en VO) allaient dans ton sens. C’est vrai que certaines personnes n’ont pas trop aimé justement à cause de ses détails et de sa lenteur du milieu, mais la grande majorité disent qu’il reste quand même très marquant !

    Du coup je ne sais pas vraiment si il est pour moi mais pourquoi pas après tout, si un jour je le vois en réduction en ebook je le prendrais surement =)

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    • Je te confirme que le début et la fin sont très marquants (particulièrement la seconde). Concernant le milieu, tout va dépendre de ton intérêt pour les détails économiques, logistiques, politiques, etc. Mais très honnêtement, même si tu n’accroches pas plus que ça à cette partie, ça vaut vraiment, vraiment le coup de terminer le bouquin. Surtout qu’il n’est pas long (moins de 350 pages, de mémoire).

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  3. Pour la traduction, l’agence chargée de gérer les droits de l’auteur n’a pas encore annoncé de vente pour la France. Par contre, l’Allemagne, la Russie, la Roumanie, la Turquie, c’est fait.
    Source (je suis remonté jusqu’à un peu avant la signature du deal anglophone, il y a plus de trois ans) : http://maassagency.com/tag/translation/
    Si je m’y intéresse, ce sera donc très probablement directement en anglais.

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  4. Pingback: Septembre 2017 au clair de miel – Albédo

  5. Il donne très envie ce roman ! La vache cette société de fou que le livre décrit, ça fait peur. Je signe direct ! J’espère qu’il y aura une traduction. Même si je ne désespère pas de me lancer dans la lecture VO.

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    • Et encore, il y a certains points que je me suis abstenu de décrire, à la fois pour ne pas faire trop long, pour laisser le plaisir de la découverte aux futurs lecteurs et pour ne pas spoiler certains points. Mais oui, c’est extrême. Et c’est ce qui rend ce livre si intéressant : il ressemble plus à de la SF, avec un fond, un avertissement sur les dangers qui guettent nos sociétés, que la Fantasy de divertissement habituelle. Qui est, par ailleurs, respectable, ce n’est pas la question.

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  6. J’avais beaucoup aimé moi aussi quand je l’ai lu l’an passé, mais j’en attendais sans doute un poil trop. 🙂
    Cela dit, une traduction serait une très bonne idée, c’est sûr… ^^

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  7. Ouaaah, comment ça fait plaisir de voir ce splendide bouquin si bien critiqué !
    D’accord avec toi à 99%, le début est une claque, une déconstruction fine et précise d’un impérialisme rationnel si crédible que c’en est glaçant. J’ai été surpris et ravi de voir des questions politiques et morales très contemporaines tout à fait à leur place dans un roman de fantasy.
    Par contre, effectivement le milieu est un peu longuet (ces noms basquo-aztèques tarabiscotés…) et j’ai dû faire une p’tite pause… mais la suite vaut le coup. On a une situation politique bancale qui sent le vrai, avec les calculs opportunistes, les idéaux et les ressentiments des uns et des autres qui forment une véritable dynamique évolutive, c’est hyper bien construit.
    Bref, c’est subtil, érudit, didactique et profond, j’ai vraiment hâte de lire la suite, moi aussi ! (sérieux, un manuscrit de 1100 pages… si on reste au même niveau de densité d’intrigue/concepts, ça promet !)

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      • Dis-moi, c’est le copinage Dickinson-Gladstone qui t’a fait découvrir Three Parts Dead aussi ? J’ai celui-là sur ma pile depuis un bout de temps… pô eu le temps de le lire…

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        • Non, vu qu’on m’a parlé d’Arcanepunk a plusieurs reprises sur la page Facebook du blog, et que j’ai ensuite fait un article qui expliquait les caractéristiques de ce sous-genre (et de deux autres), j’ai franchi le pas, vu que ça faisait un moment que je voyais passer des papiers sur Max Gladstone, notamment sur Tor.com.

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  8. Pingback: Godblind – Anna Stephens | Le culte d'Apophis

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