Le sorcier de Terremer – Ursula Le Guin

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Un roman fondamental en matière de Fantasy et de magie

sorcier_terremer

Ursula Le Guin, considérée, au moment où j’écris ces lignes, comme « le plus grand auteur de SF vivant », est aussi une légende de la Fantasy. Très prolifique et active depuis plus d’un demi-siècle, elle est titulaire d’un nombre impressionnant de prix, dont cinq Hugo, six Nebula et dix-neuf (!) Locus.

Le sorcier de Terremer, et plus généralement le cycle de Terremer tout entier, est à mon avis un de ces cycles fondamentaux que tout amateur de Fantasy, ainsi que tout amoureux de la magie, se doit d’avoir lu. Dans mon panthéon personnel, il se place aux côtés du Seigneur des anneaux parmi les œuvres les plus incontournables et les plus chéries. Si ce blog s’appelle « Le culte d’Apophis », c’est parce que je veux vous y présenter (entre autres) mes œuvres « cultes » en SF / Fantasy / Fantastique. En voilà une.

L’univers

Si on appelle cette planète Terremer, ce n’est pas pour rien. Par rapport à notre monde, les terres émergées sont rares, éparses, prenant la forme d’archipels d’îles dont certaines ne sont qu’un banc de sable avec un complexe de supériorité, et dont la plus vaste ne fait « que » la taille de l’Angleterre. Une bonne partie de la surface de la planète reste inexplorée, et n’est peut-être qu’un océan sans autre rivage. Pour autant, certaines de ces terres abritent des montagnes de taille respectable, qui se jettent parfois dans la mer avec des à-pics vertigineux. Telle est Gont, l’île où démarre le récit.

Les habitants de Terremer sont pour la majorité d’une couleur de peau rappelant celle des amérindiens, à part les habitants de l’archipel loin au nord-est, les Kargues, qui sont eux très blancs de peau. D’ailleurs, ce point en particulier a créé une noire colère chez l’auteure lors des deux adaptations (TV et Manga) de son oeuvre, notamment pour la première où elle a déploré le casting (trop caucasien à son goût) et le non-respect de son travail en général (m’enfin dans l’adaptation TV il y a Amanda Tapping en Elfarran, alors…).

L’intrigue : la genèse

L’histoire suit Épervier, que seule une poignée de personnes connaissent sous son Vrai Nom : Ged. Le Vrai Nom d’une personne ou d’une chose donnant tout pouvoir à un magicien ou un dragon sur elle, il est caché et n’est connu que d’une poignée de gens. Le révéler, c’est faire preuve du plus grand acte d’amitié ou d’amour qui soit (ou d’une bêtise potentiellement mortelle si on le révèle à mauvais escient). Ged est fils de forgeron à Gont, mais on s’aperçoit très vite qu’il n’est pas fait pour cette vie de labeur : sa tante, la sorcière du village, décèle rapidement en lui les germes d’un immense pouvoir. Pouvoir qui va se manifester d’une façon incontestable lorsque son village est attaqué par les hordes Kargues (pensez Vikings pour le style de vie, mais pas pour d’autres caractéristiques). Sa tante fait alors comprendre au père de Ged qu’il faut placer le garçon entre les mains d’un maître, afin de canaliser cette terrible puissance. Il accepte, et Épervier est confié à Ogion, paisible ermite vivant plus haut sur la montagne, homme doux et calme mais qui, pourtant, à une très haute réputation, celle d’un magicien aux immenses pouvoirs, celui qui jadis, a su dompter un tremblement de terre.

Sous la conduite de ce maître doux mais exigeant, spartiate dans son style de vie, plus enclin au silence qu’aux paroles inutiles, Ged va acquérir les rudiments de son art. Mais le rythme réfléchi d’Ogion lui paraît lent, beaucoup trop lent, et des êtres aux influences néfastes rôdent aux environs : une jeune fille pousse l’adolescent à ouvrir un ancien grimoire de son maître, où Épervier a un bref mais terrible aperçu de pouvoirs et de savoirs interdits. Ogion intervient à temps, mais il est désormais clair que la fougue et la soif d’apprendre du jeune garçon ne peuvent s’accommoder de la voie sage mais lente d’Ogion. Il ira donc sur l’île de Roke, à l’école des Sorciers.

