Blackwing – Ed McDonald

Commentaires 14 Par défaut

Pour un roman aussi sombre et lugubre, c’est paradoxalement vraiment brillant !

blackwing_ed_mcdonaldEd McDonald est un auteur anglais, dont Blackwing est à la fois le premier roman et le tome d’ouverture d’un cycle appelé Raven’s Mark (les livres paraîtront à raison d’un par an). Comme nombre de sorties anglo-saxonnes récentes, il se place aux avant-postes des nouvelles formes émergentes de la Fantasy dont je vous parlais dans cet article. Armes à feu, technologie dépassant le stade médiéval, aspect post-apocalyptique, Blackwing est tout à fait dans l’air du temps, surtout si on considère le puissant aspect grimdark (c’est d’ailleurs sous cette étiquette là qu’il est vendu) très à la mode depuis l’émergence du Trône de fer. A ceci près qu’ici, l’inspiration est plus à chercher du côté de Glen Cook, de la guerre froide, de la Première Guerre mondiale et de Joe Abercrombie, voire Daniel Polansky, que chez G.R.R. Martin.

Malgré tout, il ne faudrait surtout pas réduire la prose d’Ed McDonald à ces prestigieuses références : oui, il y a de nombreux points communs avec ses inspirateurs, mais l’auteur a aussi créé un monde et une atmosphère uniques. Pour une première oeuvre, le résultat impressionne franchement, tant le style, les codes et l’intrigue sont maîtrisés. C’est donc avec une réelle impatience que je vais attendre la sortie du tome suivant du cycle ! 

Genres

(si vous rencontrez un terme que vous ne connaissez pas, n’hésitez pas à vous référer à cette série d’articles).

Au vu de mon introduction, il vous sera facile de deviner que ce roman se classe au sein de la Dark Fantasy et de la Fantasy post-apocalyptique. Il y a des armes à feu à platines à mèche (en anglais : Matchlock), ce qui fait donc qu’il peut aussi être rangé au sein de la Gunpowder Fantasy et non de la Flintlock Fantasy, plus spécifique, qui met en jeu à la fois des platines à silex, plus évoluées, et une ambiance Napoléonienne / Révolution qui fait ici totalement défaut (notez qu’une paire de « Flintlock pistols » est mentionnée en une occasion, mais vu que c’est la seule fois où le terme est utilisé -alors que « Matchlock » revient à de multiples reprises-, il est plus probable qu’il s’agisse d’une erreur de la part de l’auteur que d’autre chose).

Le cas du niveau de technologie est plus épineux : étant donné que le contexte (sur lequel je reviendrai en détails) mélange machines et magie, il serait tentant de classifier Blackwing dans la Gaslamp Fantasy, la variante fantastique du Steampunk, ou dans l’Arcanepunk. Cependant, étant donné qu’il n’y a ni vapeur, ni contexte pseudo-victorien net, et que les armes à feu sont un peu trop primitives pour cadrer totalement avec l’Arcanepunk, je vais m’en abstenir, préférant le ranger parmi les livres montrant une bonne dose de technologie alimentée par la magie sans pour autant non plus être de la Science-Fantasy pure et dure.

En fait, sur le plan technologique, ainsi que sur celui d’une certaine ambiance guerre froide, ce livre me rappelle un peu Vif-argent de Stan Nicholls.

Notez enfin que Blackwing relève de certains codes de l’Horreur (dont le détournement de choses inoffensives -ici les enfants- pour renforcer l’impression horrifique) et du roman noir. J’aurais même tendance à dire qu’il s’apparente presque plus à son précurseur, le roman gothique, notamment dans l’utilisation d’un décor lugubre destiné à établir une atmosphère très particulière.

Misère, misère, c’est toujours sur les pauvres gens, que tu t’acharnes obstinément ! *

Coluche.

La partie de l’univers que l’on nous montre (il est fait mention d’un autre continent, de l’autre côté de l’océan, dont les personnages ne savent quasiment rien) est relativement facile à résumer : à l’est se trouve l’Empire Dhojaran, dirigé par une demi-douzaine d’entités non-humaines appelées les Deep Kings (Rois des profondeurs : on les appelle ainsi car dans le passé, quelqu’un a -temporairement- réussi à les emprisonner au fond de l’océan). Les Rois sont immortels, très, très anciens, et inimaginablement puissants (l’auteur déclare à leur sujet que leur pouvoir est si vaste et si ancien qu’il éclipse les concepts de Temps, de mortalité et d’Humanité). La description de l’un d’eux en fait une forme d’ombre qui n’est pas sans rappeler certaines description de Sauron ou des Nazguls, avec une parenté plus qu’évidente avec les Maîtres d’Ombre de Cook et évidemment cet aspect Lovecraftien lié au nom et à la « tombe / prison marine ». Ils ont transformé, à l’aide de leur sombre magie, les habitants de leurs conquêtes, en faisant des créatures à la peau grise, sans nez, aux yeux inhumains, connues sous le nom de Drudge (ce qui signifie… bête de somme !), portant dans leur chair l’emblème de leurs maîtres et dans leur esprit, désormais incapable de ressentir la moindre émotion, la loyauté aux Deep Kings inscrite en lettres de feu. Les Rois lancent des armées fortes de centaines de milliers de soldats sur tous les pays environnants, mais particulièrement sur le Dortmark, une confédération de cités-états.

