Gagner la guerre – Jean-Philippe Jaworski

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La guerre n’est pas gagnée… enfin pas tout à fait ! 

gagner_la_guerre_jaworskiAvec ce livre, je me retrouve dans une situation inhabituelle. Le credo du Culte d’Apophis, c’est d’être à la pointe, c’est-à-dire de vous proposer des critiques des nouveautés en VF alors que l’encre n’a pas encore fini de sécher, de vous faire découvrir la vraie actualité de la Fantasy (et de la SF) en VO (en allant largement au-delà des sentiers battus et des auteurs bankables, hein), et de vous faire redécouvrir de bons livres oubliés pour une raison x ou y. Bref, il ne consiste pas à vous proposer une recension sur un livre qu’en gros, 90 à 95 % d’entre vous auront déjà lu. Mais bon, vu qu’il y a de la demande (beaucoup), et que pour comprendre ses 12789 épigones, il faut lire le maître (au passage, je saisis mieux, par exemple, un point précis croisé chez Gregory Da Rosa)… Bref, ceci est ma critique de Gagner la guerre, de J.P. Jaworski.

Alors je ne vais pas vous le cacher (et certains d’entre vous l’ont d’ailleurs bien senti), j’y suis vraiment allé à reculons (pour résumer en deux mots à ceux qui ne sont pas des habitués de ce blog : je suis nettement plus adepte de l’écriture directe, efficace, fonctionnelle, caractéristique de la plupart des auteurs anglo-saxons de Fantasy), mais, comme toujours, l’esprit ouvert, sans jugements préconçus et en toute impartialité. Au final, si j’ai pris du plaisir à lire ce livre (et beaucoup plus que je ne l’aurais cru), je ne le qualifierai pas pour autant de chef-d’oeuvre, et ne lui décernerai pas la distinction (enviée, si, si) de (roman) Culte d’Apophis. Il est « juste » très bon (c’est du 4 étoiles, pas 5, quoi). Mais laissez-moi vous expliquer pourquoi et comment j’en suis venu à cette conclusion.

Genres *

* Battery (version live avec orchestre symphonique), Metallica, 1999.

Il s’agit d’un mélange de Fantasy Historique (variante : dans un monde secondaire, mais très inspiré par une époque / région / civilisation précise du nôtre), de son sous-genre la Swashbuckling Fantasy ( = de cape et d’épée), de Fantasy politique (les deux variantes : intrigues intra- et inter-royaumes), de Fantasy de crapules (c’est ce qu’est le protagoniste, à la base) et peut-être surtout de Dark Fantasy (que ce soit au niveau de la complexité de la palette morale et psychologique des personnages, du côté explicite de la chose ou de sa noirceur omniprésente, bien que pas dépourvue non plus d’une certaine flamboyance).

Permettez-moi d’insister sur l’aspect Dark Fantasy : j’ai été sidéré de découvrir que certains n’avaient pas de mots assez durs pour le dénoncer, et surtout qu’ils avaient été (désagréablement) surpris par sa présence. Visiblement, ces gens-là, attirés par la réputation du style inimitable et hautement littéraire de l’auteur, croyaient trouver là une Fantasy « à la française » typique, c’est-à-dire du Merveilleux féerique / arthurien tout gentil, mignon et poétique. Et finalement, ils sont tombés sur un roman où le « héros » fait, hum, danser le tango à une jeune fille de quinze ans, éclate la glotte d’un type sur le dos d’une chaise, perfore les intestins comme Gainsbourg poinçonne, où le sang, le vomi et d’autres liquides peu avouables suintent de toutes les pages, où on zigouille femmes et enfants sans états d’âme. Cela m’a rappelé une anecdote hilarante : en 1999, Metallica s’est associé avec l’orchestre symphonique de San Francisco pour deux soirées de concert. Or, il se trouve que certaines personnes de la bonne société locale possèdent un abonnement aux spectacles du prestigieux ensemble, et se rendent systématiquement aux représentations, sans même regarder le programme. Quelle n’a donc pas été leur surprise lorsque le groupe de Thrash Metal Californien a rejoint les musiciens classiques sur scène, avant d’entamer des morceaux tel que celui que j’ai mis en illustration musicale ! Moralité : ne partez jamais avec des idées préconçues, renseignez-vous avant, c’est à cela que servent la blogosphère, Babelio, etc.

Bref, un peu de sérieux : même sans parler du caractère explicite ou sombre de la chose, une Fantasy Historique inspirée essentiellement par les intrigues de Cour italiennes de la Renaissance ne peut tout simplement pas faire l’impasse sur le coup de dague dans le dos, le poison, les manigances et j’en passe, ce serait complètement irréaliste. Terminons sur ce chapitre en disant qu’au contraire, les codes des différents sous-genres se mêlent fort harmonieusement, donnant un ensemble très réussi.

