Black Man – Richard Morgan

Un rythme trompeur, un roman balayant de nombreuses questions de société

black_man

Petite précision préalable : oui, c’est du Richard Morgan, oui, c’est du biopunk (variante du cyberpunk plutôt orientée génétique, drogues et biotechnologies), mais non, ce roman n’est pas connecté au cycle de Takeshi Kovacs.

Un petit mot sur Richard Morgan : cet auteur anglais est surtout connu pour ses romans Postcyberpunks, mais il écrit également de la Fantasy. En outre, il a travaillé, dans sa carrière, sur des romans graphiques et des scénarios de jeux vidéos (dont celui de Crysis 2). Son roman phare, Carbone modifié, est en cours d’adaptation par Netflix.

L’univers

Terre, début du 22ème siècle. La paix règne, le Proche-Orient et le Moyen-Orient sont pacifiés, la guerre annoncée avec la Chine n’a pas eu lieu, et l’homme (enfin, l’homme… voir plus loin) colonise Mars, sous l’égide d’une surpuissante organisation supranationale, LINCOLN (sauf les chinois, qui font leurs égoïstes dans leur propre coin sur la planète rouge).

Ah, la paix règne ? C’est cool, tout le monde est content alors, tout va pour le mieux donc ?

La réponse est non. Mais la question n’est pas la bonne. Demandez-vous plutôt comment la paix règne, comment l’homme a colonisé Mars…

La réponse est simple : variantes génétiques. En clair, une biotechnologie avancée à permis de créer des variantes améliorées / spécialisées de l’humain normal, dont les Hibernoïdes pour le long voyage vers Mars (humains capables d’entrer en hibernation, comme un ours : c’est pratique, ça permet de consommer moins de nourriture et d’oxygène, et ça nécessite moins de place sur un vaisseau) et surtout les variantes 13 (nous allons en reparler). Au passage, on a aussi créé les Bonobos, humaines « de plaisir » calibrées pour l’appétit sexuel et la soumission.

Signalons que les variantes génétiques ne sont pas le seul aspect biopunk du roman : de l’usage fréquent de nootropiques aux munitions vraiment très particulières du pistolet Haag, qui a un rôle important dans l’intrigue, on est vraiment en plein dans ce sous-genre du cyberpunk. Signalons aussi pour boucler ce chapitre une grosse place de la nanotechnologie, et une technologie assez avancée (et complètement dans les limites de la hard-SF, au passage) en général : animation suspendue, nanomatériaux, ascenseurs orbitaux, etc.

Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à nos loups d’ailleurs : les « Treize », donc, comme on les appelle, sont en gros des corps optimisés pour le combat et des cerveaux d’humains pré-civilisation (modifications génétiques permettant le sur-développement de certaines zones cérébrales, rééquilibrage de la chimie du cerveau, endoctrinement dès l’enfance, etc) : en clair, impitoyables, dénués de tout scrupule moral car focalisés sur leur mission, leaders-nés, tueurs-nés. Bref, tout ce que 20 000 ans de vie en communauté, au sein de la civilisation et sous la supervision de chefs absolus ont extirpé de l’humain normal. Les Treize ont réglé tous les conflits, grâce à des opérations spéciales aussi efficaces qu’un scalpel pour extirper la maladie guerrière de la surface de la Terre. Car aucun humain normal ne peut rivaliser avec un Treize.

Ça vous rappelle quelque chose : c’est normal. Le côté pacificateur peut vous rappeler les Diplos comme Kovacs, le côté « variante perdue plus agressive de l’être humain » l’Homo Vampiris du fameux Vision Aveugle de Peter Watts.

Mais il y a quelques petites complications. Les Treize ont du mal à obéir aux ordres. Et les femmes sont folles d’eux (en gros, il suffit qu’ils entrent dans une pièce et c’est l’affolement hormonal instinctif, irrépressible, devant ce super-mâle alpha comme la Terre n’en a plus connu depuis vingt millénaires). Et en plus, ils exerceraient, s’ils s’en donnaient la peine, une attraction irrésistible sur n’importe quel électeur, homme ou femme. Bref, les Treize sont devenus plus que gênants, ils sont devenus dangereux. D’autant plus qu’ils peuvent se reproduire (je le précise car ce n’est pas le cas des lignées améliorées dans tous les univers biopunk).

Tout fout le camp ma bonne dame

Ce n’est pas tout. L’Amérique s’est désintégrée, balkanisée en 3 états différents : la République confédérée (pensez Bible Belt avec un complexe de supériorité), la Bordure (la côte ouest), et l’Union (le reste). Ne vous-y trompez pas, l’explication de cette seconde sécession est bien plus profonde, de la part de l’auteur, qu’une simple nostalgie bourrine pour la première.

