L’œil d’Apophis – Numéro 4

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Eye_of_ApophisQuatrième numéro de la série d’articles l’œil d’Apophis (car rien n’échappe à…) ! Je vous en rappelle le principe : il s’agit d’une courte présentation (pas une critique complète) de romans qui, pour une raison ou une autre, sont passés « sous le radar » des amateurs de SFFF, qui ont été sous-estimés, mal promus par leur éditeur, ont été noyés dans une grosse vague de nouveautés, font partie de sous-genres mal-aimés et pas du tout dans l’air du temps, et j’en passe. Chaque numéro vous présente trois romans : il s’agit aujourd’hui de BIOS de Robert Charles Wilson, Les chroniques des crépusculaires de Mathieu Gaborit (eh oui, un peu de Fantasy dans cette série d’articles, pour une fois !), et Vision aveugle de Peter Watts. Certains d’entre vous seront peut-être étonnés de voir ce dernier titre dans cette liste, vu qu’il s’agit probablement d’un des plus grands-chefs d’oeuvre de la SF (au moins récente). Mais il se trouve que si les vieux loups de mer connaissent évidemment ce livre, ce n’est pas forcément le cas des gens qui lisent un peu de science-fiction par-ci, par-là, mais n’ont pas obligatoirement conscience des romans à lire ab-so-lu-ment.

Au passage, je rappelle que les anciens numéros de l’œil d’Apophis sont disponibles via ce tag.

Vision aveugle – Peter Watts

vision_aveugleVision aveugle est une histoire de premier contact extraterrestre. Vous allez vous dire : bof, déjà vu. Eh bien non, pas du tout. Car ces aliens là sont extrêmement inhabituels (on est très loin des peluches de Star Wars, pas tellement sur le plan de la morphologie, mais sur celui de la psychologie), et l’équipe envoyée pour les rencontrer l’est encore plus (pour vous en convaincre, lisez l’excellente critique de Renaud / FeydRautha sur Babelio !). Dans ce roman de Hard-SF, le vampire Jukka Sarasti… « euh, une minute », êtes-vous en train de vous dire, « un vampire dans un livre de Hard-SF ? ». Oui, tout à fait. Watts réinvente le mythe, et d’une manière incomparablement plus solide que les niaiseries à la Twilight. Au passage, dans la « suite » de ce bouquin, il réinvente aussi les zombies  😀

Mais revenons à nos moutons. Rien dans ce livre n’est habituel : ni l’approche du Transhumanisme, ni celle de l’extraterrestre, ni même la narration. La particularité de Peter Watts est qu’il ne prend pas son lecteur pour un imbécile. Alors attention, cela ne signifie pas que comme les m’as-tu-lu de la SFFF, il va vous sortir un vocabulaire abscons et des tournures de phrases alambiquées. Par contre, il va vous proposer une profonde réflexion autour de théories scientifiques (voire philosophiques) pointues, ayant notamment trait à la perception du monde ainsi qu’à la nature de la conscience et à son utilité (si, si). Il va vous en demander beaucoup en terme de capacité d’attention, mais il vous fournira tous les éléments pour comprendre son intrigue et son propos (y compris, parfois, dans des annexes prodigieusement intéressantes). Bref, il respecte l’intelligence de son lecteur, en ne partant pas du principe qu’il est trop con pour suivre (et donc que soit il faut simplifier, soit que seule une élite parviendra à tout comprendre, et tant pis pour les autres) tout en lui fournissant tout de même les clefs nécessaires, s’il s’accroche, pour le faire. Et ça, c’est une attitude bien trop rare et que je respecte énormément.

