Le sultan des nuages – Geoffrey A. Landis

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Ça plane pour moi !

sultan_nuagesGeoffrey Alan Landis est un sacré bonhomme, c’est le moins qu’on puisse dire. Scientifique travaillant à la NASA (spécialiste de l’énergie solaire), il est aussi poète et un écrivain de SF très prolifique, spécialisé dans la forme courte. Il a obtenu, pour ses nouvelles et novellas, la bagatelle d’un Nebula, un Locus, deux Hugo et un prix Theodore Sturgeon, ce dernier précisément pour le texte dont je vais vous parler aujourd’hui. Il s’agit d’un roman court d’une centaine de pages (très aérées), présenté sous une superbe couverture (une de plus !) signée par l’impeccable Aurélien Police. Je n’achète plus si souvent mes bouquins sous forme physique (l’e-book coûte moins cher et prend moins de place), mais là…

Le sultan des nuages constitue un mélange de Postcyberpunk, de Hard-SF (compréhensible sans problème) et de Planet Opera, servi par une vision pleine de Sense of wonder et non dépourvue d’une certaine poésie (ce qui se comprend sans peine vu le background de l’auteur). Décrivant une forme de colonisation de la planète Vénus, il s’impose comme une des références dans ce domaine, aux côtés des textes d’écrivains plus prestigieux comme Ben Bova, Alastair Reynolds ou Kim Stanley Robinson en personne. 

Univers

Système solaire, dans plusieurs siècles (il est fait mention d’une institution Vénusienne vieille de 190 ans, on parle de « jadis, du temps des mineurs d’astéroïdes », etc). Au début de la colonisation spatiale, les gouvernements ont disparu, et leurs avoirs ont été phagocytés par les firmes, qui ont comblé le vide laissé. Possédant les moyens de transport, la technologie et les infrastructures, elles ont multiplié de façon exponentielle leur fortune lors des vagues de colonisation successives. Désormais, les Satrapes, les vingt vieillards qui sont à leur tête, possèdent et régissent le système solaire. Et l’un d’eux, pour marquer sa formidable puissance, a eu une idée folle : coloniser Vénus, ce monde infernal, écrasé par la pression et rôti par la chaleur engendrée par l’effet de serre.

Plutôt que de chercher à mettre en place des installations au sol, ultra-blindées pour résister à l’atmosphère acide, à la pression et à des températures capables de faire fondre le plomb, il a eu une approche complètement différente : il a construit des cités aériennes, sortes d’hybrides de dirigeables et de sous-marins planant à une altitude où la température et la pression correspondent aux normes terrestres. Aujourd’hui, son descendant contrôle la moitié des… 11708 cités flottantes de la planète, qui pourrait en accueillir bien, bien plus s’il le fallait. La technologie étant basée sur des composés de carbone, et celui-ci étant présent en quantités astronomiques dans l’atmosphère de Vénus, nulle pénurie de matériaux de construction à l’horizon !

Genres, ressemblances

Du fait de la mainmise des corporations sur tous les marqueurs du pouvoir, ce roman s’inscrit à la fois dans la mouvance Postcyberpunk (si vous rencontrez un terme que vous ne connaissez pas, n’hésitez pas à consulter cette page) et dans la lignée de romans comme ceux du cycle du Commonwealth de Peter Hamilton ou encore Luna de Ian McDonald (et les mariages dynastiques quasi-féodaux entre les Vingt familles ne sont pas étrangers à cette impression de parenté).

Beaucoup de points, depuis des éléments de langage jusqu’à l’aspect Hard-SF (qui, je rassure tout le monde, reste très léger et parfaitement compréhensible), notamment en matière de mécanique orbitale et l’utilisation massive du diamant en matière d’ingénierie, rappellent Arthur C. Clarke, particulièrement celui de 2061 et 3001.

Enfin, la colonisation / exploration de l' »étoile du berger » décrite prend place aux côtés des références du genre (et en a la qualité, même si l’approche adoptée est parfois profondément différente de celle d’autres auteurs), à savoir Vénus de Ben Bova, 2312 de Kim Stanley Robinson (dont je vais très bientôt vous reparler) ou encore Sous le vent d’acier d’Alastair Reynolds. J’ai trouvé absolument remarquable la façon dont, en aussi peu de pages, Geoffrey Landis arrivait à bâtir un worldbuilding à la fois détaillé, réaliste et évocateur. Je crois bien que c’est la seule fois où j’ai vu quelque chose d’une telle densité (en rapport faible nombre de pages / solidité et détails du résultat généré) avec Le prince-marchand de Poul Anderson (également chez le Belial’ : la maison est en train de s’imposer comme la référence du Planet Opera !). De l’architecture aux véhicules en passant par l’ingénierie, les loisirs, les coutumes matrimoniales, et j’en passe, tout est décrit (et intéressant) malgré le petit nombre de pages. Bref, c’est un vrai tour de force dont il s’agit.

Intrigue, ambiance

Léa est une spécialiste de l’écologie martienne qui reçoit une invitation à se rendre sur Hypatie, une des cités flottantes de Vénus appartenant à la famille Nordwald-Gruenbaum, qui possède « la moitié de la planète » (de ses villes aériennes, plus précisément). Son assistant, David, décide de s’inviter dans l’aventure. Lui est amoureux de la belle scientifique, mais de son côté, elle a un comportement plutôt ambivalent envers lui, alternant apparence de profonds sentiments contenus et froide indifférence marquant une relation purement professionnelle. Au passage, l’histoire est vue par les yeux de David et narrée à la première personne.

