Le regard – Ken Liu

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Un texte intéressant mais relativement mineur

le_regard_liuLe regard est une novella de Ken Liu (pour une biographie succincte, voir ici) publiée en VO en 2014 et nominée aux prix Nebula 2014 et Locus 2015. La couverture de l’édition française, signée Aurélien Police, est à la fois esthétiquement réussie et rend parfaitement compte de l’importance de la vision dans l’intrigue (je trouve d’ailleurs le choix du titre français également complètement pertinent, compte tenu de ce fait).

Beaucoup de lectrices et lecteurs ont récemment découvert l’auteur via le magistral l’Homme qui mit fin à l’Histoire (dans la même collection), et peuvent aborder cette seconde novella avec des attentes élevées aussi bien en matière de qualité d’écriture que d’importance du fond, de profondeur des thématiques abordées. Je préfère prévenir ces gens là tout de suite : c’est une mauvaise idée. Le regard est un texte de SF à la fois beaucoup plus classique, plus mineur et qui ne propose pas une réflexion aussi pointue (bien qu’elle soit très, très loin d’être absente). Je l’ai même trouvé inférieur, sur ce plan, à une simple nouvelle de l’auteur, Une brève histoire du tunnel transpacifique, il est vrai exceptionnellement dense à ce niveau là.

Pour autant, si on aborde ce texte pour ce qu’il est (un roman noir dans un contexte SF Cyberpunk), il reste franchement intéressant, surtout via son application radicale de la théorie Béhavioriste. 

Genres

Cette novella mêle certains des codes du Postcyberpunk (les implants cybernétiques qui sont à la base de l’intrigue, la police « déshumanisée » -voir plus loin-, le narrateur désabusé) à ceux du roman noir / hardboiled, dont le regard cynique de l’héroïne sur la police et la société (place des immigrés et de la communauté chinoise, prostitution de jeunes femmes pourtant sans besoin d’argent particulier et issues de familles heureuses, peu d’empressement de la police à enquêter sur le meurtre d’une prostituée d’origine asiatique).

Univers *

Chinatown, Toto, 2015.

Il s’agit d’un contexte de futur très proche (aucune date n’est donnée) dans lequel des implants cybernétiques assez avancés sont disponibles (mais mal vus sauf raison médicale -du genre une amputation-) mais où, pour le peu qu’on en voit (c’est une novella, après tout), le reste du monde est très semblable au notre.

Deux types d’implants ont un rôle très important dans l’intrigue : d’abord, une caméra placée dans l’œil, ensuite le « Régulateur », un dispositif fourni à tous les policiers et devant effacer de toute prise de décision le sentiment, l’émotion, l’irrationnel, l’intuition, pour laisser la place à une pure et froide logique permettant d’arriver au choix le plus adapté et pertinent compte tenu de la situation. Cet implant est, de mon point de vue, une application radicale de la théorie béhavioriste / comportementaliste, qui s’intéresse (dans ses versions les plus hardcore) à l’étude du comportement observable en fonction des stimuli extérieurs, mais sans que le sentiment, l’émotion, l’intuition, ce qui se passe dans la tête du sujet (considéré comme une boite noire), ne soit pris en compte. Le tueur en série qui sert d’antagoniste a d’ailleurs une conception des relations avec les femmes qui exclut tout sentiment (amoureux ; il apprécie en revanche le pouvoir que l’argent lui procure), se réduit à un système de cause à effet : il ne cherche pas à séduire, il paye des prostituées et a du plaisir en échange d’argent.

Dans son opposition entre choix froids, basés sur la logique pure, et décisions pondérées par la morale, l’émotion, ce texte m’en a rappelé un autre de la même collection, à savoir Cérès et Vesta de Greg Egan. De même, la question de savoir si l’usage de l’implant, de l’ajout au plan humain de base, est pertinent ou pas, rend l’individu plus qu’humain ou moins humain, renvoie (sans guère d’originalité dans le traitement de cette thématique, d’ailleurs) à toute une galaxie de romans Transhumanistes.

Intrigue *

Private investigations, Dire Straits, 1982.

Ruth Law (le nom de famille me paraît personnellement très maladroitement choisi compte tenu de ses deux professions -l’ancienne et la nouvelle-, mais bon…), 49 ans, ex-flic de la brigade criminelle, est désormais détective privé. Elle possède toujours son Régulateur que, malgré tous les dangers associés (sur le plan physiologique et psychologique), elle a fait modifier pour qu’il tourne 23h / 24 au lieu des 2h d’affilée maximum conseillées. L’implant lui sert de béquille psychologique pour supporter la mort de sa fille, qu’elle considère être de sa faute (elle n’a pas activé le dit Régulateur à un moment où il aurait pu lui permettre de rationnellement abattre le criminel qui tenait l’adolescente en otage, plutôt que de le laisser filer dans l’espoir irrationnel qu’il la relâche ensuite). L’heure qu’elle doit passer tous les jours sans son soutien ressemble d’ailleurs à un syndrome de manque chez un drogué, tant elle est difficile à supporter, s’apparente à une vraie torture.

Sarah Ding, issue comme elle de la communauté chinoise de Boston, l’engage pour qu’elle résolve le meurtre de sa fille Mona, la prostituée assassinée puis énucléée dans la scène d’ouverture de la novella (vous remarquerez donc que, de l’auteur à la victime en passant par l’enquêtrice, tout le monde est originaire de l’Empire du Milieu). La police a vite classée l’affaire, disant que cette call-girl indépendante faisait de l’ombre à celles des macs ou des Triades locales. Mais ni Sarah, ni Ruth, qui accepte ce cas, ne sont convaincues.

