L’automate de Nuremberg – Thomas Day

Le roman court qui me réconcilie (presque) avec le Steampunk

automate_nurembergThomas Day est l’identité secrète (comme ils disent dans les comics) de Gilles Dumay, directeur de collection de Lunes d’encre chez Denoël. Nouvelliste prolifique, anthologiste, pilier du magazine Bifrost, et auteur d’une quinzaine de romans, il exerce son style percutant, volontiers provocateur, souvent riche en scènes violentes ou sexuelles, dans toutes les facettes qu’ont à offrir les littératures de l’imaginaire ou plus généralement de genre : Polar, Uchronie, Fantastique, Fantasy, Science-Fiction, et, pour le livre qui va nous occuper aujourd’hui, Steampunk. Ce roman court (ou novella, comme disent les anglo-saxons) de 120 pages est proposé, c’est à signaler, au prix très attractif de 2 euros (votre serviteur l’ayant même eu neuf pour 1 seul misérable euro). Il raconte, comme son nom l’indique, l’histoire de Melchior Hauser, un automate (traduisez : robot à la mode steampunk) qui, dans la quête de ses origines et du dépassement de sa forme physique limitée, va nous faire voyager sur une Terre uchronique de l’époque Napoléonienne. 

Pourquoi j’ai failli ne pas lire cette novella, et pourquoi, finalement, je l’ai fait

A ce stade, les habitué(e)s du blog doivent normalement se dire : « Hein, kwwwaaaaaaah, du Steampunk sur Le Culte d’Apophis !? Mais il n’est pas censé détester ça, le vieux Apo ? « . En effet, j’ai de fortes réticences envers ce genre. Pas du tout sur le concept (en grand fan de l’Uchronie que je suis, déjà), absolument pas sur l’esthétique / l’atmosphère (je vous invite à aller lire ma critique de l’artbook steampunk Fées & amazones pour vous en convaincre), définitivement pas sur le caractère rétrofuturiste, de moins en moins sur le cadre victorien (que j’apprécie de plus en plus, alors que ce n’était pas forcément le cas il y a une vingtaine d’années) mais plutôt sur l’exécution. Chaque fois que j’ai lu un des romans présentés comme une des références du genre (Les Voies d’Anubis, La machine à différences, etc), je me suis prodigieusement ennuyé (pour ne pas employer de mot plus fort), à tel point que je n’ai le plus souvent même pas achevé les ouvrages en question (ce qui est absolument rarissime chez moi). Mais dans le cas précis de L’Automate de Nuremberg, il y avait un grand nombre de points positifs qui sont arrivés à vaincre mes habituelles réticences : parce que c’est Thomas Day (donc un style rentre-dedans comme je les aime, et un imaginaire riche et documenté), parce que c’est dans un cadre Napoléonien, et surtout parce que le roman parle d’Intelligence artificielle. C’est un thème qui m’intéresse beaucoup, et qu’il prenne place dans un cadre rétrofuturiste ou futuriste classique m’importe finalement peu.

Et puis il faut aussi rendre à César ce qui lui appartient : j’ai été intrigué par la critique de Boudicca sur le Bibliocosme, suffisamment, une fois encore, pour vaincre mes réticences envers le Steampunk (sans compter que je me demande si je ne vais pas être obligé de rebaptiser ce blog Le culte de Boudicca, si ça continue comme ça…). Ensuite, la brièveté du texte (120 pages) et son faible coût (2 euros) ont également été des arguments de poids. Et pour terminer, cette volonté continuelle de me faire violence, de ne pas m’enfermer dans des schémas étriqués, balisés et sectaires, a définitivement fait pencher la balance.

