Mes vrais enfants – Jo Walton

Ce livre est un chef-d’oeuvre, achetez-le. Voilà, critique terminée, vous pouvez partir. Ah, vous voulez des détails ? 

J’ai reçu cet ouvrage dans le cadre de l’opération Masse Critique organisée par Babelio. Je remercie ce site, ainsi que les éditions Denoël. 

mes_vrais_enfantsJo Walton est une autrice Galloise vivant depuis 2000 au Canada. Elle est titulaire d’un grand nombre de prix, dont un Nebula, un Hugo et un World Fantasy Award, excusez du peu ! Si elle a commencé par écrire de la Fantasy, elle a, depuis, exercé dans d’autres genres, dont la Science-Fantasy et l’uchronie. C’est de ce dernier genre dont Mes vrais enfants relève (voir plus loin). Pour l’anecdote, en fait j’ai lu du Jo Walton il y a des lustres, sans même m’en rendre compte, puisque son mari (de l’époque) et elle sont les auteurs du supplément Celtic Myth pour GURPS.

Ce roman, mêle uchronie personnelle, uchronie tout court et, d’une certaine façon, Fantastique, tout en abordant un nombre très important de thèmes de société, notamment la façon dont sont traités les homosexuels, les femmes et les personnes âgées dans nos sociétés modernes. C’est un livre d’une très grande sensibilité, réalisé avec une rare intelligence, qui remportera l’adhésion de 99.9 % d’entre vous. On parle à son propos du chef-d’oeuvre de Jo Walton, voire de chef d’oeuvre tout court, et pour une fois, ce n’est vraiment pas du marketing, même si j’aurai un tout petit bémol sur la fin. Mais voyons tout cela plus en détails ! 

Glissement de temps sur Londres *

Sentimental, Porcupine Tree, 2007 (<– un des meilleurs groupes du monde).

2015. Patricia est une dame de 89 ans, qui se trouve en maison de retraite. Le personnel médical la qualifie la plupart du temps de « vraiment confuse ». Et pour cause… Patricia a des souvenirs non pas de sa vie, mais de ses vies : deux existences où elle a vécu avec des conjoints différents, a eu des enfants et des petits-enfants différents, où les événements historiques ne se sont pas déroulés de la même façon (d’ailleurs, le lecteur sent tout de suite qu’il a affaire à une uchronie lorsqu’on lui parle d’un tableau qui représente les « ruines de Miami »). Ce qui est impossible, bien entendu : comment aurait-elle pu vivre deux versions de son histoire et de celle du monde ? Plus troublant encore, ses souvenirs ne sont pas les seuls à changer, le décor et le personnel de l’hôpital le font aussi : un jour il y a un ascenseur, le jour suivant il n’y est plus; un jour une infirmière ou un infirmier sont là, le suivant c’est comme s’ils n’avaient jamais travaillé dans cet établissement… Bref Patricia a l’impression de « glisser » sans arrêt d’une variante de la Réalité à une autre.

Le lecteur, intrigué, commence à se poser des questions : Patricia est-elle sénile ou pas ? Laquelle de ces deux réalités, incompatibles entre elles, est-elle vraie ? (je me suis même demandé si l’auteure ne nous menait pas en bateau et si en fait, aucune des deux n’était vraie). De fait, selon la réponse, le livre pouvait relever de l’uchronie, de la SF, ou du Fantastique. Jo Walton passe donc un contrat avec son lecteur : elle va lui raconter les événements menant au point de divergence (ce terme, employé en Uchronie, désigne le point où l’histoire, personnelle du narrateur ou bien celle du monde entier, devient différente de ce qu’elle aurait dû ou pu être), puis les deux versions de l’histoire de Patricia, en lui demandant de les considérer l’une comme l’autre comme réelles. On comprend donc que, si explication il doit y avoir, elle n’aura lieu… que dans le dernier chapitre (nous en reparlerons).

Le roman est donc divisé en cinq parties : la première est l’introduction que je viens de décrire; la seconde raconte la vie de Patricia (version Patty : Jo Walton emploie des diminutifs différents pour distinguer les différentes versions de son personnage dans les diverses réalités / mondes uchroniques ) avant le point de divergence, qui se trouve être une demande en mariage; la troisième raconte son existence dans le monde où elle a accepté cette proposition (version Tricia / Trish); la quatrième dans celui où elle l’a refusée (version Pat); enfin, l’ultime partie, qui constitue aussi le dernier chapitre du livre, nous ramène en 2015 dans la peau de Patricia, et nous donne l’explication tant attendue sur la réalité… ou pas de ces versions alternatives de son histoire.