Or, il se trouve que le Dortmark possède lui-même son propre groupe d’êtres surpuissants, les Nameless (Innommés : le terme vient du fait qu’ils utilisent un pseudonyme / surnom, afin que leur « vrai nom » -dans le sens magique du terme- ne soit pas connu de leurs ennemis). Ils ne sont pas des dieux, « juste » des sorciers devenus immortels et d’une puissance absolument colossale (très, très, très au-dessus de leurs confrères normaux, à tel point qu’ils ont gagné le titre envié de Magicien –Wizard, par opposition à Sorcerer-). Mais bon, du point de vue d’un humain normal, il n’y a pas grand-chose qui les sépare d’une divinité, notamment dans la possibilité qu’ils ont de déclencher miracles ou apocalypse.

Au quotidien, la Grande Alliance (lâche, à but uniquement défensif) du Dortmark, association de sept Cités-Etats (jadis neuf, mais deux ont été détruites lors de la création explosive de la Plaie), est dirigée par un Grand-Prince, lui-même élu par les Princes-électeurs de chaque ville-membre. Notez qu’il ne s’agit pas du seul élément d’inspiration (saint-empire romain) germanique, puisque certains noms rappellent aussi cette nation (le Prince Adenauer, par exemple). D’ailleurs, tous les éléments dont s’est servi l’auteur pour bâtir son univers se trouvent dans la même région de notre monde, puisque outre la touche germanique, il y a aussi un puissant parfum slave, notamment dans certains autres noms de famille ou dans ceux des villes (Valengrad, Lennisgrad). Cependant, en sous-main, ce sont les Innommés les tauliers : l’un d’eux, Crowfoot, a des agents bien humains, nommés Blackwing (d’où le titre du livre). Leur tâche principale est de traquer l’hérésie, à savoir les sympathisants aux Dhojarans ou les adeptes du culte qui fait des Rois des dieux. Ils sont aussi chargés de protéger les défenses du pays, y compris des incompétents et des profiteurs. Ils doivent enfin abattre les créatures des Rois infiltrées soit dans les cités, soit dans le no man’s land qui sépare les deux pays. L’unité Blackwing n’a pas vraiment de statut (militaire, notamment) officiel, mais son pouvoir officieux est considérable : tout officier en-dessous du grade de Colonel a tout intérêt à leur obéir promptement, et l’aura de peur qu’ils exercent sur le peuple est réelle (bien qu’une absence d’ordres de la part de Crowfoot depuis cinq ans l’ait un peu atténuée). En gros, ils sont entre l’agent fédéral, l’inquisiteur et le Répurgateur de Warhammer (auquel on pense souvent, au passage). Et on ne plaisante pas avec le devoir : tout Blackwing qui n’accomplit pas sa mission meurt après plusieurs jours d’affreuses tortures !

Il faut bien comprendre une chose : les Rois des Profondeurs contre les Innommés, c’est un peu un match Asservis / Maîtres d’Ombres / Dominateur ou Dame / Nazguls vs… eh ben vs la même chose, mais en plus sympa envers l’humanité (une anecdote assez emblématique : Nall est considéré comme le plus sympathique des Nameless, parce qu’avec lui, les tortures durent un jour ou deux « seulement » :D). L’influence de Glen Cook et de son meta-cycle de la Compagnie Noire est ici déterminante.

La guerre dure depuis des siècles, mais quatre-vingts ans auparavant, une attaque en force des Dhojarans, menée par certains des Rois en personne, a bien failli faire disparaître le Dortmark : pour la repousser, un des Innommés, Crowfoot, a utilisé une arme appelée le Cœur du Vide, sorte d’équivalent (techno-)magique d’une bombe atomique, qui a laissé le no man’s land connu sous le nom de Misery (j’espère que le traducteur tiendra compte du contexte et utilisera plutôt un terme comme Plaie -c’est celui que je vais employer dans la suite de cette critique- plutôt que Misère ou Malheur). La Plaie, donc, est l’équivalent d’une zone qui a été touchée par une frappe nucléaire (plus un arbre, plus d’eau, les humains / animaux mutent, les villes sont détruites, la poussière et l’air sont empoisonnés, etc), mais en beaucoup plus surnaturel (le Cœur du Vide a généré une onde d’énergie telle que les lois de la Réalité elles-mêmes ont été brisées ou distordues) : il y a des trous dans la trame du monde dans le ciel (d’où s’échappent une sorte de plainte qui évoque le chant des baleines ainsi que des éclairs et une étrange lumière blanc-bronze), l’herbe s’est transformée en verre mortellement coupant, et si vous avez des disparus qui vous sont chers, la magie corrompue ambiante est tout à fait susceptible d’en faire apparaître les fantômes ! De plus, l’espace s’y comporte étrangement : vous pouvez marcher en droite ligne pendant trois jours (oui, l’endroit est très vaste) et vous retrouver… à votre point de départ. Seuls de rares endroits (dont les ruines des deux Cités-Etats soufflées par l’explosion) sont « fixes ». Pour se déplacer en toute sécurité, il faut avoir un entraînement spécial, ainsi qu’une sorte d’astrolabe utilisant les trois lunes de la planète comme point de référence (les Navigateurs sont donc précieux). L’auteur emploie quatre mots récurrents pour caractériser l’endroit : magie corrompue, poison, irréalité, fausseté (wrongness).