World-building, ressemblances (ou pas)

Le pays (ou plus précisément, la Cité-Etat dotée de possessions terrestres ou insulaires annexes) autour duquel tourne l’intrigue, Ciudalia, est modelé sur la Venise et la Florence de la Renaissance (depuis l’aspect Thallasocratique jusqu’aux noms des familles en passant par une bataille navale initiale qui évoque très fortement celle de Lépante ou l’emploi d’une monnaie appelée Florin, les indices dans ce sens ne manquent pas), croisée avec la Rome antique (citons notamment un système à deux co-consuls appelés Podestats -un civil, un militaire-, une forte importance du Clientélisme, une stratification sociale calquée sur celle de la ville aux sept collines, des Régiments dotes d’une identité très forte -Testanegra, etc- qui évoquent les Légions, et ainsi de suite). Attention toutefois, l’auteur a gardé l’esprit de Venise sans forcément en conserver la lettre : de ce point de vue, la Camorr de Lynch est plus proche de leur modèle commun, car Ciudalia n’a pas de canaux. Remarquons au passage que voir un système politique qui n’est pas une monarchie en Fantasy est fort agréable, et que même si le très gros de l’inspiration est italien, il y a quelques touches espagnoles également (les alguazil, par exemple, ou même le nom de la ville, qui fait plus ibérique qu’italien).

Comme de très nombreux autres pays, Ciudalia est issu de la balkanisation du Vieux Royaume, en fait un analogue de l’Empire romain qui s’est désintégré en une multitude de nations rivales, dont certaines n’existent que pour servir de tampon entre deux anciens belligérants. Certaines provinces situées aux extrémités de ce vaste espace géopolitique ont perdu contact depuis des siècles, et leur sort est l’objet de conjectures, voire de légendes. On reconnaît au moins quelques éléments d’inspiration dans ces pays, que ce soit via leur nom, le physique de leurs habitants ou leurs différences culturelles avec Ciudalia : il est, par exemple, tentant d’assimiler l’Ouromagne aux terres germaniques, et de voir dans la Marche Franche une éventuelle Savoie, Suisse ou Franche-Comté. Enfin, la guerre qui donne son nom au roman a été menée (et gagnée) contre Ressine, un évident analogue de l’Empire Ottoman (situé sur un archipel de type grec), avec quelques touches perses (ne serait-ce que le titre de Chah).

Etant donné qu’il s’agit de Fantasy, les Nains et les Elfes (ainsi que deux mentions à des « Uruk Maug », comprenez des orcs) sont présents. Si les premiers correspondent plutôt à l’archétype Tolkienien (à part peut-être Mère poule et ses chansons cochonnes), les autres en revanche sont bien différents du stéréotype. Ils m’ont rappelé le mauvais garçon, noceur, coureur de jupons et buveur, d’un des plus fameux Livres dont vous êtes le héros, La créature venue du Chaos, ce qui ne serait d’ailleurs guère étonnant compte tenu du passé de l’auteur en matière de Jeu de rôle. Ou tout simplement est-ce le fait que dans un contexte Dark Fantasy, cette évolution était-elle plus ou moins logique et inévitable.

L’Italie de la Renaissance revue au travers d’un prisme Fantasy est un contexte finalement assez courant en Fantasy (Historique), et d’autres l’ont employé avant Jean-Philippe Jaworski, notamment Scott Lynch et bien entendu le pape du genre, Guy Gavriel Kay (dans Tigane). Ce qui différencie ces livres, c’est la façon dont ce contexte très particulier, avec ses intrigues de Cour et ses assassinats politiques, son atmosphère très spéciale et son raffinement extrême, est rendu : cela va du niveau « carton-pâte » (cycle L’archipel des Numinées, par Charlotte Bousquet) à l' »Hollywoodien mais finalement pas si mal » (Lynch), en passant évidemment par Kay et sa précision relevant quasiment d’un vrai roman Historique. Pour Gagner la guerre, je dirais que Jaworski s’en est vraiment tiré de façon magistrale, car de l’esprit à la lettre, il a très bien su retranscrire cet univers. D’ailleurs, j’ai fait, au cours de ma lecture, certains parallèles avec Kay, notamment dans une certaine nonchalance dans la narration, l’importance donnée à l’art dans l’intrigue et le soin extrême apporté aux personnages, puisque même ceux de troisième plan ont une âme, ne sont pas des pantins. La différence entre les deux auteurs tient au niveau de langage et de magie élevé utilisé par Jaworski, ainsi qu’à une montée en puissance très progressive du rythme chez le Canadien par opposition à une alternance de scènes très nerveuses et de longs passages plus placides chez le Français.