Vous pouvez donc considérer que l’ensemble du livre, à part son dernier chapitre, relève à la fois du Fantastique dans sa définition traditionnelle (= le lecteur hésite entre deux explications, une rationnelle -Patricia est sénile- et l’autre pas) et de l’uchronie. Plus spécifiquement, on a à la fois affaire à une uchronie personnelle (= on se concentre sur les changements dans la vie personnelle du narrateur) et à une uchronie tout court (= la trame historique change, pas seulement celle de la vie du narrateur). Pour ceux qui connaissent mal ce genre, sachez que l’un n’équivaut pas forcément à l’autre : il existe des uchronies personnelles dans lesquelles le cours de l’Histoire reste le même. C’est, par exemple, globalement le cas de Replay de Ken Grimwood, où seule une des itérations de la boucle temporelle montre un monde uchronique, toutes les autres ne présentant qu’une uchronie personnelle.

Point de divergence

Dans la partie commune aux deux lignes temporelles divergentes (Patty), on nous montre l’enfance, l’adolescence et les toutes premières années de la vie d’adulte de Patricia. Alors qu’elle finit ses études de littérature, elle rencontre le brillant Mark, star montante de la philosophie, qui la fascine et qui, dès le premier soir, lui propose de l’épouser dans quelques années, lorsque lui-même aura fini ses études. Dans un premier temps, elle accepte de se fiancer (ce que j’ai trouvé, au passage, un peu gros). Pendant plusieurs années, ils ne vont vivre qu’une relation platonique et épistolaire, puisqu’elle exerce son activité d’enseignante à l’autre bout du pays, et qu’elle n’a de contact avec Mark qu’essentiellement par le biais des lettres qu’il lui écrit. Lettres qu’elle chérit et dont elle connaît chaque mot par cœur.

Un jour, dans son école, elle reçoit un coup de téléphone : c’est Mark, qui a eu la note a ses examens finaux, note qui se révèle très en-dessous de ses espérances. Il lui donne alors un choix, qui est en fait le point de divergence de l’histoire personnelle de Patricia : celui de mettre un terme à leurs fiançailles (ce qui donnera lieu à l’univers Pat), ou de l’épouser pour de bon (univers Tricia).

Je vais en parler un peu plus loin, mais cette partie est déjà, pour Jo Walton, l’occasion de mettre en place certains des thèmes qu’elle aborde dans son roman, notamment l’intolérance (particulièrement envers les homosexuels), le désarmement nucléaire et le pacifisme.

A partir du point de divergence (en 1949), nous allons suivre en alternance (1 chapitre / 1 chapitre) chacune des deux versions de l’histoire personnelle de Patricia, jusqu’en 2015. Notez que cela ne se fait pas en stricts parallèles : par exemple, un des chapitres suit Pat de 1957 à 1964, tandis que celui sur Tricia la suit de 63 à 66. Malgré tout, il y a une relative évolution en miroir (j’insiste sur « relative ») ou un croisement incessant des lignes temporelles, qui sont en déphasage l’une avec l’autre assez souvent : quand tout va mieux pour l’une, tout va plus mal pour l’autre; quand l’une arrête d’avoir des enfants, l’autre envisage l’insémination artificielle, etc. Elles ne finiront par se superposer que quand les troubles de la mémoire des deux versions du personnage finiront par atteindre un certain seuil, incompatible avec une vie autonome. Et les deux lignes se rejoignent sur une constante : l’amour du personnage pour ses enfants (et petits-enfants), qu’ils aient été désirés, presque rêvés (Pat) ou le fruit de relations contraintes (Tricia).

Uchronies 

En lisant, j’ai initialement pensé que Jo Walton allait nous faire le coup du « une version où tout va bien, une version où tout va mal » : si cette approche est en partie présente, la situation est en fait beaucoup, mais alors beaucoup plus subtile que ça. J’ai même mis les deux tiers du roman pour comprendre à quel point c’était subtil, en prenant des notes pour rédiger cette critique. Et c’est en écrivant une phrase sur une dualité que j’avais enfin perçue que d’un seul coup, j’ai tout compris… y compris la fin. Mais nous en reparlerons. Au passage, voilà qui va bien me compliquer l’existence pour rédiger ces lignes, car si je vous en dis trop, il est probable que certains d’entre vous, sinon tous, mettent en place les pièces du puzzle et s’auto-spoilent, ce qui serait dommage.

