The Shadow Throne – Django Wexler

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La Révolution, en direct live, caméra à l’épaule

shadow_throne_wexlerThe Shadow Throne est le deuxième tome du cycle The Shadow Campaigns, après Les Mille noms. Au total, il compte 5 romans et deux nouvelles, dont The penitent damned. La lecture de ce dernier texte est d’ailleurs conseillée avant d’attaquer ce tome 2, car il présente le Duc Orlanko qui aura un grand rôle à jouer dans les intrigues de Cour au centre du livre, ainsi que son âme damnée, Andreas.

Alors que Les Mille noms était inspiré par la Campagne d’Égypte de Bonaparte, ce tome 2, lui, fait intervenir, à l’inverse de notre propre Histoire, la Révolution après cette expédition outre-mer. Le Roi du Vordan est mourant, son fils est décédé lors de la guerre précédente, sa fille de 19 ans est perçue comme une ingénue, et tout le monde sait que le vrai pouvoir va en réalité revenir à Orlanko, le redouté ministre de l' »Information » (comprenez chef de la Police Secrète). Mais tout le monde n’est pas résigné à accepter ce destin funeste, et une cabale se met en place pour enlever le pouvoir des mains de la future reine et surtout de celles du Duc. A sa tête, la princesse en question (sous une fausse identité), qui organise donc la Révolution… contre son propre trône ! 

Genres

Si ce tome 2 relève toujours de la Flintlock Fantasy, il est toutefois moins marqué par l’aspect militaire qui est plus ou moins automatiquement associé par les gens à toute variante de la Gunpowder. Alors que le tome 1 était dominé par un cadre martial de A à Z, The Shadow Throne présente une intrigue politique (avec notamment l’ingérence de royaumes étrangers, y compris ennemis, dans la politique intérieure et surtout l’économie du Vordan), et relève de la Court Intrigue Fantasy, celle qui, comme son nom le suggère, se concentre sur les magouilles à l’intérieur d’une Cour royale.

Le côté Fantasy militaire, s’il est présent en filigrane, ne ressort vraiment que dans les derniers 15 % du livre, en gros, et dans une seule bataille qui ne représente qu’une trentaine de pages (mais très immersives). Que ceux qui veulent voir les canons tonner et les mousquets rugir se rassurent, apparemment les tomes suivants établissent un meilleur équilibre entre les aspects politiques et militaires de cet univers.

Personnages et intrigue

Ceux qui ont lu Les Mille noms se posent probablement la question de savoir si on retrouve la totalité (ou une partie) des protagonistes de ce roman dans The shadow throne : la réponse est oui. Janus emmène Winter et Marcus avec lui dans une course folle vers la capitale, laissant le reste du Régiment loin en arrière. Le Roi le nomme Ministre de la Justice, afin que sa fille Raesinia ait au moins un allié au Cabinet gouvernemental qui ne soit pas inféodé à Orlanko. Si cette promotion peut paraître un peu bizarre de prime abord (même si la gloire militaire gagnée au Khandar peut expliquer bien des choses), on découvrira plus tard dans le roman qu’elle repose en fait sur des bases plus solides qu’il n’y paraît initialement (et les mêmes révélations jettent également un tout autre éclairage sur l’intrigue du tome 1).

Janus va, à son tour, nommer Marcus à la tête de l’équivalent local de la police / gendarmerie / du Guet, et confier à Winter une mission d’infiltration dans un gang féminin des quais de la ville, à la tête duquel se trouve une vieille connaissance. Comme dans le premier tome, ces trois personnages vont donc nous donner autant de points de vue différents sur une situation, ici Révolutionnaire / politique et plus militaire : Janus va apporter une vision au sommet (le Cabinet Royal), Winter au niveau de la rue, caméra à l’épaule, et Marcus à nouveau une vision un peu entre ces deux extrêmes. Sur ce plan là, l’auteur conserve la même structure et la même approche de la narration. On peut aussi dire que Marcus apporte le point de vue des autorités, Winter celui des insurgés, tandis que Raesinia est entre les deux (voir ci-dessous).