Magic-building

Jean-Philippe Jaworski met sur pied un système plutôt solide, jouant à un jeu d’ombre et de lumière avec le lecteur en en dévoilant assez pour être pertinent tout en laissant une part de mystère ma foi pas désagréable (pas de ce « ta gueule, c’est magique ! » cher aux écrivaillons médiocres et aux lecteurs peu exigeants). Devant autant à la sainte trinité (Essence / Channeling / Mentalism) de Rolemaster qu’à l’Hermétisme médiéval, à l’imagination pure qu’à une tradition ésotérique bien réelle, ce paradigme arcane charme et impressionne tout à la fois : magie basse, haute ou vive, des rêves, des miroirs ou des éléments (celle des Tempestaires), Nécromancie, il y en a pour tous les goûts. Il est d’ailleurs bien agréable de voir, pour une fois, un Nécromant avec un rôle non stéréotypé et intéressant !

Dans un registre connexe, j’ai beaucoup apprécié que l’auteur nous évite une religion pseudo-chrétienne et propose plutôt un panthéon à quatre dieux, même si certaines institutions (les Chevaliers du Sacre, par exemple) évoquent leurs équivalents médiévaux réels.

Personnages et intrigue

Le récit est en fait constitué par un mélange des mémoires et d’une « confession » de Benvenuto Gesufal, le narrateur, qui nous révèle ce que les livres d’Histoire de son monde cachent. Ce point de vue interne est, comme toujours en pareil cas, fort immersif (et il l’est d’autant plus que le Don recourt assez fréquemment à l’adresse au lecteur), même s’il présente le défaut inhérent de ne pas nous montrer ce qui se passe ailleurs ou dans la tête des autres personnages, comme le ferait un narrateur omniscient par exemple. Et c’est d’autant plus intéressant que le protagoniste va douter pratiquement jusqu’au bout des personnes qui cherchent à obtenir sa confiance, tant la plupart des puissants qu’il sert, auxquels il est associé ou opposé jouent un double, voire un triple jeu.

Ce qui est par contre à double-tranchant est la persistance avec laquelle l’auteur va lui en faire baver, la plupart du temps sans Deus ex Machina venant bien commodément le tirer d’affaire. D’un côté, c’est rafraîchissant dans un contexte Fantasy ; mais d’un autre côté, ça devient vaguement abusif, voire ridicule, à la longue.

Je voudrais insister sur le côté très travaillé des personnages (mais voyez plus loin tout de même) que j’ai déjà évoqué : vous vous doutez bien que si les figurants sont soignés, les personnages principaux tutoient, pour certains, le sublime : Benvenuto, bien sûr, mais aussi Sassanos ou le Podestat sont un régal de nuances, de subtilité, de solidité. Je regrette que, quitte à « faire du Jaworski », les autres auteurs français se concentrent sur l’aspect sordide (l’Arachnae de Charlotte Bousquet me paraît tout droit issu d’un incident narré dans Gagner la guerre, avec des enfants énucléés et martyrisés), l’aspect Renaissance Italienne, le côté « Cape & épée » ou le langage soutenu et / ou argotique (Wastburg), en oubliant que ce qui fait l’intérêt de cet auteur, ce n’est pas tellement son style ou les genres et époques abordés, mais plutôt la solidité exceptionnelle de l’édifice bâti. Bref, on regarde l’arbre, pas la forêt derrière.

Un point m’a gêné au niveau des personnages : le peu de place et de considération donné aux femmes. A part l’enchanteresse et Clarissima, elles n’ont quasiment aucun rôle significatif dans le récit, et l’image qui en est donnée est assez peu reluisante : frivoles, manipulatrices, enfant gâté, etc. Pire encore, l’auteur, par la voix du Podestat, se permet un « Après tout, vous n’êtes qu’une femme » que j’ai trouvé de fort mauvais goût.

Pour terminer sur ce chapitre, il ne faut surtout pas oublier ce qui est peut-être le plus important des personnages : la ville elle-même. Je vais me plaindre, au cours de cette critique, des descriptions, mais d’un autre côté, elles ont le gros mérite de rendre la cité vivante, tangible. Comme une Camorr ou une Lankhmar, elle devient ainsi un acteur à part entière de l’histoire.