Donc, il y a deux versions de l’histoire personnelle de Patricia, entre 1949 et 2015 :

  • Version Tricia : Patricia accepte d’épouser Mark, qui se révèle être un immonde salopard d’une incroyable suffisance, et qui lui fait subir ce que l’on appellerait aujourd’hui des viols conjugaux, qui ne sont toutefois pas perçus comme tels dans la rigide société (chrétienne et anglaise) de l’époque. Plus tard, il sera aussi brutal avec les enfants (mais jamais avec sa femme, même si ses sarcasmes incessants et son mépris ont presque le même impact). Ce sont ses amis snobs qui « forcent » la timide Patricia à ne plus se faire appeler Patty mais Tricia, c’est plus « chic ». La pauvre se retrouve confinée pendant des années chez elle, sans arrêt enceinte (dans cette ligne temporelle, elle l’est neuf fois, dont quatre grossesses menées à terme), méprisée par Mark, qui l’infantilise, la méprise et ne la traite que comme une domestique et une machine à faire des bébés. Enfants qui deviendront le centre de son existence, du moins jusqu’à la toute fin de sa vie. Malgré cette existence peu reluisante, Tricia (qui, plus tard, se fera appeler Trish) mène pendant des décennies un combat féministe (elle est une pionnière, qui se « libère » toute seule bien avant le concept même de MLF), écologiste, pacifiste et anti-nucléaire.
  • Version Pat : Patricia refuse d’épouser Mark. Elle rencontre une jeune femme, Bee (en réalité, Béatrice), dont elle tombe amoureuse, tout comme elle tombe amoureuse de la ville de Florence. Elle devient l’auteur de guides touristiques à succès (dans la version Tricia, elle propose à son mari de lui apporter son aide pour ses livres de philosophie, mais il refuse de façon méprisante), et au bout de quelques années, le couple propose au photographe qui officie sur ces guides, Michael Jacobs (probablement une sorte de mélange entre celui-ci et celui-là), de devenir le père de leurs enfants, ce qu’il accepte. Pat met donc au monde un fils et une fille, tandis que Bee donne naissance à Jinny, la belle-fille de Patricia et, dans les deux réalités, un de ses enfants préférés. Globalement, Pat mène une vie heureuse dans cette existence, même si elle est très, mais alors très loin, d’être épargnée par de terribles tragédies. De plus, les tracasseries légales liées au non-statut des couples homosexuels vont lui empoisonner l’existence toute sa vie. Sa relation avec ses enfants est, en fin de vie et alors que les troubles cognitifs hérités de sa mère sont de plus en plus présents, nettement plus saine et apaisée que dans l’autre ligne temporelle. Elle fait certes un peu de militantisme, mais à vrai dire, le côté activiste est nettement plus en retrait que dans l’univers Trish (ce qui me conduit à la réflexion suivante : les épreuves n’ont-elles pas fait de Tricia une personne -et un personnage- plus riche et intéressante que Pat ?).

Si on devait faire un parallèle entre les deux versions, c’est l’aspect pionnier du personnage : Tricia est une pionnière du féminisme et de la libération de la femme, Pat de la démarche consistant à faire des enfants lorsqu’on est un couple du même sexe (sans compter que c’est une pionnière des guides touristiques ! ).

Au passage, on remarque un petit détail amusant : on croise des célébrités dans ces deux versions de l’histoire, comme Alan Turing (dans un meeting tournant autour de l’homosexualité) et un certain… Tolkien ! Notez aussi que certains des enfants de Tricia deviennent aussi des célébrités : son fils aîné (Douglas) est une pop-star (qui travaille même sur un album avec un certain Peter Gabriel), et son cadet (George) est le premier homme à se marier… sur la Lune !

Dans l’ensemble, la divergence est montrée avec une grande subtilité et une grande intelligence : quand vous lirez ce livre, regardez par exemple la façon dont Pat(ricia) note ses élèves juste après avoir refusé (accepté) la proposition de mark… Rien que cette toute petite anecdote vous donne un indice de ce qui est à venir pour chacune d’entre elles, et du fin mot de l’histoire.