De ce point de vue, Vision aveugle est un modèle presque insurpassable dans l’intelligence de son écriture : oui, c’est de la Hard-SF, oui, c’est très pointu, mais non, ce n’est en aucun cas incompréhensible, même sans connaissance préalable des domaines abordés, si vous faites l’effort d’essayer de suivre et de comprendre. Ce roman va vous en demander beaucoup, mais il vous en donnera encore plus. Si j’avais une liste de 10 lectures incontournables en SF, nul doute qu’il en ferait partie. Dès lors, le fait qu’il ne soit disponible ni en version électronique, ni en version physique neuf est assez incompréhensible : c’est sans doute le fait que les gens ne le connaissent pas ou l’ont catalogué « trop difficile pour moi » qui a poussé l’éditeur à laisser se momifier un livre pareil. En tout cas, il paraît incroyable qu’à l’heure où tant de publications SFFF relèvent du « bof… », voire de la médiocrité, un tel chef-d’oeuvre ne soit pas disponible et lu par le plus grand nombre.

J’ai lu ce livre deux fois, et même à la seconde reprise, alors que l’effet de surprise était passé, j’ai énormément apprécié l’expérience. Il y a une telle richesse là-dedans, tellement de niveaux de lecture et d’analyse possibles, que c’est sans hésitation et avec un plaisir intact que je le recommencerai à nouveau.

BIOS – Robert Charles Wilson

BIOSLorsque quelqu’un a fini un des romans de Robert Charles Wilson et demande conseil à propos des œuvres à lire chez l’auteur, ce sont en général toujours les mêmes titres qui reviennent (avec en tout premier lieu Spin et Les Chronolithes). Un roman est pourtant très rarement cité : BIOS. Alors certes, on est loin de ce chef d’oeuvre qu’est Spin, ou des autres textes majeurs du canadien (naturalisé). Pourtant, ce livre propose une atmosphère ainsi qu’un mélange des genres assez uniques, à la fois dans la bibliographie de Wilson et plus généralement en SF.

Alors attention, BIOS n’est pas taillé pour tout le monde : c’est un livre d’une noirceur assez extrême, un mélange de Postcyberpunk à l’atmosphère très sombre, dystopique, et de Planet Opera qui confronte l’humain, ou plutôt Zoé, une jeune femme spécialement conçue pour son exploration, à Isis, une planète où la vie a tellement de millions d’années d’évolution en plus par rapport à celle d’origine Terrestre qu’elle tue tout organisme issu de ce monde sans espoir de rémission ou de protection. Car même le matériel peine à résister à cet environnement, sorte de Deathworld (Harry Harrison) bactérien.

Malgré tout, cette noirceur, ce côté extrême, ont aussi du bon : c’est un livre qui vous marquera longtemps, particulièrement sa fin qui, si elle est d’une impitoyable logique, ne vous prend pas moins aux tripes. De plus, vous pouvez chercher, vous ne trouverez pas souvent de romans qui combinent ces sous-genres et cette atmosphère.

Les Chroniques des Crépusculaires – Mathieu Gaborit

crépusculairesLes habitués du blog le savent, je suis très loin (et c’est un euphémisme) d’être un amateur de SFFF française. Pourtant, quelques auteurs ont su me convaincre, et Mathieu Gaborit est de ceux-là. Les chroniques des Crépusculaires n’est en fait pas un roman unique, mais une version intégrale, augmentée et révisée d’une trilogie pré-existante, Les crépusculaires. Plusieurs points m’ont particulièrement charmé dans ce livre : d’abord, l’univers et son atmosphère assez unique, sorte de merveilleux à la française revu via un prisme particulièrement sombre ; ensuite l’écriture de l’auteur, agréable et évocatrice sans donner dans le m’as-tu-lu et l’abscons ; enfin, le très gros travail fait (surtout pour l’époque -1995-96-) sur le magicbuilding, bien avant que les Sanderson, Weeks et compagnie n’établissent de nouveaux standards dans ce domaine. Car il n’y a pas une sorte de magie, mais plusieurs, toutes plus originales et bien pensées les unes que les autres, avec un côté poétique et féerique qui, pourtant, n’exclut en rien la noirceur, bien au contraire.

J’ai gardé, bien des années après ma lecture, une scène en particulier en mémoire : celle où le protagoniste crée, de A à Z, son épée intelligente, la bien nommée Pénombre. Un peu comme si quelqu’un vous proposait de sortir votre propre Stormbringer ou Excalibur de vos fantasmes guerriers et magiques les plus démentiels.