Un mot sur l’intrigue (dans tous les sens du terme !) : elle est exceptionnelle, il n’y a pas d’autre mot. Fabuleuse de complexité (mais toujours facile à suivre), de subtilité, de retournements de situation, d’une géopolitique (et d’une Histoire) très bien bâtie et exploitée, elle ménage au lecteur des sueurs froides aussi glaçantes que celles de Benvenuto, tant on se demande comment ce dernier va se sortir vivant de cette toile d’araignée infinie de traquenards, de manigances et autres trahisons.

Un mot pour la résumer un minimum (pas plus, sinon le spoiler sera vite inévitable) : Benvenuto Gesufal, ancien soldat, vaurien dans l’âme, joueur impénitent, assassin d’élite de la Guilde des Chuchoteurs, maître espion, épéiste de grande classe, est aussi un conseiller privé du Podestat Ducatore. Après la mort de son co-consul, celui-ci à mené la République seul, en précisant qu’il ne conserverait le pouvoir que jusqu’à la fin de la crise, le rendant alors au Sénat afin que soient organisées des élections en bonne et due forme. Alors que la guerre contre Ressine s’achève sur une éclatante victoire navale de la République, Benvenuto est chargé d’une bien basse besogne occulte, menant une diplomatie parallèle d’un côté, jouant un double-jeu avec ses propres compatriotes pour le seul intérêt de son protecteur au lieu de celui de Ciudalia proprement dite de l’autre. Il traversera des moments fort déplaisants, et à son (premier) retour dans la République, aura une fort mauvaise surprise, avant d’entamer une cavale éprouvante et d’ourdir une sanglante vengeance…

Benvenuto n’est pas attachant parce que c’est un vaurien qu’on adore détester, mais parce qu’il en bave tellement, est manipulé à un point tel qu’il finit par attirer la sympathie, malgré ses actions plus que contestables.

La fin… ah mes amis, quelle conclusion ! Voir Benvenuto dans la position du parangon de vertu, du modèle moral est tout simplement un trait de génie !

L’écriture de J.P. Jaworski *

Love the way you hate me, Like a storm.

Gagner la guerre fait partie de ces livres très polarisants, qui ne génèrent que deux types de réactions : on aime, voire (souvent dans ce cas précis) on encense, ou on déteste (voire, ici, on vomit). Il est rare que ce roman donne lieu à des critiques mitigées (dans le sens : il y avait du bon, mais aussi du mauvais), ou génère des recensions du genre « ouais, bon, pas mal mais sans plus », « sympa mais vite oublié », et ainsi de suite. Lorsque ce type de phénomène se produit, les causes peuvent être multiples : l’intrigue peut être trop violente ou sombre pour certains, le livre peut trop sortir des codes auxquels est habitué le grand public, les personnages peuvent générer une forte empathie chez certains et aucune chez d’autres, etc. Mais la plupart du temps (et c’est le cas ici), ce sont les qualités d’écrivain de l’auteur qui créent une telle dichotomie au sein du lectorat.

Pour être très précis, ce qui divise les lecteurs de Gagner la guerre est le style de Jean-Philippe Jaworski : pour ses admirateurs, auteurs de critiques dithyrambiques, il est digne d’éloges en raison du niveau de langage élevé utilisé et de l’élégance des tournures de phrase employées ; pour ses détracteurs, en revanche, le dit style est caractérisé par son côté pompeux (en même temps, un bouquin de Fantasy qui cite Yourcenar et Sartre…), m’as-tu-lu, pédant, élitiste, lourd, alambiqué, parfois abscons, et j’en passe.

Ma propre position est singulière, ni vraiment en accord, ni totalement en désaccord avec ces deux attitudes : je trouve moi aussi que Jaworski possède un style admirable, mais pas tout à fait pour les mêmes raisons que ses laudateurs. Ce qui m’a surtout impressionné, c’est sa capacité à se maintenir en-deçà de la limite de l’abscons dans 90 % du roman, tout en employant un niveau de langage particulièrement élevé (que ce soit dans l’élégance ou l’argotique / l’outrancier). Mais je suis aussi d’accord pour dire qu’outre les 10 % où il dépasse clairement les limites (le long passage argotique près du marchand de tissus, par exemple, ou encore ce « je venais d’être épinglé dans les chromos de Ciudalia » qui, outre le fait qu’il est proprement ridicule, casse complètement une scène de grande envergure), le fait de sans cesse les tutoyer devient fatiguant à la longue.