Certains d’entre vous, qui préfèrent l’uchronie tout court à l’uchronie personnelle, se demandent probablement en quoi consistent les changements que j’évoquais plus haut : en vrac (= dans un des univers ou dans l’autre, par souci de simplicité je ne vais pas détailler dans lequel des deux tel événement se passe), nous avons droit à des échanges nucléaires limités (expliquant notamment le tableau sur les « ruines de Miami » dont je parlais en introduction), à plusieurs assassinats de présidents américains (et à un John Kennedy tué par une bombe, pas par arme à feu), Castro est assassiné, Bobby Kennedy devient président en 64, tout comme un des Rockefeller, ce sont les russes qui, dans une des deux réalités, se posent les premiers sur la Lune (et Alexei Leonov -cher à Arthur Clarke- qui remplace Neil Armstrong pour une déclaration qui entrera dans l’Histoire), on nous parle du Prince Charles et de la Princesse Camilla… dans les années 70, les USA quittent l’ONU et deviennent isolationnistes dans un des deux univers, l’Europe-Unie est mise en place (et la Turquie en est membre à part entière), on nous parle à la fin de Dômes sur Mars, et ainsi de suite.

Il y a deux points à souligner dans cet aspect uchronique : d’abord, le fait que les deux versions de l’histoire personnelle de Patricia nous montrent une variation de notre monde (c’est un choix de Jo Walton, qui aurait pu procéder autrement, par exemple en laissant Pat ou Tricia dans l’Histoire telle qu’elle s’est déroulée et en plongeant l’autre version du personnage dans une variation uchronique); ensuite, le fait que dans les deux cas, la conquête spatiale est beaucoup plus vigoureuse (même si son moteur diffère : dans un cas, il est scientifique, dans l’autre, comme dirait INXS, « they want to put guns in the sky »).

Thématiques, écriture

Je l’ai déjà évoqué, mais le nombre de thèmes de société abordés dans ce roman est tout simplement faramineux, à tel point que je ne suis même pas certain de pouvoir en faire un résumé fidèle. En gros, voilà ce qui m’a le plus frappé (en vrac : certains thèmes, comme la libération de la femme, le pacifisme ou le traitement des homosexuels, se détachant nettement des autres) :

  • Intolérance envers les homosexuels, et difficultés administratives liées au non-statut de leurs couples. Difficulté à avoir des enfants pour les couples de même sexe.
  • Rigidité culturelle, morale et religieuse de la Grande-Bretagne.
  • Montée mondiale des intolérances, du terrorisme.
  • Antimilitarisme et pacifisme, militantisme anti-nucléaire.
  • Pollution et effet des retombées radioactives.
  • Racisme et intolérance envers les couples d’origines ethniques différentes (aspect très léger mais existant).
  • Libération de la femme, viols conjugaux, féminisme, égalité des chances.
  • Traitement des personnes âgées dépendantes atteintes de troubles cognitifs, fardeau éthique / moral et financier que cela fait peser sur la famille. Famille qui, dans certains cas, déshumanise la personne concernée.
  • Stigmatisation des malades du SIDA au début de la maladie, des homosexuels dans les années 40.
  • Utilisation et partage des connaissances scientifiques, à des fins d’élévation de l’humanité et pacifistes ou au contraire, pour mettre des missiles sur la Lune et garder jalousement pour soi toute avancée que l’on fait.

De façon très personnelle, je retiendrai une thématique, que j’appellerais « le pouvoir de l’amour » : dans une situation personnelle plutôt sordide, Tricia garde espoir grâce à l’amour de / pour ses enfants, tandis que toute la vie de Pat est marquée, presque résumée, par son amour pour Bee, Michael et leurs enfants, alors qu’ils vivent parfois des situations angoissantes et très difficiles.

Et puis bien entendu, il y a une thématique évidente, d’ailleurs quasi-inscrite dans l’ADN de toute uchronie personnelle : celle des choix et de leurs conséquences (voir plus loin). Sauf qu’ici, c’est poussé très, mais alors très loin.

