Poumon vert – Ian MacLeod

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Quand Frank Herbert rencontre David Brin et Ann Leckie

poumon_vertIan MacLeod est un écrivain britannique de SF, de Fantasy (à esthétique steampunk) et d’uchronie (il a d’ailleurs gagné à trois reprises le prix Sidewise, le plus prestigieux du genre). C’est aussi, par rapport à la plupart de ses compatriotes exerçant dans les littératures de genre, un auteur peu prolifique : seulement six romans au compteur en vingt ans (plus des recueils de nouvelles, domaine dans lequel il est très respecté). Je n’ai eu l’occasion de lire un de ses textes qu’une seule fois (Les îles du soleil), sans en sortir très convaincu.

Initialement, j’avais donc décidé de faire l’impasse sur cette sortie, mais l’enthousiasme de l’éditeur (pour ce qu’il qualifie en gros de pinacle de la SF humaniste qu’il souhaite publier) à son propos, ainsi que les très bonnes critiques en avant-première et (il faut bien le dire) la couverture incroyable (chaque fois que je pense qu’Aurélien Police ne pourra pas faire mieux, il arrive encore et toujours à me surprendre et m’émerveiller !) m’ont convaincu. Et heureusement, vu que sinon, je serais passé à côté d’un texte très intéressant, et ce sur de multiples plans. Mais laissez-moi vous expliquer pourquoi. 

Univers

L’intrigue se passe sur Habara, une planète dotée de deux lunes, d’un vaste océan et d’un unique continent. On nous parle de Dix Mille et un Mondes (une des -multiples- références aux Mille et une Nuits), et d’ailleurs toute la civilisation féminine est inspirée par la culture arabe et la religion musulmane. Oui, féminine et pas humaine : l’homme (dans le sens : être humain de sexe masculin) est devenu si rare que la première fois que l’héroïne en voit un (un adolescent), elle pense qu’elle a affaire à une jeune fille très laide et qui se tient et se déplace bizarrement ! Un peu plus tard, elle devra faire un effort pour se rappeler l’usage du « il », l’antique pronom de genre. C’est dire la place réduite qu’occupe le mâle dans cette société (la conception se fait en mélangeant les gènes des mères, puis en plaçant l’embryon dans un utérus artificiel : les gestations « à l’ancienne » -dans le ventre d’une femme- comme celle de la protagoniste sont devenues rarissimes). D’ailleurs, on parle de tout et de toutes en conjuguant systématiquement au féminin (voir plus loin). Les gens (les femmes, donc) vivent en haremlek, sortes de cellules familiales étendues telles qu’on en croise souvent en SF, rassemblant les différentes conjointes et leurs filles.

La Féminité, donc, se déplace entre les mondes via des Portails, qui utilisent les cordes cosmiques (rien à voir avec celles de la théorie des cordes) pour replier l’espace et permettre le déplacement instantané (notez que oui, c’est suffisamment détaillé pour plaire au lecteur avide de détails scientifiques, mais que non, ça ne risque pas de laisser sur le bord de la route l’allergique à la Hard-SF ou à la cosmologie). Ce processus est régi par un Ordre fortement teinté de mysticisme, pour ne pas dire de religion, le Tariqa, et son Eglise des Portails.

Notez que le Poumon Vert du titre n’a qu’une place anecdotique dans le roman, ce qui, d’ailleurs, s’est révélé un poil frustrant : il est évident que dans une novella, tout ce qui est abordé ne sera pas développé en détails (faute de place), mais là, il y a un certain nombre de points qu’on aurait vraiment aimé voir un minimum expliqués. J’en profite d’ailleurs pour signaler que même pour un vieux de la vieille, les premières pages sont assez rudes, l’immersion est plutôt brutale. Et pourtant, je ne suis pas du tout du genre à vouloir tout comprendre tout de suite, je sais que la plupart du temps, la compréhension viendra dans le cours du récit. Sauf que des fois… elle ne vient pas. Et c’est le cas ici. Oh, rien de grave, cela concerne juste des points anecdotiques ou cosmétiques, mais c’est tout de même agaçant.

Ressemblances

Ambiance arabe, repliement de l’espace, monopole de la navigation interstellaire, mysticisme et prophéties, difficile bien entendu de ne pas penser à Frank Herbert à la lecture de ce roman court (le plus intéressant dans ce « Dune à la plage », c’est que les éléments typiques de cet univers sont utilisés… dans une perspective Hard-SF, alors que le chef-d’oeuvre de Frank Herbert est sans doute le plus pur représentant de la Soft-SF). Toutefois, il présente également certaines ressemblances avec le très bon Saison de gloire de David Brin, à ceci près que l’héroïne de MacLeod est incomparablement plus solide sur le plan des réactions et de la psychologie que celle du californien (par contre, l’univers de Brin est beaucoup plus développé que celui du britannique -question de nombres de pages-). Enfin, l’emploi du féminin y compris (certaines fois) pour les deux personnages masculins rappelle forcément La justice de l’Ancillaire d’Ann Leckie.

