Grand Central Arena – Ryk E. Spoor

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Quand le meilleur de la SF des années 2010 tente (avec succès) de ressusciter le côté vertigineux du Space Opera des années 50

gca

L’ambition de l’auteur était, outre de rendre hommage à E.E. Doc Smith (un des géants de l’époque héroïque / classique de la SF), de retrouver l’esprit du Space Opera de l’époque, qui s’est en grande partie perdu aujourd’hui. En gros, on pourrait résumer (très grossièrement) cela par quelques éléments-clefs : des vaisseaux / mégastructures plus vastes que tout ce qu’on pourrait imaginer, une intrigue qui met en jeu le sort du monde / de l’univers ou quasiment, des êtres surpuissants (parfois même quasiment divins), des méchants très méchants et des gentils très gentils, et bien entendu, de la castagne, des batailles, des guerres et des combats (mais menés par des civils ou des paramilitaires, on n’est pas chez Lady Harrington non plus). Et avant tout, deux concepts : Aventure et Sense of Wonder.

Le verdict ? Mission accomplie. On retrouve tout ça MAIS entremêlé avec certains des éléments les plus hard-SF que j’ai pu voir. La nanotech et les IA sont pleinement de la partie, ainsi que des tas de générateurs de très haute technologie (réacteurs à singularité ou à antimatière), des matériaux à base de « polymères » de quarks, de la femtotech, de l’attotech et même… de la plancktech ! Autant dire que sur une base Space Opera qui, parfois (souvent même), ne s’embarrassait pas d’explications, ou, pire, de réalisme scientifique, là par contre on a affaire à un roman de SF qui est pleinement en accord avec son temps.
La conséquence est que si vous lisez de la SF mais que vous êtes avant tout amateur de littérature blanche, et que vous jugez un livre SF en fonction de ses critères (= que vous vous attachez à la psychologie, au style, à l’intrigue, au rythme, etc) en omettant délibérément ce qui fait la spécificité du genre, il y a de très fortes chances pour que vous détestiez ce livre dès les premiers chapitres. Paradoxalement, d’ailleurs, si c’est l’inverse, à savoir que vous êtes un fondu de SF, vous pourriez peut-être être déçu non pas par le début, mais par le milieu et la fin : en effet, on glisse de plus en plus, au fur et à mesure que le récit avance, vers de la science-fantasy (des termes comme sorcier et prêtre sont explicitement mentionnés), car certaines facultés utilisées relèvent d’une source que l’auteur maintient à dessein obscure, soit émanant d’un pouvoir divin, soit plus simplement une certaine forme de contrôle d’une technologie si avancée qu’elle en paraît magique ou divine.

Ce qui pourrait vous gêner également est le côté très super-héroïque des protagonistes : améliorés par la nanotech, la génétique, des implants, ou tout ça et plus encore à la fois, s’étant forgé des compétences de combat impressionnantes en réalité virtuelle et dotés d’un équipement offensif et défensif de pointe, ils font souvent surhomme (ou en l’occurrence femme). C’est flagrant pour DuQuesne (au passage, un bel hommage au personnage du même nom de La Curée des Astres de Smith), mais c’est aussi vrai à des degrés divers des autres humains. Personnellement, ça ne m’a pas gêné, car cela s’inscrit totalement à la fois dans l’esprit Space Opera et dans les tendances actuelles (ou du moins récentes) de la SF de haute volée (cf les pseudos-dieux grecs de Illium / Olympos de Dan Simmons bardés de nanotech ou les capacités très élevées de la culture Avancée / Haute chez Hamilton dans les cycles du Vide / des Fallers).

Puisqu’on parle de références, outre évidemment Smith (auquel le livre est dédié), les auteurs déjà évoqués et Alastair Reynolds / Arthur Clarke (pour le côté très high-tech et surtout le côté « une race plus ancienne et avancée que toutes les autres interfère sur leur développement »), tout ce qui se rapporte aux extraterrestres dans le roman fait penser très fortement à David Brin période Marée Stellaire. Outre le très grand nombre de races, les Factions, le rapport à de mythiques Précurseurs quasi-divinisés, ce sont aussi les relations très codifiées entre les différentes espèces ou factions qui font penser à cet auteur.