Ce qui fait la force de ce roman, c’est l’écriture à la fois intelligente, immersive (dire qu’on s’attache aux deux versions du protagoniste -ainsi qu’à certains personnages secondaires, comme Bee et Michael- est un bien faible mot) et sensible de Jo Walton : que ce qui arrive soit bien ou mal, que ça arrive à Pat ou Tricia (ou à Patricia, d’ailleurs), vous le ressentez profondément. C’est aussi intelligent dans le sens où la réponse à la fameuse question de savoir ce qui est vrai ou pas là-dedans (si même quoi que ce soit est vrai…)  vous est donnée dans les premières pages, mais que vous mettez une grosse partie du livre pour vous en rendre compte (ou alors c’est moi qui suis particulièrement obtus), voire même que vous ne vous en rendez compte… que dans le dernier chapitre, où Jo Walton vous pose très clairement toutes les données sur la table. C’est, enfin, intelligent dans le sens où l’aspect manifeste social ne fait pas de l’aspect uchronique (Historique) un simple prétexte, il est en symbiose, en coexistence harmonieuse, avec lui. De plus, pour ceux qui n’aiment pas forcément la SFFF / uchronie « à message », c’est fait avec suffisamment de doigté pour remporter l’adhésion de n’importe quelle personne de bonne volonté, sans avoir l’impression que l’auteure veut vous convertir à sa sensibilité politique ou idéologique personnelle.

Au passage, un petit mot sur l’édition : elle est quasi-impeccable, à part une petite coquille p 236 (physiologie au lieu de physionomie). Par contre, ça manque très, très sérieusement d’un Dramatis Personæ, tant les personnages (les enfants et petits-enfants, surtout) sont nombreux, ce qui fait qu’on a parfois du mal à re-situer qui est qui (et c’est là que je suis bien content de prendre des notes très détaillées pendant ma lecture en vue de la rédaction de mes critiques).

Ressemblances

Du fait de l’aspect uchronie personnelle, de la thématique des choix et d’une histoire centrée sur l’amour pour le conjoint et les enfants, on peut établir des parallèles avec d’autres romans, comme Replay dont je parlais plus haut. On peut aussi parler du récent Dark Matter, qui est cependant très différent du fait de son écriture et du genre dont il relève : utilisant le rythme et les codes du thriller, évacuant l’hésitation entre irrationnel et rationnel très rapidement, puis basculant dans une SF presque-hard, il n’a finalement que des points communs relativement limités avec l’écriture tranquille, posée, de Jo Walton, et surtout avec l’incertitude sur le genre réel du livre jusqu’au dernier chapitre.

A propos de références et de parallèles, je vous déconseille fermement la lecture de la quatrième de couverture, qui, involontairement, va vous donner une clef de décryptage très importante de l’intrigue.

Pour finir, ce roman m’a (mais seulement après que je l’ai achevé), rappelé un concept développé par Robert Silverberg, sans doute trop pour que cela ne soit qu’une coïncidence (M Dumay, si vous passez par là, que vous voyez de quoi je veux parler et que vous avez l’occasion d’en parler à Jo Walton…). A vrai dire, c’est presque du Silverberg mélangé avec un point très précis trouvé chez Clarke…

Mais…

Oui, c’est un chef-d’oeuvre, oui, vous pouvez l’acheter les yeux fermés, oui, je l’ai classé (Roman)Culte d’Apophis. Mais… il y a quelques petits points qui me dérangent :

  • La fin, si elle donne une explication, ne donne pas forcément une explication complètement satisfaisante, dans la façon dont… hum… une chose est liée à l’autre (sinon dans une forme… d’épreuve, disons). Impossible d’être plus précis sans spoiler, désolé. De plus, je ne sais pas si c’est juste moi, mais je ne suis pas totalement certain d’avoir compris de quel côté l’épée va retomber.
  • Comme je l’ai déjà précisé, le fait que Patricia accepte de se fiancer à un type rencontré quelques heures auparavant ET de n’entretenir qu’une relation épistolaire pendant des années ne me paraît pas très réaliste.
  • Je trouve que les raisons du refus de Pat ne sont pas forcément très claires, compte tenu du culte que Patty voue aux lettres de mark.
  • Si l’écriture est très souvent particulièrement immersive, elle fait, à la longue, un peu catalogue parfois : machine, fille de Pat ou Tricia, met au monde l’enfant X au mois Z de l’année Y, le pays A balance une bombe nucléaire sur le pays B, bidule passe son permis ou réussit son examen, trucmuche assiste à la réunion sur le thème lambda, etc.