Contexte

Comme je l’ai déjà évoqué, le cadre est Napoléonien (et forcément uchronique, Steampunk oblige) : nous sommes en 1824, et le conquérant (toujours vivant et au pouvoir) vient de rendre la monnaie de sa pièce à la Russie, prenant les grandes villes de l’ouest, dont Moscou, en une campagne d’été qui a parfaitement tiré les leçons de celle, désastreuse, de 1812. Le Tsar voit son territoire amputé, et se retrouve souverain de tout ce qui se trouve à l’est de l’Oural. Dans les faits, il se retrouve « roi de Sibérie ». Un de ses derniers actes est d' »affranchir » son Automate joueur d’échecs, Melchior Hauser, lui donnant la liberté d’aller où bon lui semble pour mener à bien sa quête, pour répondre aux questions existentielles (« ai-je une âme ? ») qui le tourmentent. Pour cela, il devra aller au cœur de l’Europe, à la recherche de son créateur, Viktor Hauser, sorte de Léonard de Vinci steampunk, alchimiste, scientifique et médecin radié par son Ordre pour des expériences pas très catholiques avec des cadavres. Il sera accompagné dans son voyage par un (ancien) militaire, se posant lui-aussi bien des questions sur l’âme après le décès de son épouse.

Alors attention, qui dit uchronie Napoléonienne ne signifie pas que vous allez vous retrouver avec un équivalent de Téméraire ou de Bolitho / Sharpe / Aubrey / Hornblower : ni l’intrigue, ni l’ambiance ni quoi que ce soit n’est centré sur l’aspect militaire de cette époque troublée. Et puis Melchior joue aux échecs, c’est pas Terminator, hein…

Robotique et intelligence artificielle du 19ème siècle

D’ailleurs, puisqu’on parle de Terminator… Certes, il s’agit bien de robotique et d’intelligence(-conscience) artificielle (la différence est de taille : le Monolithe de 2001-2010-2061-3001 d’Arthur Clarke est intelligent mais pas conscient), mais dans le cadre de la plupart des limitations imposées par la technologie du 19ème (du moins au début du roman, après les choses s’améliorent sensiblement sur certains plans). Par exemple, Melchior n’est pas alimenté par une quelconque source d’énergie high-tech générant de l’électricité mais par le même genre d’engrenages qui fait fonctionner un réveil-matin à l’ancienne ou une boite à musique. Conséquence : il doit régulièrement être « remonté » à l’aide d’une clef, toutes les 27 heures maximum. De même, sa structure de bois et de cuivre doit fréquemment être huilée et cirée.

Ses capacités sensorielles, sa mémoire ou sa faculté de s’exprimer dans différentes langues sont limitées (au passage, il n’a qu’un vocabulaire très restreint à sa disposition pour l’expression orale et n’a pas d’ouïe : il lit sur les lèvres et s’exprime la plupart du temps à l’écrit). L’auteur décrit très bien ses différentes capacités et limitations dans le livre. Un des buts de sa quête sera d’ailleurs de s’affranchir de toutes ces contraintes, de devenir plus autonome (s’il recherche son « père », c’est aussi pour bénéficier d’un « upgrade »).

J’ai trouvé que l’aspect robotique / IA, et plus généralement tout ce qui concerne la technologie dans un cadre Steampunk, était remarquablement traité. De ce point de vue là, c’est clairement le plus réussi des textes appartenant à ce genre littéraire que j’ai pu lire. Et puis faire de Pinocchio une IA, quel trait de génie, franchement…

Narration et personnages *

Subterranea, IQ, 1997.

Melchior a deux « frères », également l’oeuvre de la science ou des connaissances alchimiques de son père. Il connaît l’existence du premier, qui n’est autre que Kaspar Hauser, très mystérieux personnage historique ayant réellement existé et qui trouve ici une origine tout à fait passionnante : il se trouve que Viktor Hauser faisait mumuse avec l’électricité comme un certain Docteur Frankenstein, avec le même matériau de base (des cadavres frais) et avec le même but : résurrection et immortalité. Au passage, l’origine du nom du père de Melchior est facile à expliquer : Hauser comme nom de famille pour le relier à Kaspar, Viktor en hommage à Frankenstein, qui porte le même prénom.

Par contre, Melchior n’apprendra l’existence du second frère, Balthazar, qu’à la fin de la novella (très réussie, d’ailleurs). Le lecteur, lui, connaît son histoire, son existence et ses motivations, car la narration alterne entre (grands) chapitres vus du point de vue de Melchior (sous forme d’un journal personnel) et (petits) chapitres vus selon celui de Balthazar.