Bref, je ne conseille pas souvent de lire de la SFFF française, mais là, vous pouvez y aller, c’est vraiment très bon.

 

 

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41 réflexions sur “L’œil d’Apophis – Numéro 4

  1. Il faudrait que je réessaye un jour de lire Mathieu Gaborit mais le peu que j’ai lu de lui ne m’a pas convaincue. Merci en tout cas pour les aperçus de ces livres. 🙂

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    • Je suis content de voir mentionné Vision aveugle, dont le titre en VO claque bien plus en évitant le sentiment d’oxymore lourdaud: « Blindsight » ! J’ai le sentiment qu’il s’est taillé une bonne réputation au fil des années, se retrouvant dans de multiples listes de recommandations. Le ton parfois gouailleur ou grossier de l’auteur m’a surpris au départ, avant de comprendre qu’il était associé à une certaine bonhomie qui se traduit notamment en fin de roman par des précisions scientifiques. On sent le roman SF nourri de curiosités pour les sciences, qui lui permet d’être audacieux et d’en mettre plein les yeux, justement !
      Je ne me suis pas résolu à lire la « suite ».

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  2. Pour un prochain numéro de l’oeil d’Apophis je suggère humblement « L’oecumène d’or » de John C. Wright.
    Je sais que tu l’as listé dans les œuvres emblématiques de la SF Transhumaniste mais à mon avis ça mérite une présentation.
    J’en garde un super souvenir. Mais attention ça me semble réservé aux vrais amateurs de SF qui n’ont pas peur d’être secoués par le choc d’un futur radicalement « autre ».

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    • Tout à fait d’accord sur l’intérêt et la difficulté de ce roman, mais par contre, je pense qu’il serait préférable que je fasse une vraie critique, complète, du livre de Wright, plutôt qu’un avis rapide en un ou deux paragraphes comme ceux qu’on trouve dans cette série d’articles. Par contre, ça risque de ne pas être pour tout de suite, j’ai des tas de cycles que je veux finir ou avancer pour le moment, sans compter les nouveautés qui sont prioritaires.

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  3. Je plussoie avec un grand enthousiasme sur Vision Aveugle, c’est un incontournable du premier contact et tellement profond… J’en suis restée marquée pendant un bon bout de temps, sans parvenir à trouver un roman de ce calibre. Heureusement que je ne base pas mon standard moyen sur ce niveau là car j’aurai peu de chose pour me satisfaire.
    Et tu fais bien de souligner que c’est de la hard-sf, mais nul besoin d’être familier avec les sciences et les concepts abordés. C’est finalement assez didactique. En revanche, il ne prend pas le lecteur pour un con, et ne mâche pas le travail.
    Je l’ai également lu deux fois, j’étais subjuguée la première fois, et émerveillée la seconde.
    Pour BIOS, je le cherche, il est en tête de mes priorités de lecture chez RVW, pour l’instant en rupture de stock, je vais me rabattre sur de l’occaz.
    Et Les chroniques crépusculaires sont sur mes tablettes depuis.. que tu me l’as conseillée. Visiblement, il me le faut absoluement! Merci encore pour cette idée, et de faire découvrir des petites pépites!

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    • Tout à fait, c’est peut-être la combinaison de profondeur ET de didactisme qui m’a tant impressionné dans VA. En Hard-SF, des auteurs ambitieux et profonds, il y en a (et pas mal), par contre soit ils restent compréhensibles assez facilement mais sont moins profonds que Watts (Baxter), soit ils sont encore un peu plus ambitieux mais par contre le plus souvent nettement moins compréhensibles, sauf spécialiste de la discipline scientifique traitée (Egan). A bien y réfléchir, je crois que le cas de Peter Watts est finalement assez unique.

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  4. Merci pour cette chronique excellent choix pour les trois livres , il en a pour tous le monde. J’attends avec impatience la critique de L’oecumène d’or livre qui m’avais fais halluciné dès le début avec la présentation des différentes neuroformes ( si tu peux glisser avec une critique de Schismatrice + de bruce sterling). Sinon pas trop laborieuse la critique de gagner la guerre vu que tu avais l’air d’y aller à reculons. .