Il y a aussi un problème plus insidieux, qui fait, paradoxalement, consensus aussi bien parmi les adeptes qu’au sein des sycophantes, mais sans que l’écrasante majorité d’entre eux n’en aient conscience : tous sont unanimes sur le fait que Jaworski a beaucoup de style, qu’il a un style, qu’il a son style. On l’encense ou on le déteste, mais tous sont d’accord sur la surpuissance de son art de tourner ses phrases, de son emploi d’un fort beau langage. Et tous ne voient pas qu’il s’agit en fait de l’arbre qui cache la forêt : qu’on y adhère ou qu’on le vomisse, ce style surpuissant fait qu’on ne voit que lui, qu’on se polarise dessus… au détriment de pratiquement tout le reste. Jaworski a tout simplement trop de style pour son propre bien : la plupart des gens ne voient que ça, oubliant à la fois les qualités et les défauts (et il y en a) qui constituent les autres aspects de son écriture. De plus, pendant que vous êtes occupé, même inconsciemment, à penser « bon sang, qu’est-ce que son écriture est agréable / pénible… », vous établissez, que vous le vouliez ou non, une certaine forme de distance, que ce soit en terme d’empathie ressentie pour les personnages ou d’immersion dans l’univers et / ou l’intrigue. Bref, j’ai envie de dire : avoir du style, c’est bien, mais point trop n’en faut ! Le style doit s’effacer devant l’histoire, pas la masquer…

J’ai, à titre personnel, un autre problème : je trouve franchement réducteur de qualifier un auteur de génie littéraire juste parce qu’il a une maîtrise très élevée du vocabulaire et qu’il sait forger un texte élégant. L’écriture ne se résume pas à cela : elle se compose aussi de la maîtrise du rythme, des dialogues, de la caractérisation des personnages, de la faculté d’établir une connexion empathique entre eux et le lecteur, de celle de bâtir un univers cohérent, vivant et intéressant, et ainsi de suite. Et sur certains de ces plans, on sent bien qu’il s’agit d’un premier roman :

– Le rythme (et parfois l’intérêt ressenti) est très inégal, sans doute trop. J’aurais vraiment aimé que tout le livre propose la même intensité dramatique que la fuite de Benvenuto du Sénat ou son extraordinaire retour final dans la ville, avec cette hallucinante scène d’attaque du palais ennemi.

– Il y aurait eu un élagage éditorial à faire, qui n’a pas été réalisé, en tout cas pas assez : le roman est trop verbeux, notamment au niveau d’omniprésentes et interminables descriptions qui nuisent souvent au rythme (comme l’a déclaré Stephen King, « la description commence dans l’imaginaire de l’auteur, mais doit finir dans celui du lecteur »), mais pas seulement. J’ai la nette impression qu’on aurait pu enlever des dizaines de pages, ou en tout cas écourter bien des passages, sans porter tort à ce livre, bien au contraire. Une des règles les plus basiques de l’écriture est qu’un texte n’est parfait que lorsqu’on ne peut plus rien y enlever de superflu ou de nuisible. Là, les scènes importantes ou marquantes sont vraiment trop délayées à mon goût.

– Il y a des maladresses parfois assez conséquentes, comme le long passage argotique chez le marchand de tissus, du mauvais côté de la limite de l’abscons, ou la description de la ville vue des toits… en plein milieu d’une poursuite haletante et pleine de tension (on pourrait aussi dire la même chose de la description des œuvres d’art, du mobilier et des tapisseries au beau milieu de l’incendie final). Ce genre de faux-pas m’a paru particulièrement malhabile, dans la mesure où il casse complètement l’effet installé et ne sert, de plus, strictement à rien.

– Certains points de l’intrigue (Falci, la nature de la relation avec le Macromuopo) sont ultra-prévisibles. Pour un auteur capable d’une telle subtilité dans la rédaction, sur le plan stylistique, de sa prose, voilà qui est quelque peu surprenant autant que décevant. Les ficelles sont occasionnellement bien grosses…

– Certaines réactions de Benvenuto sont peu logiques, compte tenu de son statut de maître espion, de connaisseur des arcanes politiques, d’assassin au sang froid, etc. Certes, il est aussi capable de démarrer, parfois, autant au quart de tour que Marty McFly, mais son attitude face à la Compagnie Folle est totalement illogique : alors qu’il est recherché par la République et l’objet d’une vendetta familiale, il s’expose en pleine lumière en menant une fête non-stop pendant des semaines ! Cela ne m’a personnellement pas semblé franchement raccord avec la finesse générale de l’intrigue (dans les deux sens du terme) développée.