Ça me rappelle quelque chose… 

Ah !, allez-vous me dire, c’est comme Harry Potter (HP) alors, c’est pas original ton truc… NON, NON, et NON ! D’abord, c’est bien plus ancien qu’Harry Potter, et c’est bien plus profond que cette franchise ne l’a jamais été (j’aime bien HP, ce n’est pas la question, mais c’est comme comparer du post-apo Young adult avec Un Cantique pour Leibowitz…). Je vais d’ailleurs vous expliquer en quoi.

Certes, il y a évidemment un triple aspect roman d’apprentissage / initiatique, mais il est traité très différemment par rapport à HP. Ged, de jeune garçon, apprend à devenir adulte, d’apprenti, il apprend à devenir un magicien ayant une pleine compréhension et maîtrise de son Art, et de fougueux et impatient, il apprend à devenir un homme sage. Le ton est complètement différent, on n’est clairement ni sur l’humour, ni sur le merveilleux, et encore moins sur le merveilleux enfantin.

Style

Le style d’écriture d’Ursula Le Guin est doux-amer, mélancolique, et évocateur à sa manière, qui n’est cependant pas celle qu’on associe à cet adjectif chez des gens comme Howard, Moorcock ou Karl Edward Wagner par exemple. L’écriture est « compacte » comme celle de certains de ces écrivains, mais dans un genre très différent : le roman n’est pas court parce qu’elle sait dresser des tableaux évocateurs en quelques mots bien choisis, parce que le roman est écrit sur un rythme aussi rock’n’roll que son écrivain (Moorcock), mais parce que Le Guin est comme ses personnages, elle n’aime pas les mots inutiles ou superflus.

Cette écriture est belle, calme, sereine, là encore comme la plupart des personnages. A part le jeune Ged, son père, les Kargues et quelques autres, tous les personnages de l’univers de Terremer sont caractérisés par cette assurance tranquille, toutes les péripéties ou quasiment (à quelques exceptions marquantes près) narrées sur un ton calme.

Chaque mot compte, les belles phrases sont légion. Lorsqu’un des professeurs explique à Ged ses responsabilités envers l’Équilibre (notion fondamentale) lorsqu’il usera de magie, il lui demande de réfléchir aux conséquences de chacun de ses actes occultes, car « allumer une chandelle, c’est projeter une ombre ».

It’s a kind of magic, magic, maaagiiic

Entrons dans le vif du sujet : pourquoi ce roman, ce cycle, est-il selon moi un monument en matière de description de la magie ? C’est parce que, comme je l’ai évoqué, l’explication de ce qu’elle est et de la manière dont on la pratique est extrêmement profonde, presque philosophique même. On ne balance pas des sorts en agitant une baguette et en beuglant un vague mot latinisé. Non madame, on se sert du langage de la création lui-même, celui dont Segoy s’est jadis servi pour faire sortir les terres émergées de l’océan infini. En connaissant le Nom Secret des choses et des êtres, on acquiert un contrôle sur leur comportement, sur leur apparence, jusqu’à leur essence même. Grâce aux arts mineurs, on peut donner à un caillou l’aspect d’un diamant, c’est facile et ça ne menace pas l’Équilibre du monde. En revanche, changer réellement, pas seulement au niveau de l’apparence, une motte de terre en diamant, c’est compliqué, et c’est un acte à ne pas effectuer de manière inconsidérée non plus… Comment le fermier pourrait-il nourrir sa famille si ses terres étaient faites de diamant éternel et impénétrable ?