Mais bon, dans l’ensemble, ces défauts ne sont que relativement mineurs (à part, peut-être, de façon marginale, la fin), et ne sauraient remettre en cause le statut de merveille littéraire de ce livre.

En conclusion

Mes vrais enfants, outre qu’il est le chef-d’oeuvre de Jo Walton, est une merveille, tout simplement. Mêlant uchronie personnelle, uchronie tout court (Historique), et peut-être Fantastique / délires sans réalité d’une vieille femme / SF (vous ne le découvrirez que dans le dernier chapitre), il est aussi, sans que cela n’efface (ne fasse d’un prétexte) l’aspect SFFF / uchronique, un magnifique plaidoyer en faveur de la paix, du désarmement nucléaire, de la tolérance, du progrès, de la raison, de la libération de la femme et de l’égalité des chances, et ainsi de suite. Comme toute uchronie personnelle, il nous fait réfléchir sur les conséquences de nos choix, sur les routes non prises, sur ce qui aurait pu arriver si nous avions pris une décision différente.

L’écriture de l’auteure Galloise est toute en intelligence, en subtilité, en immersion, en empathie, à commencer par celle ressentie pour les deux versions du personnage principal et pour deux des personnages secondaires. Tout comme Replay, elle montre l’amour inconditionnel, au-delà de l’espace-temps, d’une personne pour son conjoint et ses enfants.

Le dernier chapitre donne une conclusion en grande partie satisfaisante à l’ensemble, même si elle laisse planer un vague doute sur une partie de l’affaire. A ce propos, je déconseille la lecture de la quatrième de couverture, qui pourra donner à certains d’entre vous une clé de compréhension capitale.

Dans l’ensemble, donc, voilà un livre magistral qui mérite amplement sa bonne réputation, et à côté duquel tout amateur de romans intelligents, humanistes, féministes, sensibles, qu’ils soient SFFF ou pas, ne saurait passer (au passage, je trouve qu’il constitue une excellente porte d’entrée vers nos genres de prédilection pour quelqu’un qui ne les connaît -voire apprécie- pas). De plus, c’est à deux uchronies « Historiques » en plus de personnelles que Jo Walton nous demande de croire jusqu’à ce qu’elle nous révèle leur réalité ou pas dans le dernier chapitre, des mondes alternatifs qui pourront satisfaire ceux qui sont plus intéressés par cet aspect que par l’aspect « à message » (même s’il est fait avec un rare doigté) du livre.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de Lorhkan, celle de Yogo, de Gromovar, de Lune, de Célindanaé sur Au pays des Cave Trolls, de Xapur, de Dionysos sur le Bibliocosme, de Lutin sur Albedo, de Samuel Ziterman sur Lecture 42, de Blackwolf

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40 commentaires pour Mes vrais enfants – Jo Walton

  1. Ping : Chroniques des livres éligibles au Prix Planète-SF 2017 : L à Z (par titre) - Planète-SF

  2. Dionysos dit :

    Comme toujours tu es exhaustif, chapeau 🙂
    Le nombre de sujets de société et de petites sources d’uchronies est faramineux.

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  3. unpapillondanslalune dit :

    Contente que tu le considères comme un chef d’œuvre, c’est aussi mon cas.

    Quant à l’épée, on ne sait pas de quel côté elle va tomber. Ou plutôt à chacun de décider, ou pas. Personnellement, pour moi c’est insoluble.

    Aimé par 1 personne

  4. Xapur dit :

    Je le finis à l’instant, les larmes aux yeux. Pfiou, quel livre !
    Je te rejoins sur les défauts mineurs, ou sur l’incertitude finale, mais… quel livre !

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  5. Lutin82 dit :

    Désormais, j’ai peur de l’ouvrir….
    Je l’ai également reçu pour Masse critique, c’est normalement ma prochaine lecture.
    Tant d’éloges.

    Bon, aller je me replonge dans Chevaux céleste que je devrais achever ce soir ( 3,5 jours de lecture).

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    • Apophis dit :

      Tu ne peux pas reculer, il y a une deadline avec Masse Critique mouahaha ! (bien que j’ai déjà vu des gens rendre des critiques 1/ en retard et 2/ de 3 lignes, donc bon… mais j’imagine que ça ne doit pas aider pour être sélectionné les fois suivantes).