J’ajouterais (mais c’est plus personnel qu’un défaut incontestable, consensuel) que j’ai eu moins de facilité à m’immerger dans ce livre que dans le premier tome des Salauds Gentilshommes, qui offre pourtant un univers et un protagoniste relativement proches. La faute au style de l’écrivain français, qui est loin d’avoir eu autant d’impact (positif) sur moi que celui de son précurseur (eh oui !) anglo-saxon.

Alors attention, ne me faites pas dire ce que je n’ai jamais déclaré, il y a aussi (et surtout, en fait) des points tout à fait formidables dans l’écriture de Jaworski, au-delà du style : le worldbuilding (particulièrement l’aspect géopolitique, mais aussi des créations comme Bourg-Preux et sa Nainerie) est extrêmement solide, les dialogues sont formidables, l’auteur sait créer des scènes d’envergure ou haletantes (pleines de dramaturgie, de tension ou de flamboyance), l’intrigue principale est très intéressante et d’une facture remarquable, les personnages (y compris ceux de troisième plan) sont vivants et très bien caractérisés, les codes des différents sous-genres abordés sont à la fois parfaitement maîtrisés et combinés avec brio, les combats sont magistralement décrits, et l’ambiance est envoûtante.

Bref, Jaworski est un écrivain globalement très solide (particulièrement par rapport à ses petits camarades francophones), et c’est déjà pas mal. Bien sûr, il est malaisé pour moi, avec les lectures d’un seul roman et d’une unique nouvelle au compteur, de juger l’ensemble de sa carrière, mais sur ce que j’ai eu l’occasion de lire personnellement, le qualificatif de génie est, dans son cas, vaguement exagéré. Pas de beaucoup, mais il l’est. Je ne suis, notamment, pas persuadé que si l’auteur était anglo-saxon, certaines critiques auraient été aussi dithyrambiques (ou aurait plus parlé de solide premier roman et d’auteur prometteur que d’autre chose). D’où, également, le fait que Gagner la guerre ne soit pas estampillé (roman) Culte d’Apophis : il y a, pour moi, trop de défauts… rédhibitoires est sans doute trop fort, alors disons plutôt qui entraînent chez moi un inconfort, pour que je lui accorde la distinction suprême.

Malgré cela, ne boudons pas notre plaisir : Gagner la guerre fait partie de ces rares romans de Fantasy française qui tutoient des sommets qu’on croyait jusque là réservés aux ténors anglo-saxons, les Tolkien, Glen Cook et compagnie.

En conclusion

Si j’ai été convaincu, voire impressionné, par certains aspects de l’écriture de Jean-Philippe Jaworski (mais pas totalement par son style, légèrement plus contre-productif qu’autre chose), si j’encenserai désormais certains passages (sa description de la naissance est un régal, et l’assaut final est un monument de la Fantasy !) ou personnages issus de ce roman, je dois cependant dire que je ne rebaptiserai tout de même pas le blog en « Culte de Jaworski ». Il y a un peu trop de maladresses ou de termes abscons dans ce (premier, il faut se le rappeler) roman pour que j’encense l’auteur ou son livre. Pour autant, il nous a livré une oeuvre unique, en terme de qualité et d’ambition, dans la Fantasy française, et pour cela, il est digne d’éloges. Gagner la guerre mérite d’être lu, tout en étant conscient que s’il s’agit d’un très bon roman, il n’est pas aussi parfait qu’on a pu le dire. Du moins de mon point de vue (vaguement) divergent, que, dans mon outrecuidance, je m’autorise à avoir, non mais !

Est-ce que je vais lire d’autres livres ou recueils de l’auteur ? Pour ceux qui concernent le Vieux Royaume, oui, sans aucun doute (bien que je n’en ferai pas vraiment une priorité). Maintenant, pour ce qui est de Rois du monde (vous savez, la trilogie en 5 volumes  😀 ), la réponse sera probablement non. Les livres d’inspiration celtique, j’en ai plus que ma claque, je préférerai plutôt lire quelque chose d’inspiration aztèque, khmer, inuit ou varègue, modelé sur le Songhaï ou Koush, ça me changerait du tout venant de la Fantasy qui exploite ce fond mythologique depuis des décennies…

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir d’autres avis sur ce roman, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de l’Ours inculte, de Dionysos sur le Bibliocosme, de Boudicca sur le même blog, de Lorhkan,

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35 réflexions sur “Gagner la guerre – Jean-Philippe Jaworski

  1. Sans crier au génie (mais pas loin^^), j’ai trouvé que c’était un excellent roman. Et maintenant j’ai hâte de découvrir la trilogie de Lynch, que des promos numériques inopinées ont fait glisser dans ma PAL.
    Je pense, au vu de ton ressenti, que tu as raison de ne pas te lancer dans ce qui faillit être une trilogie 😉