L’invitation émane en fait de l’héritier de la dynastie, qui se révélera très surprenant, et ce tout le long du roman. Je n’en dis pas plus pour ne pas vous gâcher le plaisir de la découverte. Sachez juste que la révélation finale est tout simplement époustouflante dans son ambition et son sense of wonder. Sentiment d’émerveillement d’ailleurs omniprésent lors de la lecture, et la résultante de plusieurs facteurs : une écriture évocatrice et parfois assez poétique, une technologie joliment utilisée (la barque, les kayaks, le diamant comme matériau de construction, les équipes d’araignées qui tissent les robes en soie – ce qui rappelle les fourmis utilisées comme micro-machines de Children of time, au passage-, etc), un environnement qui se prête aux visions d’envergure, le concept même de cités flottantes, et bien entendu (last but not least) la traduction toujours très fluide, musicale et pertinente (j’ai cru prendre le diable d’homme en défaut sur UN terme technique, mais après vérification, il avait raison, damned !) de Pierre-Paul Durastanti (par contre, P-P, j’ai l’impression qu’il y a un souci sur la partie en italique de la quatrième…).

Je dois dire que j’étais, de prime abord, moyennement convaincu par l’idée de construire des milliers de cités dans un environnement aussi hostile, mais l’auteur (un spécialiste à la NASA, rappelons-le) a su trouver des arguments très convaincants pour me faire adhérer à sa thèse. Avec les technologies qu’il décrit, la haute atmosphère Vénusienne se révèle en fait bien moins dangereuse que l’espace dans lequel sont construites les stations orbitales, et elle constitue un pool de ressources inépuisable et situé sur place (par opposition aux ressources jadis tirées de la ceinture d’astéroïdes). De plus, l’approche adoptée pour la colonisation est plus originale qu’il n’y paraît initialement : ni terraformation, ni panthropie à la James Blish (on va en reparler très prochainement, dans l’œil d’Apophis n°5), mais plutôt une utilisation astucieuse des particularités de l’environnement local.

La combinaison de tout ça fait que j’ai passé un excellent moment de lecture avec Le sultan des nuages : il y a assez de technologie réaliste pour contenter le fanatique de Hard-SF en moi, assez d’aventures dans des vaisseaux des nuages pour me donner un sentiment de presque-Pulp (mais dans le bon sens du terme), assez de description des infrastructures et des particularités de la société Vénusienne (mention particulière à son remarquable système matrimonial, que je vous laisse découvrir) pour combler le grand adepte de Planet Opera que je suis… mais en même temps tout cela reste suffisamment léger et bien fait pour ne pas rebuter ou saturer quelqu’un qui n’aurait qu’une faible affinité pour ces domaines.

En conclusion

Entre Hard-SF (très compréhensible) à la Clarke / Bova et sense of wonder plein de poésie, entre Planet Opera et Postcyberpunk (les firmes règnent sur le système solaire), cette description de la colonisation de Vénus et des particularités (principalement matrimoniales) de sa société donne un roman court d’une pertinence, d’une originalité et surtout d’une densité remarquable par rapport à son faible nombre de pages. Servi par une écriture très agréable (et une traduction au top), une expertise technique solide et une belle vision, qu’elle soit de l’avenir ou de l’environnement vénusien, Le sultan des nuages est un livre qui saura séduire la majorité des lecteurs, via l’équilibre remarquable atteint dans le dosage ni trop, ni trop peu, de ses différents ingrédients. Embarquez donc vous aussi, dès aujourd’hui, dans la cité volante d’Hypatie, et contemplez le ciel infini de l’étoile du berger !

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur cette novella, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de Xapur, celle d’Aelinel, de Lorhkan, de Samuel Ziterman sur Lecture 42, de Yogo, de L’ours inculte,

 

 

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36 réflexions sur “Le sultan des nuages – Geoffrey A. Landis

  1. J’avais déjà entendu parler de ce genre de colonisation sur Vénus, dans un magazine de vulgarisation scientifique, ou encore dans une nouvelle en ligne. Mais je n’aurais jamais pensé à un monde aussi vaste !

    J'aime

  2. Pingback: Le Sultan des Nuages – Geoffrey A. Landis | Les Lectures de Xapur

    • De rien. Oui, c’est vraiment ce qui m’a impressionné dans ce roman, surtout que l’intrigue n’est pas spécialement sacrifiée sur l’autel du worldbuilding (je dirais plutôt qu’elle s’en nourrit). Voilà le type de densité qu’on souhaiterait voir plus souvent dans une ère de romans surgonflés dans la catégorie des 500 pages et plus.

      Aimé par 1 personne

        • Ah mais tout va bien, alors, vu que ta critique de Drift m’intéresse aussi beaucoup.

          Ah ben je peux te dire que j’ai vraiment hâte de le lire, celui-là. J’adore la vision qu’à KSR de la colonisation du système solaire.

          J'aime

          • Faudra attendre encore un peu pour Drift, contrairement à toi je fais toujours court, mais là c’était court et plus que négatif. Une chronique pas très constructive, il faut que je reprenne çà différemment. Ce n’est pas un mauvais livre, je n’ai juste pas accroché !

            KSR j’avais buté sur sa trilogie martienne mais j’étaie jeune ! lol

            Aimé par 1 personne

  3. Pingback: Le sultan des nuages de Geoffrey A. Landis | La Bibliothèque d'Aelinel

  4. Excellente critique, c’est vrai que cette colonisation de Vénus est un plaisir à découvrir, c’est vertigineux… onze mille cités flottantes ! L’aspect géopolitique que l’auteur laisse entrevoir et les enjeux financiers et de pouvoirs des 20 familles donnent vraiment envie d’aller plus loin.
    (Merci pour le lien)

    Aimé par 1 personne

  5. Pingback: Le sultan des nuages, la SF qui plane - L'ours inculte

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