      3.5 jours pour les Chevaux célestes ? Chez moi, pour un tel pavé, ce serait rapide, donc j’imagine que tu apprécies ta lecture ?

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      • Lutin82 dit :

        Gros coup de cœur pour Les chevaux Célestes. Un énorme merci pour cette découverte.

        Non, je ne vais pas reculer, ce n’est pas dans mes habitudes, mais je crains des attentes trop élevées, et pour être directe, je trouve qu’il y a beaucoup trop de critiques d’un coup.
        C’est la même chose avec Sénéchal. Il y a quoi ? déjà une douzaine de critiques blog ?
        Ce n’est pas la quantité qui me chagrine, c’est la fréquence.

        Bon, ceci dit pour le livre lui-m^me, je ne m’inquiète pas, ta chronique est la plus complète et très équilibrée. Je sais que mes sensibilités sont très proches des tiennes.

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        • Xapur dit :

          Attentes+lancement+SP=avalanche de chroniques 😉

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          • Lutin82 dit :

            oui, c’est très logique, nous lisons donc tous le même livre! 😉

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            • yogo dit :

              J’y allais a reculons mais c’est juste le livre le plus bouleversant que j’ai lu depuis… fort longtemps !

              Aimé par 2 people

            • unpapillondanslalune dit :

              J’ai toujours trouvé que l’argument « tout le monde est en train de le lire donc je ne veux pas le lire pour ne pas faire comme tout le monde » n’était pas terrible (depuis que j’ai arrêté de penser comme ça après avoir découvert Harry Potter, que je ne voulais pas lire parce que tout le monde le lisait)
              Enfin moi je l’ai lu en VO il y a un an ce Jo Walton, alors je peux me la péter, comme Cédric et Gromovar qui me l’ont fait lire :p

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              • Lutin82 dit :

                Je ne crois pas avoir dit à un moment quelconque que je n’allais pas le lire. Il me semble même avoir précisé que ce sera ma prochaine lecture.
                Je n’ai pas utilisé un argument (qui en passant n’est pas un argument pour moi) visant à ne pas faire comme tout le monde. J’ai passé l’adolescence il y a quelques temps déjà. 😉

                Ce qui me chagrine en revanche c’est qu’il y a subitement tout un tas de critiques sur le roman, je ne sais pas si c’est vraiment forcément très bon pour le livre, et personnellement de voir les critiques du même bouquin chez mes blogopotes, manque subitement de diversité quand je navigue d’un blog à l’autre.
                Mon souhait en l’occurrence aurait penché pour avoir ces critiques étalées chez les copains pendant un à trois mois, pour vraiment apprécier leur point de vue au lieu de naviguer d’un avis à l’autre. A l’heure actuelle, cela me donne presque l’impression d’être sur amazon et de consulter des commentaires « impersonnels », et de moins « profiter » des critiques des blogueurs que pourtant j’aime bien, voir beaucoup.

                La question que je pose alors, est la suivante : vais-je avoir un intérêt intact pour le 10° avis dans le semaine, vais-je prendre le temps de savourer, de mettre un petit mot ?

                Mes point de vues n’engagent que moi forcément, mais je pensais pouvoir le partager en toute simplicité.

                Normalement, ma propre critique sur le Jo Walton, la semaine prochaine.
                Mais auparavant Apophis, Les Chevaux Célestes!

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                • Je te comprends tout à fait, je viens de le commencer et du coup je suis un peu anxieuse de ce que je vais en penser.

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                  • unpapillondanslalune dit :

                    Toutes mes confuses Lutin, je crois que j’avais compris ton commentaire de travers !
                    Du coup pour en revenir à l’arrosage, c’est assez commun chez les éditeurs pour un livre qu’ils veulent vraiment mettre en avant. Je suppose que ça part du principe : plus on parle du livre, plus on parle du livre. Ce n’est pas la première fois pour Jo Walton d’ailleurs, ç’avait été pareil pour Morwenna à l’époque.
                    Pour le coup, dans le cas de Mes vrais enfants, le bouquin est génial, donc ça fait plein de chroniques multiplié par plein de chroniques positives (voire dithyrambiques, j’ai adoré ce roman, et je te souhaite le même plaisir à la lecture !) alors je comprends ton ressenti. Je pense que tu vas aimer, jusqu’ici j’ai vu un unique avis “négatif” qui disait surtout que ça remuait beaucoup trop de choses, du coup la personne ne l’a pas apprécié (c’était sur FB dans un groupe de bibliothécaires – en plus c’était moi qui avait conseillé la lecture donc je me suis faite engueuler lol)
                    Je viendrai lire ta chronique 😉

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  6. yogo dit :

    Encore une fois épaté par ta chronique… 😉

    J’ai adoré la fin, la conclusion est à l’image du livre.