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  2. Voilà une critique que nous étions nombreux à attendre de pied ferme ! Et ce n’était pas une vaine attente : une fois de plus je suis impressionné par la minutie et la justesse de tes observations. Au milieu des innombrables thuriféraires de Jaworski et de ses quelques détracteurs, il est bon de lire un avis comme le tien, à la fois enthousiaste et nuancé… Sur lequel j’ai d’autant moins à redire que je le partage totalement. Pour moi aussi « Gagner la guerre » a été une lecture 4 étoiles et non 5, pour autant que je m’en souvienne, à cause des grosses baisses de rythme et des longueurs que tu prends soin de souligner.
    Et après avoir reçu une grosse claque avec « Janua Vera » et beaucoup aimé « Gagner la guerre », j’ai exactement la même réaction que toi vis-à-vis de « la trilogie en cinq volumes », que je n’ai pas non plus envie de lire à cause de son contexte celtique. Ah, si seulement Jaworski allait exercer son immense talent du côté d’une fantasy exotique !…

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  3. Finalement tu es moins critique que je ne l’imaginais, ou le craignais. Je suis parfaitement d’accord avec tous les défauts que tu pointes, mais je les trouve infinitésimales face à l’immensité de ses qualités. Et puis ce final quoi, bordel ! (Tu connais mon avis sur ce roman, je fais partie de ceux qui hurlent sans complexe au génie.)

    Je suis un peu étonné que tu n’aies pas apprécié le passage en argot des voleurs chez le marchant de tissus. Parmi toutes les qualités que je trouve à ce roman, il y a cet effort fait de varier le langage en fonction des personnages et des milieux croisés. En comparaison, puisque celle-ci s’impose, parmi les critiques que je faisais des Salauds Gentilshommes il y avait l’uniformité du langage à travers les strates de la société qui n’est pas crédible. A Ciudalia, on passe du langage courtois, à l’argot, à l’outrancier. C’est une richesse.

    Je suis persuadé qu’à l’avenir, au cours de tes prochaines lectures, les figures de Benvenuto, de Sassanos ou du Podestat, voire de Ciudalia, se rappelleront insidieusement à ton souvenir, car ce sont des peintures si marquantes qu’elles ne quittent pas aisément le lecteur. Le temps faisant son oeuvre, puisque je l’ai lu un certain moment déjà, et les impressions du moment laissant la place aux impressions durables, ce livre a fini par se glisser dans mon panthéon personnel, aux côtés d’œuvres comme Dune, Hypérion, etc…, pas moins que ça ! Sérieusement, Ciudalia me manque et cela fait quelques temps que j’envisage de relire Gagner la Guerre histoire d’aller à nouveau grincer des dents chez le Podestat. L’enfoiré !

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    • J’ajoute : quand bien même relire du Jaworski n’est pas ta priorité, prends le temps de lire la relativement courte nouvelle Mauvaise Donne dans le recueil Juana Vera. C’est le préambule de Gagner la Guerre et sa lecture est essentielle pour comprendre de nombreuses références dans le roman.

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    • Concernant le passage chez le marchand de tissus, je ne dirais pas que je ne l’ai pas apprécié : j’aime beaucoup les livres de Fantasy qui emploient l’argot, mais j’aime aussi comprendre un minimum ce que je lis. Et là, c’était vraiment trop limite.

      Tu as parfaitement raison de souligner le registre de langage à géométrie variable selon la classe sociale des interlocuteurs, c’est effectivement une force du roman sur laquelle je n’ai pas assez insisté dans ma critique. Quoi qu’il en soit, de mon côté j’ai été happé par le livre de Lynch, et je dirai moi aussi que si je suis d’accord avec cette lacune que tu pointes à son sujet, pour moi elle est mineure face à l’immensité de ses qualités 😉

      Je suis content d’avoir lu le maître, ça me permettra de mieux voir à quel point ses copieurs l’ont pillé ou singé. Et comme je le précise en conclusion, j’ai envie d’en savoir plus sur le Vieux Royaume. D’autant plus qu’il me semble que certaines des nouvelles nous montrent le passé de Benvenuto ou des deux gros-bras Ouromans de Sassanos.

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  4. Très belle critique.

    Le cas Jaworski est compliqué, il est dressé comme un modèle de fantasy made in france mais pour moi c’est pas non plus le parfait « best of the best ». J’avoue ne pas comprendre l’adoration des gens pour Gagner la guerre, certes très solide, mais de mon point de vue c’est l’empathie qui a manqué tout le long, en faisant un roman… très froid…

    Dans le même univers, Janua Vera est exceptionnel, et le sentiment du fer est tout sauf exceptionnel (je suis le seul à le penser je crois).