Steampunk, SF biologique et uchronie

J’ai trouvé l’aspect uchronique fouillé, précis et réussi, et ai apprécié l’utilisation astucieuse du personnage bien réel de Kaspar. J’ai été agréablement surpris par l’introduction d’un petit aspect SF biologique à la Frankenstein, et aurait été conquis (pour une fois…) par l’aspect Steampunk s’il n’y avait pas, pour moi, la grosse faute de goût que constitue l’utilisation de l’alchimie et l’origine de Balthazar. Une partie de mon rejet des Voies d’Anubis de Tim Powers est justement due au fait que ce roman mêle Steampunk et une sorcellerie qui, de mon point de vue, n’a pas grand-chose à y faire. Là, c’est pareil : pour moi, le Steampunk, c’est de la science, rétrofuturiste, certes, mais de la science, la magie n’a rien à y faire. Si quelqu’un veut écrire dans un cadre victorien et mêler magie et technologie, qu’il publie de la Flintlock ou de la Gaslamp Fantasy, mais ne mélangeons pas tout.

J’ai eu l’impression (sans doute très personnelle et qui n’est pas le reflet des intentions de l’auteur), à la lecture d’un passage précis vu côté Balthazar et de la fin, qu’il y avait des parallèles à faire (sinon un hommage) avec l’Arthur Clarke de 2001 / 2010. De même, j’ai cru déceler un vague hommage à Harlan Ellison.

En conclusion

Ce roman court initiatique présente des personnages très réussis, un contexte uchronique fouillé et crédible (avec une habile utilisation de personnages / faits historiques) et un aspect purement Steampunk assez formidable, malheureusement gâché (de mon point de vue) par l’introduction d’un aspect ésotérique / alchimique plutôt malvenu. L’intrigue, la caractérisation des personnages et le tableau fait de l’univers (de son évolution technologique fulgurante, de ses différentes contrées -on voyage beaucoup, de la Russie à Nuremberg, puis l’Angleterre et enfin l’Afrique-) sont d’une densité assez remarquable pour un texte aussi court, mais le texte laisse malgré tout un net goût de trop-peu : j’aurais adoré voir l’univers, l’intrigue et les protagonistes / antagonistes être développés dans un roman BEAUCOUP plus gros. La fin, vertigineuse, est franchement réussie. La thématique de l’IA, les questionnements autour du statut objet / personne, autour de l’intelligence, de la conscience et de l’âme, sont traités avec pertinence et éveillent l’intérêt (tout cela m’a rappelé certains épisodes centrés sur Data dans Star Trek : TNG).

Bref, je suis à deux doigts d’être réconcilié avec le Steampunk grâce à cette novella, trouve qu’il s’agit de l’euro le mieux employé depuis les Librio consacrés à Lovecraft / Clarke / Asimov achetés il y a une quinzaine d’années, et dis un grand et sincère bravo à Mr Day.

Il faut tout de même souligner que dans l’oeuvre de l’auteur, ce texte est quelque peu singulier, par l’absence de sexe explicite / glauque ou (en grande partie) de violence qui caractérise d’habitude Thomas Day. Par contre, la cruauté qui est également une de ses marques de fabrique est plutôt présente, au moins dans la destinée des personnages.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman court, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de Boudicca sur le Bibliocosme,

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8 commentaires pour L’automate de Nuremberg – Thomas Day

  1. Boudicca dit :

    Je suis très flattée d’être parvenue à te convaincre de le lire 🙂 Merci pour ta chronique comme toujours très bien construite : ça me donne envie de m’y replonger !

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  2. Ping : L’automate de Nuremberg | Le Bibliocosme

  3. Dionysos dit :

    Ah-ah ! Le culte de Boudicca, ça me va très bien, moi je le vis tous les jours ! 😀

    Aimé par 1 personne

  4. lutin82 dit :

    J’aime bien le style de T. Day et tu es très convaincant. Je vais donc me laisser tenter.

    Aimé par 1 personne

  5. Renaud dit :

    Je suis tombé sur cette citation de Charles Stross qui m’a fait rire : « Steampunk is nothing more than what happens when Goths discover brown. »

    Aimé par 1 personne

  6. Ping : L’alchimie de la pierre – Ekaterina Sedia | Le culte d'Apophis

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