Une partie de l’art magique, donc, consiste à apprendre par cœur des listes interminables de noms, ceux de chaque chose, du pétale, du pistil et de la feuille, car « être maître des mers, c’est connaître le Nom de chaque goutte d’eau de l’océan ». Et les héros légendaires sont ceux qui ont appris les Noms les mieux gardés, ceux des Dragons qui ne parlent qu’une seule langue : celle de la Création.

Vous le constatez, la nature et la pratique de la magie sont subtiles et profondes. A l’image de l’oeuvre et de son auteur.

L’intrigue : le twist

Bien, donc Ged est enfin au sein de l’élite, et il se montre extrêmement doué : il est plus rapide dans son apprentissage que quiconque avant lui, plus puissant, et toujours plus avide de nouvelles connaissances. La bonté de certains des Maîtres de Roke (l’aura de cette expression, seigneur…) est telle qu’elle les pousse à enseigner à l’adolescent des connaissances qui n’auraient du être à son niveau que bien plus tard. Et c’est là que se joue le drame : Ged est systématiquement rabaissé par un des autres élèves, et, pour lui prouver ses capacités, il se sert de ses nouvelles connaissances et, sans s’en rendre compte, d’une partie de la science interdite de Paln entraperçue longtemps auparavant dans le Livre de sorts d’Ogion (vous suivez, oui ?) pour commettre un Grand Acte de magie : faire revenir l’esprit d’Elfarrane sur Terremer. Il y réussit, mais une Ombre terrible se faufile dans le monde à cette occasion, lui infligeant d’horribles blessures, dont toutes ne sont pas physiques.

Une fois guéri, grâce aux efforts et à la puissance des Maîtres de Roke, Ged est changé, méconnaissable : le visage défiguré par des cicatrices, la main désormais malhabile, lent à apprendre, dépassé par tous les autres élèves, bref l’ombre (^^) de lui-même. Pourtant, il comprend qu’il a une mission à remplir : par sa bêtise, son arrogance mais aussi son immense pouvoir, peut-être unique au monde, il a permis à une créature qui n’a rien à y faire de parcourir librement le monde. Il partira alors en chasse, et la pourchassera à travers tout Terremer, et même un peu au-delà, jusqu’à la confrontation finale. Confrontation extraordinaire non pas parce qu’elle donne lieu à un combat épique, mais parce qu’elle démontre de manière magistrale toute la profondeur du roman.

Au final

Par sa subtilité, sa richesse, ses qualités d’écriture, son monde et sa magie fascinants, ses personnages inoubliables, cette oeuvre est un incontournable. Si vous êtes adeptes d’une fantasy calme, sage, profonde, si vous êtes un adepte des systèmes de magie subtils (eh oui, il n’y a pas que Sanderson en Fantasy…), d’une belle écriture qui sait rester sobre sans en faire des tonnes (on me souffle dans l’oreille un contre-exemple : Léa Silhol…), ce roman est fait pour vous.

J’écris mon propre univers de Fantasy depuis début 1993, dans le cadre de mon propre Jeu de rôles, et la conception de la magie de Terremer a fortement influencé celle de mon monde.

Un mot sur le reste du cycle : j’aurai à l’avenir l’occasion d’en reparler (mais pas dans l’immédiat) dans des critiques séparées, mais il existe quatre autres romans et un recueil de nouvelles. Le second roman est excellent, le 3 et le 4 assez déstabilisants (mais le 3 reste intéressant), tandis que le 5 est un beau retour aux sources, et que les nouvelles apportent quelques éclairages capitaux sur l’univers (notamment sur le fait qu’il n’y a aucune fille à l’école de Roke, ainsi que sur la méfiance envers la magie féminine).

Pour aller plus loin

Je vous conseille également de jeter un œil sur les critiques suivantes : la critique de Lutinla critique de Xapur.

Ce roman fait partie d’un cycle, dont il est le premier tome : vous pouvez également retrouver sur Le Culte d’Apophis la critique du tome 2

 

 

 

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