En parallèle de l’enquête (et de petits flash-backs sur le passé de Ruth), la narration alterne (pas systématiquement mais souvent) avec le point de vue du tueur, surnommé le Surveillant (car il observe très attentivement son environnement avant d’entreprendre la moindre action). Ruth comprend vite que ce meurtre n’est pas une affaire banale, à classer sans plus s’en préoccuper, et qu’elle a en fait affaire à un tueur en série ne choisissant pas ses victimes au hasard, mais sur des critères précis. Mais lesquels ?

Mon avis

De l’univers (polar, noir, cyberpunk) à l’intrigue proprement dite (et à un rebondissement final qui se voit franchement arriver longtemps avant), rien d’original. La fin est d’ailleurs, je trouve, assez abrupte, j’étais étonné que cela finisse aussi sèchement. Je trouve le fait que les caméras oculaires ne puissent pas transmettre à distance assez difficile à avaler (même si l’auteur explique cette particularité) et pas franchement réaliste, cela me semble cher payé pour ce à quoi elles servent. Enfin, le Surveillant a des motivations assez terre-à-terre et ne crée guère la fascination morbide qu’on attend d’un grand tueur en série littéraire : on est loin d’un Hannibal Lecter, par exemple.

Pour autant, il s’agit d’un texte « plaisant » (si j’ose dire, vu la façon dont les filles sont mutilées, le contexte avec un tueur en série, une détective privée traumatisée et des flics déshumanisés), qui ne se sert pas de la quincaillerie SF comme un prétexte mais comme un élément fondamental de l’intrigue. Ce qui frappe le plus le lecteur qui connaît déjà Ken Liu est finalement la faible part ou profondeur des thématiques en comparaison d’autres novellas ou nouvelles de Liu. Certes, la thématique des choix rationnels par rapport à ceux teintés par l’intuition ou l’émotion (et la façon de vivre avec leurs conséquences par la suite) ou celle, connexe, proposant au lecteur de s’interroger sur le fait qu’un ajout cybernétique soit un bienfait ou non, sont intéressantes, mais elles ne le sont pas avec la profondeur qu’on connaît à l’auteur sino-américain par ailleurs (sans compter que d’habitude, il est plus enclin à examiner tout un riche faisceau de thématiques que une ou deux). Tout comme l’écriture, si elle reste bonne, n’atteint pas les sommets qu’on a pu voir dans d’autres textes de Liu.

En conclusion

Dans cette novella à la fois Postcyberpunk et hardboiled, Ken Liu mêle communauté chinoise de Boston, tueur en série s’attaquant aux prostituées et implant cybernétique réprimant intuitions, choix irrationnels et émotions pour ne laisser place qu’à des décisions froides, raisonnées, basées sur la logique pure. Son héroïne, une ex-flic devenue détective privé, trouvera dans la traque du meurtrier de la fille d’une autre la rédemption pour avoir laissé sa propre enfant mourir en refusant d’utiliser son implant Régulateur. Si le texte est de bonne qualité et intéressant, il reste cependant, en terme d’écriture et surtout de degré d’exploitation des thématiques (ici celle des choix, de la manière de les faire et de celle de vivre avec leurs conséquences, et celle de la pertinence -ou pas- de l’utilisation d’améliorations posthumaines), relativement mineur par rapport à ce que l’auteur a pu proposer par ailleurs ou même par rapport à des textes transhumanistes proposés par d’autres.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce texte, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de Samuel Ziterman sur Lecture 42, celle de L’ours inculte

 

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14 réflexions sur “Le regard – Ken Liu

  1. Merci pour le lien. On est d’accord dans l’ensemble. Tu me fais penser que j’ai omis de mentionner les prix.

    J’ai bien aimé le style incisif et froid, qui offrr un plus pour l’ambiance et renforce la présence du régulateur et du tueur.

    Aimé par 1 personne

  2. J’étais très tentée par cette parution après avoir lu et aimé L’homme qui mis fin à l’histoire, mais c’est le troisième avis mitigé que je lis sur cette novella alors je crois que je vais passer mon chemin…

    Aimé par 1 personne

    • C’est en effet un texte très différent. Je l’aime beaucoup (il vaudrait mieux : je l’ai recommandé, avant même la parution française de L’homme qui mit fin à l’histoire, et je l’ai traduit), mais je m’attendais, depuis le succès étonnant de l’autre novella, à ce que celle-ci apparaisse comme décevant, parce qu’elle affiche des ambitions moindres.

      Aimé par 1 personne

  3. Bonjour, je suis pour ma part beaucoup moins indulgent avec Le Regard que tu ne l’es, mais surtout je suis surpris de lire que cette novella a remporté deux prix.

    D’habitude je n’accorde aucun intérêt à ce genre de chose ; mais là, un récit aussi « faible » (à l’aune de mes propres goûts s’entend) récompensé, ça m’a interloqué.

    Si je trouve déjà très risible l’idée même de compétition d’une manière générale, dans le domaine artistique c’est encore pire. Bref, il me semble que ce texte a été soit « finaliste », soit « nominé » (dans les catégories citées), mais jamais récompensé. Si ?

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  4. Bon en même temps tous les textes ne peuvent pas être de la trempe de L’homme qui mit fin à l’histoire. Je note qu’il n’est pas aussi bon mais je doute d’être déçue, c’est du Ken Liu (et de toute façon maintenant que j’ai commencé la collection je ne vais pas m’arrêter :D)

    Aimé par 2 people

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