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    • Merci !

      Comme je le disais un peu plus haut dans le fil, L’oecumène d’or, ce ne sera pas pour tout de suite. Schismatrice +, je l’ai lu il y a tellement longtemps qu’il faudrait que je le relise entièrement avant d’en faire la critique (même sous forme ultra-condensée comme dans les épisodes de l’Oeil d’Apophis), et pour l’instant je donne plus la priorité à ce que je n’ai jamais eu l’occasion de lire qu’à des relectures. Par contre, ce que je peux te dire est que si mon souvenir est flou, il est aussi positif.

      Effectivement, j’allais vers Gagner la guerre à reculons, mais au point où j’en suis (40 %), ça se passe plutôt bien. J’ai 2-3 points de crispation pour le moment (un peu de longueurs, des descriptions un peu trop détaillées à mon goût), mais globalement je trouve ça très bien.

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  5. On sent l’ancien khâgneux dans la rigueur de l’analyse et le prof de lettres dans l’envolée lyrique !
    Très bonnes présentations de ces bouquins…

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  6. Intéressant vision aveugle, j’ai l’impression que l’auteur y explore des thèmes qu’il affectionne, notamment l’histoire de la conscience etc. ça me fait penser à la première nouvelle du recueil « Au-delà du gouffre », avec la créature de The things et son comportement particulier. Sinon BIOS est dans mes envies depuis un bon moment.
    Merci pour ces retours 🙂

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  7. Comme tu le dis, Watts ne prend pas son lecteur pour un con. Et du coup, il y a quelque chose de très rassurant, voire flatteur, à le lire : car malgré tout on arrive à suivre tellement son écriture est limpide. A l’inverse, la manière qu’a aussi Egan de ne pas prendre son lecteur pour un con peut être assez humiliante, car on se sent inévitablement un peu con quand même. (Merci pour le compliment au passage, mais que tout ceci ne te distrait pas de ta mission du moment : finir la lecture de Gagner la Guerre dont nous attendons tous avec impatience, et non sans une certaine crainte, la critique. Allez, je t’aide un peu pour la rédiger : c’est un chef d’oeuvre. Point. Voilà, tu me remercieras plus tard.)

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  8. Coucou
    J’ai lu l’intégrale de Gaborit mais il y a bien longtemps et n’en ai aucun souvenir, je savais que je devais le relire mais là c’est une évidence 😉 Bon faut juste prendre le temps de le faire mais d’ici quelques années j’y arriverai bien 😊

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    • Comme je te comprends ! Il y a littéralement des tonnes de livres que je veux relire, mais comme tu dis, pas le temps, et puis avec toutes ces nouveautés ou ces trucs sortis depuis un moment et jamais lus, difficile de se convaincre de relire un bouquin déjà lu.

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  9. Je suis très contente de voir que tu conseilles Les chroniques crépusculaires de Gaborit. J’ai lu il y a peu un recueil de nouvelles de lui et j’ai été vraiment charmée par son univers et son style. Celui-ci devrait bientôt atterrir dans ma PAL ^^

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  10. Pingback: The A(pophis)-Files – épisode 2 : le vaisseau spatial – véhicule, symbole, décor, élément d’intrigue… personnage ! | Le culte d'Apophis

    • Je ne suis pas du tout un expert de l’oeuvre de Gaborit (je ne suis d’ailleurs pas du tout un fin connaisseur de Fantasy française en général, vu la très faible affinité que j’ai pour elle), donc je vais avoir du mal à te conseiller un de ses livres plutôt qu’un autre. Mais celui dont je parle dans cet article se lit facilement et présente un univers assez original (avec une magie très bien construite). J’ai un autre livre de l’auteur dans ma PAL, mais, de mémoire, sa lecture n’est pas prévue avant… longtemps : https://lecultedapophis.wordpress.com/prochaines-critiques/

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