En plus de ces personnages déjà connus (ainsi que d’Orlanko, croisé dans le « tome 0.5 », The penitent damned), Django Wexler va bien entendu introduire la princesse Raesinia, qui possède une place unique dans l’intrigue : elle est à la fois l’héritière du trône, et, sous une identité secrète, l’éminence grise derrière la Révolution ! Ce point de vue quasi-schizophrénique est extrêmement intéressant, tout comme le personnage, à la fois étonnant et inhabituel (je ne peux malheureusement pas en dire plus sans dévoiler certaines révélations).

Et bien entendu, il y a une galaxie de personnages secondaires, certains pas tant que ça d’ailleurs, dont quelques uns sont pour le moins étonnants, comme Danton, l’idiot savant doté d’un charisme extraordinaire qui en fait un démagogue de tout premier plan, Cora, la gamine de 14 ans, génie de la finance qui ferait passer Gordon Gekko pour un stagiaire du Crédit Agricole, ou encore Sothe, la très badass « dame de compagnie » (ce qui revient, dans son cas, à présenter Conan le barbare comme une couturière) de la princesse.

Comme dans le tome précédent, la narration alterne entre les principaux protagonistes (et parfois antagonistes), soit à raison d’un chapitre entier, soit à raison d’une partie de chapitre (ces derniers étant assez longs).

Contexte

Un mot sur Orlanko : derrière une apparence de papy jovial et affable, de petit bonhomme avec des lunettes en cul de bouteille, se cache en fait un individu impitoyable (sans doute l’homme le plus dangereux du monde), à la tête d’un équivalent Fantasy de la Gestapo, avec sa propre version de la Waffen SS et des Totenkopfverbände, en clair une bande de mercenaires et de voyous dotés d’une autorité légale et de mousquets. Il est d’ailleurs significatif que les agents du Concordat (la Police Secrète) soient décrits comme vêtus de « longs manteaux de cuir noir », propageant une aura de peur et emmenant pour un voyage souvent sans retour les victimes d’arrestations arbitraires vers la « Toile / antre de l’Araignée », le QG de leur organisation.

Mais le Concordat (comprenez Gestapo) et son chef (qui a une ressemblance plus que prononcée avec Heinrich Himmler) ne sont pas le seuls points qui rapprochent le Vordan de l’Allemagne de l’entre-deux-guerres : vaincu lors de la guerre précédente, le pays s’est vu imposer certaines conditions qui en font la proie d’un colonialisme économique (banquiers de Borel, collecteurs de taxe ayant récupéré la collecte de l’impôt désormais privatisée) mais aussi religieux (malgré son adhésion aux églises libres, le traité de paix a obligé le royaume a accueillir des prosélytes de l’église du serment). Tous ces éléments bout à bout cristallisent une rancœur dirigée contre l’étranger et ceux qui sont à sa solde, au premier rang desquels se trouve Orlanko.

Au final, si le premier tome donnait l’impression d’un Vordan qui mélangeait France (surtout) et Angleterre de l’ère de la Révolution et de l’Empire, ce second roman ajoute des éléments germaniques au mélange, ce qui ne fait que renforcer la richesse et la crédibilité de cette nation imaginaire. On retrouve même le fait que les enfants grandissent avec la haine de Borel et la volonté de mener une nouvelle guerre, devant mettre le score à un partout et lever la pression économique qui pèse sur le pays.

D&D (Danton & Demagogues) *

Working class hero, Pain of Salvation / Mike Portnoy (cover John Lennon), live, 2001.

La Flintlock Fantasy n’est pas seulement inspirée par l’époque Napoléonienne, elle nous montre aussi parfois les conséquences de la Révolution ou, comme ici, son déroulement. Car telle est la différence essentielle entre The shadow throne et La promesse du sang de Brian McClellan : alors que ce dernier roman montrait surtout les événements suivant la déposition du Roi, le livre de Django Wexler nous montre la préparation de la Révolution, puis son déroulement de bout en bout, et ce d’une façon particulièrement immersive, presque comme un film tourné caméra à l’épaule (moralité, les deux romans ne font pas double-emploi).