Et les variantes posent un nouveau problème : la biotechnologie a évolué, désormais on peut ajouter aux humains un extrasome, un chromosome artificiel dans lequel on peut enficher ou retirer à volonté de nouvelles séquences de gènes codant pour de nouvelles fonctions, ainsi que leurs séquences de régulation. En clair, le codage « en dur », permanent, transmissible à la descendance des anciennes variantes comme la Treize, c’est terminé.

Bref… une nouvelle agence, l’UNGLA, est créée, afin de faire respecter les licences génétiques qui viennent d’être mises en place. Pour un Treize, c’est vivre dans une « réserve » (comme celles des Indiens d’Amérique) comme celle de l’est de la Turquie, par exemple, ou bien c’est l’aller-simple vers Mars. Sauf pour le protagoniste principal du roman, Marsalis, un Treize qui chasse les autres Treize, ceux qui refusent de se plier à la législation en vigueur.

Personnages, Intrigue, Rythme

Vous vous demandez probablement si Carl Marsalis ressemble à Takeshi Kovacs. Pour paraphraser un de mes philosophes préférés, « C’est pas faux ! ». Mais à un Kovacs dénué d’une partie de son humanité, alors. Les autres personnages, protagonistes ou antagonistes, ont une âme, particulièrement Sevgi.

L’intrigue tient, comme souvent chez Morgan, du polar autant que du techno-thriller. Signalons une scène d’introduction particulièrement réussie, mais une fin prévisible. C’est aussi une intrigue à tiroirs, dans la droite ligne du troisième tome du cycle de Takeshi Kovacs : l’auteur dissémine des tas d’éléments dans les trois premiers quarts du récit, et ni les personnages, ni le lecteur ne se rendent compte de rien. Ce n’est que dans le dernier quart que les pièces du puzzle se mettent en place, et on ne peut qu’admirer la vision d’ensemble très cohérente de l’auteur, qui a bien maîtrisé le rythme des révélations.

Mais attention, il y a un impact sur le rythme tout court : c’est lent à démarrer, ça ne monte en puissance que très progressivement, jusqu’à un saut brutal qui dynamise de façon impressionnante le récit (c’est d’ailleurs un long passage très émouvant et très réussi). Au début du livre, passé le prologue (très réussi, lui, je le répète), on se demande même si on est dans un Richard Morgan ou un Peter F. Hamilton : à chaque nouveau chapitre, on nous présente de nouveaux personnages, à tel point qu’on se demande à quel moment on va revoir ceux qu’on connaît déjà et à quel moment l’intrigue va démarrer. Pourtant, une fois le livre bien avancé, sinon fini, on s’aperçoit qu’aucune scène et aucun personnage n’est inutile. Attention, donc à ce faux-(non-)rythme, ce n’est qu’une impression trompeuse, il faut s’accrocher, avancer dans sa lecture, car la suite sera franchement gratifiante.

Style, Thèmes

On retrouve le style typique de Morgan : rentre-dedans, parfois violent, parfois profond, avec toujours ces excellents dialogues. Et toujours ces scènes de sexe très crues. Dans ce roman en particulier, il fait preuve d’une grande sensibilité dans le traitement d’un des personnages, ainsi que dans la description, qui fait froid dans le dos, de l’enfance des Treize.

Les thématiques sont, pour moi, plus riches que dans le cycle Kovacs : racisme, intolérance, place des hommes et des femmes dans la société, religion, virilité, militarisme, identité, les thèmes sont nombreux, profonds, intéressants.

En résumé

Un roman reprenant les meilleurs points positifs du cycle de Takeshi Kovacs (dont il ne fait pas partie), mais plus subtil, plus riche dans ses thématiques. Une structure rappelant celle de Furies déchaînées, précédent roman de l’auteur. Un rythme particulier, lent au début puis furieux dans le dernier quart, mais justifié par le rythme des révélations et la mise en place de l’univers, des personnages et de l’intrigue (n’abandonnez-pas avant la fin, ce serait dommage). De riches thématiques sociétales, de beaux passages caractérisés par une écriture très sensible (oui, oui, c’est bien un Morgan !). Mais je rassure les amateurs de Morgan, on tue et on baise dans tous les sens aussi !

Bref, un roman biopunk à l’univers réaliste et fouillé, à l’intrigue passionnante (dès qu’elle démarre), aux personnages intéressants, et plus profond qu’il n’y paraît, toujours caractérisé, comme d’habitude avec l’auteur, par des très bons dialogues.

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9 commentaires pour Black Man – Richard Morgan

  1. Lutin dit :

    Je ne connais pas du tout l’auteur, mais il est vrai que le début de votre descriptif, m’a fait penser à Vison Aveugle. Il y a une critique ?
    Merci

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  2. Apophis dit :

    De Vision Aveugle ? Oui mais non (ou l’inverse) 😉 Il y a juste la mini-critique de VA à l’intérieur de celle de sa « suite », Echopraxie. C’est par là. Mais celle là, vous l’avez déjà lue, Lutin.

    Aimé par 1 personne

  3. Pyjam dit :

    J’attaque ce soir. ;0)

    Aimé par 1 personne

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