Intrigue, personnages, atmosphère

Nous suivons Jalila, qui, avec ses trois mères, quitte les hautes-terres pour la côte, à proximité de la ville d’Al Janb. Dans cet environnement nouveau, tout est différent : le niveau d’oxygène, le climat, les opportunités, les gens. Au fil des saisons complexes et multiples de la planète, elle va passer par différents âges, découvrir l’amour (ou ce qu’elle pense l’être) avec la belle Nayra ou Kalal, le mâle, grandir physiquement et en maturité intellectuelle. Et puis elle va croiser la vieille Tariqa, et lier avec elle une étrange amitié.

Jalila est un personnage à la psychologie solide, car évolutive. Ces évolutions sont très bien décrites, on ne tombe jamais dans le gnan gnan type young adult. Les autres personnages, à l’exception de la Tariqa, sont forcément moins développés (faible longueur du texte oblige), mais pas ridicules, même si à une exception près, leur rôle dans l’histoire se résume à catalyser les changements de maturité chez Jalila.

L’atmosphère correspond tout à fait à celle des îles du Soleil : entre la mélancolie, le doux-amer, et une vague pointe d’onirisme, parfois (sans compter, évidemment, l’exotisme impulsé chez nous autres, occidentaux, par le contexte arabisant futuriste -ou inversement-). C’est, pour moi, plaisant (dans le contexte de cette novella, j’avais moins accroché dans le roman que je viens de citer), même si cette ambiance, conjuguée au rythme lent, aux thématiques et à l’absence d’action ou de pyrotechnie, risque de ne pas forcément convenir à certains types de lecteurs, autant prévenir tout de suite.

Thématiques

Dans ce roman court, le défilement des nombreuses et complexes saisons de la planète est synchronisé avec le changement d’état d’esprit / de maturité / des âges (le récit commence alors que Jalila a 12 ans standards, et la fait passer de l’adolescence à l’orée d’une personnalité pleinement adulte), avec les premières expériences (de l’attachement, du sexe, de la mort et de la perte) et les choix qui influencent toute sa vie… et celles des autres. C’est donc un texte initiatique, non seulement à propos de la vie mais aussi sur les particularités de cet univers, sur lesquelles je vais éviter de m’étendre, histoire de vous laisser le plaisir de la découverte.

Comme le roman de David Brin dont je parlais plus haut (en beaucoup moins développé, évidemment, étant donné l’énorme disparité de nombre de pages entre les deux textes), les relations entre les hommes et les femmes sont une des thématiques de Poumon vert. Et comme chez le californien, la place du mâle est redéfinie dans la société imaginée par MacLeod (bien que d’une façon légèrement différente) : son identité sexuelle est « étrange », il est pris en pitié pour sa bestialité atavique et incontrôlable (menant au viol et à la violence), il ne peut s’empêcher de s’adonner à la misogynie (à un moment, Kalal lâche un « vous les femmes ! », auquel Jalila répond sèchement par un « Non, nous les gens ! »), il est toléré plus que vraiment intégré.

Et surtout, j’ai trouvé la manière de MacLeod de dénoncer l’intolérance envers les homosexuels dans notre propre univers extrêmement habile, via une allégorie en miroir dans le contexte imaginaire de la novella : dans un univers de femmes, où l’homosexualité est donc la norme, c’est l’hétérosexualité qui est vaguement choquante, fait l’objet d’une tolérance condescendante, est considérée comme une erreur associée à la jeunesse (comme un joint, de l’alcool, etc), à condition qu’elle ne se prolonge pas. Bref, parce qu’on s’auto-bombarde « individu éclairé et de bonne volonté », on veut bien paraître tolérant, mais pas trop non plus, hein.

Je le disais, l’aspect « premières découvertes » est très présent, traité avec justesse aussi bien dans le ton que dans la manière de les décrire (l’auteur fait notamment une claire distinction entre d’une part l’émoi dû à l’attrait de la nouveauté et à la tempête hormonale qui parcourt les veines des adolescents, et d’autre part un vrai amour, bâti sur des bases plus profondes et plus durables). Tout comme la thématique des choix et de la façon dont ils impactent les vies. C’est à un beau texte humaniste auquel nous avons affaire.