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  7. Renaud dit :

    – Apophis : « Ce livre est un chef-d’oeuvre, achetez-le. Voilà, critique terminée, vous pouvez partir. »

    – Moi : « Yes, Master. Done. Et in english dans le texte. Because vachement moins cher. »

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    • Apophis dit :

      Merci pour ta confiance 🙂

      D’ailleurs, je me traite moi-même souvent de schizo ou de feignasse : je lis en anglais, et pourtant j’attends comme un con les trads, ou j’achète ces dernières alors qu’effectivement, la VO est nettement moins onéreuse (sans parler des trads occasionnellement massacrées…). Mais bon, pour ma part, ça reste toujours un poil plus facile et agréable de lire en français, ce qui fait que je ne recours en fait à la VO que si je n’ai pas le choix.

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  8. Cyrille dit :

    Assez d’accord avec votre critique, y compris les réserves, mais du coup, je pense qu’il faut respirer un grand coup avant de crier au chef d’oeuvre 🙂
    Si avec tant de réserves, c’est un chef d’oeuvre, il faut trouver un autre mot ce qui le dépasse largement

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    • Apophis dit :

      Tant de réserves ? 3-4 points assez mineurs, tu (mon blog, mes règles : vouvoiement interdit, merci) appelles ça « tant de réserves » ? C’est bien mal me connaître : si tu veux voir ce que ça donne lorsque mon avis est plus que mitigé, je te suggère d’aller voir cette critique ou encore celle là, tu verras vite la différence (et encore, en fouillant un peu, tu trouveras facilement 3 critiques qui relèvent de la démolition en règle, mais je ne veux pas faire de pub à l’auteur anglo-saxon et aux deux autrices françaises en question, ici on cherche à promouvoir les bons livres, pas les purges commerciales). De plus, je n’ai pas besoin de respirer un grand coup, chaque mot que j’écris est réfléchi, pondéré, je prends le temps nécessaire à l’analyse de chaque lecture, et j’estime que parfois, il est tout à fait légitime de s’enthousiasmer. Quand c’est bon, prenant, je ne vais pas m’amuser à jouer au blasé et au cynique, hein, pas plus que je n’affiche un enthousiasme de midinette quand on me file une bouse en SP ou pire, quand je l’achète, parce qu’une idiote en recherche de buzz négatif a un jour décrété qu’il ne fallait pas écrire de critiques négatives sur un livre que nous n’avions pas aimé.

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    • Lutin82 dit :

      Apophis nous donnes toujours des petits points sur lesquels nous pourrions avoir des réserves. AUcun roman n’est parfait. Au moins nous sommes rarement déçus.

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  9. Coup de cœur pour moi aussi, tout en finesse et subtilité, et tous ces thèmes développés, pas une mince affaire à la base ! 🙂

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  10. Ping : Mes vrais enfants | Au pays des Cave Trolls

  11. Ping : Mes Vrais Enfants – Jo Walton | Les Lectures de Xapur

  12. stelphique dit :

    Chronique encore une fois très argumentée, et maintenant, je n’ai qu’une seule envie, c’est le découvrir à mon tour!!!!!;)

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  13. Vert dit :

    J’aime beaucoup ton avis court en début d’article. Comme je m’apprête à le lire je vais en rester là pour le moment mais je repasserais sûrement te lire dans le détail ^^.

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  15. Ping : Mes vrais enfants – Jo Walton – Albédo

  16. Ping : L’alchimie de la pierre – Ekaterina Sedia | Le culte d'Apophis

  17. lorhkan dit :

    Je me suis arrêté au titre, parce que tout est dit !
    Non sérieusement, c’est un très grand roman.

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    • Apophis dit :

      Oui, j’aurais pu faire la critique la plus courte de l’histoire de mon blog, surtout par rapport à ma logorrhée habituelle 😀

      Mais bon, que veux tu, les adeptes de l’Apophisme sont exigeants, ils veulent des arguments, ils ne font pas confiance à la parole divine ^^

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