Style

J’ai trouvé la psychologie des personnages très développée, avec une vraie immersion du lecteur dans leurs doutes, leurs angoisses, leurs joies, leurs peurs et leurs peines. Les personnages extraterrestres ont également tous une personnalité, souvent plus complexe que ce à quoi on aurait pu s’attendre pour du Space-Op « à l’ancienne ». Orphelin, ou Sethrik, par exemple, sont plus complexes et ambigus qu’on ne peut l’imaginer de prime abord.
Le style est particulièrement fluide, on avance sans s’en rendre compte. Le rythme des révélations et de l’action est extrêmement bien maîtrisé, et les combats sont excessivement bien décrits, tout comme l’est l’émerveillement que peuvent ressentir nos héros face à tant d’êtres, de situations ou structures défiant l’imagination et ce qu’ils croyaient être la nature de l’univers. A mon sens, le rythme et l’immersion (sans parler de la qualité des combats) sont le gros point fort du livre.

Présentation

La couverture, en plus d’être superbe, est vraiment complètement en rapport avec l’histoire, elle n’est pas juste là pour attirer l’œil. L’illustrateur a visiblement lu le livre jusqu’au dernier mot (ce qui ne me semble pas toujours être le cas, toutes collections confondues) et a fidèlement reproduit chaque petit détail, chaque objet ou personnage significatif dans ce qu’il avait lu. De ce point de vue, c’est une spectaculaire réussite, à mon avis une des trois meilleures couvertures de l’année en SF / Fantasy (totalement à l’opposé de cette horreur qu’est celle de la Justice de l’Ancillaire, par exemple, qui n’est ni esthétique, ni en rapport avec le roman). Mon seul regret est l’aspect très « Stargate » de la Porte représentée. Mais bon…

En conclusion

Au final, on ne s’ennuie pas une seconde, on retrouve l’esprit du Space Opera de la grande époque mais dans une version 2.0 jouissive (et préservant un minimum de cohérence sur le plan scientifique), c’est très bien rythmé, ça met en jeu des personnages attachants (humains ou pas), on a hâte de connaître la suite (qui, d’après ce que j’en ai lu, est encore meilleure -si,si-), mais (parce qu’il y a un mais), il faut VRAIMENT être un pur adepte de SF pour aimer ce genre de roman.

L’année 2015 a été riche en sorties SF d’envergure, et clairement, ce roman est pour moi une des deux plus grandes réussites de l’année, avec le dernier Hamilton. Comme quoi, on peut ne PAS arriver précédé d’une réputation flatteuse et de tous les prix de SF les plus prestigieux mais, à défaut, proposer un vrai livre de SF de qualité. Grand Central Arena est pour moi typiquement le genre de roman de SF qui devrait recevoir des prix… de SF attribués à des ouvrages jugés selon des critères… SF, et qui pourtant ne les reçoit pas. Bref, à l’unanimité de moi-même, je lui décerne le prix Apophis SF 2015, ex-aequo avec le dernier Peter Hamilton.

Un résumé succinct

Il s’agit d’un vrai livre de SF, ce qui veut dire que si vous êtes de ceux qui en lisent un peu mais qui sont avant tout adeptes de littérature blanche et qui jugent un livre en fonction des critères propres à cette dernière, vous n’allez (très) probablement pas aimer. Par contre, c’est typiquement le livre que vont adorer les vrais amateurs de SF, ceux qui se fichent qu’il y ait un vocabulaire technique à coucher dehors, ceux qui au contraire le recherchent et l’apprécient. Si les mots / thèmes nanotech, IA, plancktech, la neutralisation sélective des lois de la physique via la technologie et les mégastructures vous mettent l’eau à la bouche, je pense que vous pouvez l’acheter sans crainte, ce livre est pour vous.
Même chose si vous êtes nostalgique de la SF à l’ancienne, celle de E.E Doc Smith notamment dont l’auteur se revendique totalement, avec une emphase mise sur l’Aventure avec un grand A et sur le Sense of Wonder. Et vous pouvez aussi y aller sans crainte si vous aimez vous émerveiller devant l’audace du scénario et du contexte, si vous aimez les personnages bien campés et attachants, un rythme de l’action et des révélations remarquablement maîtrisé, et les romans à la fois faciles à lire, haletants et agréables, qui vous laisseront de puissants souvenirs. Et tout ça sans être ringard ou simpliste (malgré la volonté de coller au space opera des années 20-60), en utilisant pleinement la technologie et les thèmes de pointe de la SF des années 2010. Bref une réussite totale. Seul bémol : tout ça fait souvent un peu super-héros (donc il faut accrocher un minimum à ce type de personnage), et il faut accepter le postulat de Clarke sur la technologie avancée impossible à distinguer de la magie.

 

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