Au passage, étant donné la place (ou son absence…) de la femme et de la communauté LGBT dans l’interprétation radicale de l’Islam, on appréciera le bras d’honneur fait aux intégristes et radicaux par MacLeod, qui fait de la version future de cette civilisation une société exclusivement (ou quasiment) féminine et homosexuelle.

Soft-SF ou SF tout court ? 

Bon, certains d’entre vous vont me dire « ok, c’est super, les thématiques sont riches et profondes, mais cet aspect social ne m’intéresse pas vraiment. Et sur un pur aspect quincaillerie SF, ça vaut quelque chose ? ». Tout à fait. Je ne peux pas vous expliquer pourquoi et comment sans spoiler de façon criminelle, mais même sur un pur aspect science-fiction, ça vaut le coup et ça tient la route. La fin est d’ailleurs, à cet égard, magistrale, même si elle peut se voir éventuellement venir (je ne peux pas dire que j’avais tout prédit avec précision, mais mes antennes se sont nettement activées à un moment).

En conclusion

Cette novella de Ian MacLeod reprend l’atmosphère mélancolique chère à l’auteur, pour nous projeter sur une planète d’une civilisation islamique et quasi-exclusivement féminine du futur. Nous suivons, au fil des saisons, la maturation psychologique de Jalila, ce qui est l’occasion d’explorer un aspect initiatique et des thèmes de société comme la relation entre les hommes et les femmes ou une allégorie de l’homosexualité et de sa place dans la société. Pour autant, cet aspect « social », s’il est majoritaire, n’occulte pas un aspect purement science-fiction assez magistral, surtout via une fin très réussie.

Au final, nous avons affaire à un texte riche, abordable sous de multiples angles, même si son atmosphère, son rythme lent, ses thématiques, son absence d’action et ses longues phases introspectives ne sont pas forcément taillés pour plaire à tout le monde. Il me réconcilie avec MacLeod, et s’est révélé être meilleur et surtout plus marquant que ce à quoi je m’attendais.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de L’ours inculte, celle de Samuel Ziterman sur Lecture 42, du Chien critique, de Boudicca sur le Bibliocosme, de Blackwolf sur Blog-o-livre, de Vert sur Nevertwhere, de Lorhkan,

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28 réflexions sur “Poumon vert – Ian MacLeod

  1. Je n’ai pas tout lu, juste la conclusion car je compte le lire prochainement. Pas envie surtout pour un frmat court de ma spoiler. En revanche, ton entrée en matière me plait beaucoup et un roman entre David Brin et Ann Leckie, je le veux vraiment!

    Merci Apo!

    Aimé par 1 personne

      • Ah, mais j’aime bien Djoko, mais, je suis heureuse que Goffin ait super bien joué. J’aime bien Flipper aussi!
        Je ne m’inquiète pas pour Djoko, au prochain tournoir il sera plus e forme! 😉

        Aimé par 1 personne

          • Non, c’est Djoko! On trouve moyen son second semestre 2016, mais par rapport à quels standards ? et avec un Murray en feu…
            Il a gagné Toronto, finale de L’US Open, finale des masters, ce ne sont certes pas que des titres, mais c’est quand même excellents.
            Ok, son premier trimestre est un peu moisi, mais un titre quand même et tu verra, il va se remettre. 🙂

            Aimé par 1 personne

    • Merci 🙂

      Je trouve deux grandes qualités à la collection (outre l’esthétique très réussie) : mettre en avant le format court sous une autre forme que les recueils et fix-ups de nouvelles, d’une part, et d’autre part un niveau moyen remarquablement élevé pour les textes choisis.

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  2. La référence à Ann Leckie me fait un peu peur, vu que je n’ai pas réussi à finir son roman…
    Mais bon, ici c’est court, et je fais confiance à la collection « Une heure-lumière ». Achat prévu prochainement.

    Aimé par 1 personne

    • Non, pas de quoi avoir peur, vu qu’ici tout est conjugué au féminin ou quasiment. Tu peux me croire, j’ai eu beaucoup de mal avec la traduction de Patrick Marcel sur la trilogie de l’Ancillaire, mais là c’est passé tout seul. J’ai presque envie de te dire que c’est une démonstration de ce qu’aurait pu être l’Ancillaire si le traducteur n’avait pas cherché d’inutiles complications (et je précise que je vénère le travail de Patrick Marcel sur d’autres romans -le cycle de Kane, par exemple-, ce n’est pas la personne que je critique mais ses choix sur une trilogie bien précise).

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