Même si, comme le révèle l’auteur dans les remerciements, il n’a pas cherché une parfaite exactitude historique, les fondamentaux sont là : pamphlets, démagogues, équivalent de Versailles (ici appelé Ohnlei) et de la Bastille (Vendre), états-généraux, et ainsi de suite. Et que dire de cet orateur, lui aussi extraordinaire qui, comme son modèle historique, s’appelle Danton ? L’analogie est même poussée jusqu’à la période de l’année où se déroulent les événements, à savoir surtout en juillet et en août. La seule grosse différence est l’absence totale de guillotines, contrairement d’ailleurs au roman de Brian McClellan cité plus haut où leur utilisation est massive, ainsi bien sûr que la présence de magie.

Ce qui est très intéressant également est la Cabale secrètement mise en place par Raesinia, qui va attiser le sentiment anti-Orlanko et anti-Borelgai afin d’éviter au pays d’avoir à subir le joug du Duc qui, en tout sauf en titre, deviendrait roi, la Reine officielle n’étant alors qu’un pantin entre ses mains et celles de ses alliés étrangers. On assiste, notamment, à des manipulations économiques et à une ruée (organisée) vers les banques, qui n’est pas sans évoquer le souvenir récent de tensions dans certains pays méditerranéens. Raesinia veut non seulement la fin du Ministre de l’Information, mais aussi celle des influences économiques et religieuses étrangères, de la pression bancaire et fiscale sur le peuple, de la police secrète et de ses arrestations arbitraires et ses meurtres impunis.

Pourtant, rien ne va être facile, car si beaucoup de gens sont d’accord pour mettre fin à l’influence d’Orlanko et à la monarchie telle qu’elle existe actuellement, ils ne sont en revanche d’accord… sur rien d’autre ! D’innombrables factions existent, des Républicains aux Monarchistes en passant par les Utopistes, les Féodalistes, les Réunionistes ou les Réformateurs. Et finalement, les vraies actions efficaces, concrètes, vont venir d’une bande bigarrée de… filles des docks !

Quelques défauts, mais surtout de grandes qualités

Le livre possède bien des qualités (globalement, je l’ai trouvé deux divisions au-dessus du tome précédent), mais aussi quelques défauts, comme des phases introspectives un peu longues côté Winter, des Deus ex Machina aussi agaçants que ceux des Mille noms et un Janus qui est décidément un peu trop malin à mon goût (mais de plus en plus mystérieux). De plus, l' »effet Clark Kent » appliqué à Raesinia ne m’a pas vraiment convaincu (un seul de ses collègues révolutionnaires reconnaît la nouvelle Reine comme étant l’éminence grise qui a comploté pour renverser le gouvernement pendant des mois à leurs côtés).

Ce que j’ai beaucoup apprécié est qu’on en apprend nettement plus que dans le tome 1, à la fois sur le passé des personnages (notamment sur celui, tragique, de Marcus) et sur l’Histoire de cet univers. De même, les différents quartiers de la capitale sont très bien décrits et tissent un tableau très vivant de cette ville imaginaire (mention spéciale à la colline des nobles et à leurs « châteaux féeriques »).

J’ai également beaucoup aimé la situation particulièrement cocasse de la relation entre Marcus et Winter : en effet, contrairement à Janus, le capitaine d’Ivoire n’est pas au courant du fait que le lieutenant Ihernglass est en réalité une femme (ce n’est pas un spoiler, c’est révélé dans les premières pages du tome 1). Lorsque Janus envoie Winter espionner le gang féminin des docks sous sa vraie apparence féminine, Marcus croit que c’est un homme déguisé en femme (de façon pas très crédible, d’ailleurs, selon lui :D), alors qu’en fait, c’est une femme qui essayait de faire croire qu’elle était un homme qui est devenu  un homme qui essaye de faire croire qu’il est une femme ! Avouez qu’on ne voit pas ça tous les jours en Fantasy ! Pour terminer sur le sujet, sachez que l’aspect saphique esquissé dans le roman précédent devient « explicite », pas dans le sens où nous avons des détails relevant de l’érotisme (ce n’est vraiment pas le genre de l’auteur) mais dans le sens où le doute n’a désormais plus de place. On appréciera, au passage, la très large place laissée aux personnages féminins.