    Après, je le redis, c’est Les rois du monde qui m’a vraiment conquis chez le monsieur, même si je râle sur ce découpage « foutage de gueule ».

    Du coup je lis et apprécie les textes de Monsieur Jaworski, mais n’en suis pas un inconditionnel.

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  5. Je dois faire partie des 5% qui n’ont pas (encore) lu ce livre ! Je l’ai offert à ma maman au vu des très belles critiques, et parce que j’avais apprécié Janua Vera. Je n’ai plus qu’à attendre qu’elle me le prête 🙂

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  6. J’ai eu la chance d’assister à des conférences de M.Jaworski et il a une culture et une facilité de parler hallucinantes. Il est capable de captiver son monde sans aucun problème. C’est un joueur de jeu de rôle et maitre de jeu et cela se voit dans ses écrits. J’ai beaucoup aimé Gagner la guerre en partie pour Benvenuto et le podestat et pour les intrigues de crapule . Il y a quelques longueurs c’est vrai mais c’est du très bon. La trilogie en 12 volumes sur les celtes est aussi très bien. 🙂

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  7. Finalement, je ne suis guère déçue par ta critique. Je pensais bien que tu relèverais les quelques longueurs qui passent pour la plupart des amateurs de l’auteur. J’en fais partie, mais ne me précipite pas vers les nouveaux tomes pour cette raison. Cela me paraît vraiment volumineux.
    Une fois encore, je suis d’accord avec toi sur le travail de l’éditeur qui mériterait un peu d’allégement pour le bien du roman et des autres romans.
    J’adore la petite découverte sympa avec Metallica et un orchestre symphonique. Je trouve que cela sied très bien à Gagner la guerre.
    Pour finir, je pensais que cela ta plairait, car cette dark fantasy n’est pas courante en France.

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  8. Ah mais c’est chouette tout ça ! (même s’il n’a pas l’appellation Culte d’Apophis je suis ravie de voir que tu as accroché au roman) Je suis globalement d’accord avec tout ce que tu soulignes, c’est très agréable de voir une critique aussi détaillée et aussi travaillée sur un livre qu’on a adoré. Le seul point ou je serais peut être en désaccord est sur la question du style et sur le fait qu’il créerait une certaine distance entre le lecteur et le récit. En ce qui me concerne (et j’ai encore pu en faire l’expérience avec le deuxième tome de Rois du monde il y a peu), il m’arrive effectivement à plusieurs reprises au cours de ma lecture de me faire la réflexion que la plume de l’auteur est vraiment excellente sans que cela ne me sorte pour autant de mon immersion ou réduise mon intérêt pour l’intrigue ou le personnage (en tout cas j’en ai l’impression : on peut admirer le talent du conteur sans sortir de son histoire 🙂

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  9. J’attendais ta critique avec impatience. Je ne suis pas déçu, tu soulèves les qualités comme les défauts. Je suis presque un inconditionnel. Moi le côté abscons par moment me fascine, aller dénicher de vieux mots désuets me plaît et j’en redemande. Tu soulignes que le simple fait d’avoir du vocabulaire et du style ne suffit pas à faire un bon écrivain, mais c’est déjà beaucoup ! Quand on voit la pauvreté litteraire de certains … Le moment où je te trouve un peu dur, et même si j’ai trouvé d’autres critiques à ce sujet, c’est concernant le traitement des femmes. Je trouve cette position moralisatrice et j’adhère à l’univers proposé et totalement crédible. Cela n’empêche pas d’avoir des idées progressistes sur le sujet, on se trouve dans une fiction, c’est permis. Oui c’est un premier roman ! Mais quel premier roman. Bravo à toi pour ce retour détaillé, on sent que ça te tenait à coeur de bien faire les choses.

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  10. Aaaaah! J’attendais vraiment cette critique avec impatience! Et je dois dire que je suis contente! Bon, ce n’est pas un de tes romans culte? Et alors! Il a obtenu de ta part un 4/5 et une chronique constructive! N’est-ce pas le principal?

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  11. Entièrement d’accord avec toi, comme souvent, même si je n’avais encore jamais posté pour te le dire.
    Gagner la guerre dépasse de la tête et des épaules la plupart des romans de fantasy français, mais le style, les longueurs et en effet la place des femmes créent un certain malaise pour ma part.
    Merci pour cette critique en tout cas et tout le travail que tu restitues sur ce site, inestimable pour un lecteur de fantasy.

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