Et puis bon, la plus grande qualité est l’immersion, bien plus réussie que dans le tome 1, où elle était un peu sur courant alternatif : on tremble, on crie de joie, on souffre, on espère ou désespère avec les personnages, que ce soit dans la lutte politique ou militaire (une trentaine de pages de la fin).

Pour terminer, il y a quelques clins d’œil subtils tout à fait réjouissants : à Indiana Jones (une des amies de Winter a une image de la « gastronomie » Khandarienne tout droit sortie du temple maudit), mais aussi aux systèmes de communication basés sur… l’intrication quantique en SF (ce qui, dans un cadre Fantasy, est un tour de force assez bluffant, je dois dire).

La fin est à la fois prévisible sur bien des points mais aussi particulièrement surprenante sur d’autres, avec de très intéressantes perspectives sur le tome 3 et le retour complètement inattendu d’un personnage du tome 1 totalement oublié à ce stade. Et clairement, si les intrigues de Cour et la politique seront encore présentes dans le prochain roman, Django Wexler annonce sans détour la couleur : The shadow throne se termine sur le mot « guerre », trois de ses voisins étant manipulés par l’église pour engager le combat contre le Vordan.

En conclusion

Ce tome 2 du cycle The shadow campaigns est très au-dessus de son prédécesseur, qui était déjà un bon roman. Moins militaire, plus orienté politique et intrigues de cour, toujours Flintlock Fantasy, le livre nous montre de façon très immersive, presque comme un film tourné caméra à l’épaule, un équivalent de la Révolution française avec, comme à chaque fois chez Django Wexler, l’utilisation de différents points de vue, de celui des insurgés à celui des autorités, du niveau des gangs des docks à celui du Cabinet Royal. C’est globalement très réussi, même si pas totalement dépourvu de défauts (dont toujours autant de Deus ex machina). On apprécie aussi que les personnages et l’univers s’étoffent. La fin, prévisible sur certains points et pas du tout sur d’autres, nous offre un aperçu sur ce qui nous attend dans le tome suivant : la guerre contre trois des voisins du Vordan.

J’avoue que je n’avais pas plus hâte que ça de continuer ce cycle (ce qui ne veut pas dire que j’y suis allé à reculons, hein), mais ce second roman m’a laissé une très bonne impression (malgré sa longueur, plus de 650 pages), et du coup je suis très motivé par la lecture du tome 3, normalement prévue en août. En attendant, je vous proposerai dans une douzaine de jours la critique de la nouvelle qui sert de « tome 2.5 » au cycle, The shadow of Elysium.

Niveau d’anglais : moyen (relativement costaud au niveau des adjectifs, par contre).

Pour aller plus loin

Ce roman est le second d’un cycle : retrouvez sur Le culte d’Apophis les critiques du tome 0.5, du tome 1,

Vous ne connaissez pas les termes Flintlock et Gunpowder Fantasy ? Cet article vous expliquera tout ce que vous devez savoir.

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9 réflexions sur “The Shadow Throne – Django Wexler

  1. Je me suis régalée à lire ta critique, surtout que je compte entamer le tome 1 d’ici quelques jours. Je suis d’autant plus heureuse que tu ne me spoile pas, et que ton enthousiasme est vraiment communicatif. Je note l’univers proche de la révolution française et plus. Dommage que le duc et les influences germaniques soient absentes du tome 1. Je vais modérer mes attentes sur ce premier tome, mais la lecture du 2 me tarde déjà!!.

    J’avais une question, mais tu y as répondu tout à la fin…

    Aimé par 1 personne

  2. J’avais bien aimé le tome 1 qui laissait présager de bons développements; malheureusement, mon niveau d’anglais (et mon manque d’envie surtout) vont me faire attendre une traduction, qui ne viendra peut-être jamais…
    En tout cas, encore bravo pour ces chroniques complètes et alléchantes, mais sans trop dévoiler…

    Aimé par 1 personne

  3. Tu remues le couteau dans la plaie là… Bon déjà faudrait que je lise le tome 1, mais tu me fais maintenant me poser la question de la gestion du dictionnaire français-anglais de ma Kobo… 😀

    Aimé par 1 personne

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