Histoire d’assurer la sécurité à long terme du Dortmark, un des Innommés, Nall, s’est lancé après le cataclysme dans une entreprise colossale : il a mis au point une arme (techno-)magique d’une puissance terrifiante, son Engine (disons Machine plutôt que moteur, ça sonnera mieux), en gros l’équivalent d’une frappe au Napalm capable de tout stériliser sur une bande de 30 kilomètres, y compris un Roi des Profondeurs. Comme le dit l’auteur, la chaleur générée ferait « passer l’enfer pour un après-midi d’été ». La Machine est enfouie loin sous la citadelle de Valengrad, ville qui constitue la charnière des dizaines de Stations qui forment le Range (disons la Ligne, par analogie avec celles de type Maginot). Dans chacune de ces dernières, un levier permet de déclencher l’arme en cas d’attaque massive de l’ennemi, qui ne s’y risque d’ailleurs plus. Les Stations ceinturent la frontière avec la Plaie (la Misery, c’est bon, vous suivez ?), où personne, à part des sympathisants en fuite ou les Blackwing qui les poursuivent, ne rentre.  La Ligne, c’est aussi 40 000 hommes, des canons, des mousquets et des tonnes de flèches, et bien sûr des murs capables de résister aux boulets et à la sorcellerie.

J’ai trouvé ce Worldbuilding vraiment impressionnant sur plusieurs plans : d’abord, il se sert d’éléments, historiques (que ce soit ceux dont j’ai parlé plus haut, l’analogie avec la guerre de tranchées / les nids de mitrailleuse que constituent les Stations ou la dissuasion nucléaire que constituent la Machine ou la Plaie) ou fictionnels connus, mais arrive à générer quelque chose d’inédit et de personnel à l’arrivée ; ensuite, le livre est plutôt petit (moins de 400 pages) mais l’auteur arrive à distiller énormément d’informations de façon très efficace, à la fois par rapport à la précision du tableau final et dans la façon très graduelle qu’il a de vous donner et de vous faire intégrer les données. Attention cependant, l’auteur reste (sans doute volontairement) flou sur certains points, notamment les Rois, leur nature et leur origine. J’espère que nous en apprendrons plus sur certains sujets (celui-ci ou les autres Innommés que Nall et Crowfoot -j’ai été très intrigué par la Dame des vagues, par exemple-) dans les tomes suivants !

Au passage, Ed McDonald crée un « bestiaire » bien à lui, formé des Mutants de la Plaie, des Drudge transformés par les Rois ou bien des serviteurs les plus redoutables de ces derniers, les Bride (mariées) utilisées en infiltration au Dortmark afin de créer des « ruches » de sympathisants (elles ont le pouvoir de séduction d’une succube, en gros) et surtout les Darling (je traduirais ça par Mignon -et ce pour plusieurs raisons-, personnellement), qui n’ont d’un enfant d’une dizaine d’années que l’apparence, étant en réalité bien plus vieux et retors, et surtout étant de très puissants sorciers (il faut trois Battle Spinners pour en vaincre un, et encore, avec la plupart du temps deux morts…).

Notez que certains points pourraient flirter, chez un autre auteur, avec le ridicule ou le grotesque (l’œil qui rampe, par exemple), mais que même chez moi qui ait une tolérance très limitée au Freak Show, c’est très bien passé.

Magicbuilding et technologie… pardon technomagie

La magie courante est basée sur la lumière, mais pas comme chez Brent Weeks par exemple : on fait subir à la lumière des trois lunes (et seulement celle-là : celle du soleil ou de chandelles par exemple ne peut pas être employée) un procédé appelé Spin afin d’en extraire une ressource appelée Phos (une forme de magie « congelée », si vous voulez). Le dit procédé est dangereux, pouvant occasionner blessures, brûlures, mutilations et folie (le terme anglais « lunatic » prend ici un autre sens !). Certains sorciers mineurs, appelés Talents, sont juste capables d’accomplir cette tâche, tandis que d’autres, appelés Spinners (ou Sorciers, avec une majuscule), peuvent ensuite utiliser des batteries chargées avec le Phos pour alimenter une puissante magie (illusions, rafales d’énergie, etc). Le point intéressant est que le Phos stocké dans ces accumulateurs peut alimenter une sorte de technologie magique (existant, c’est à signaler, depuis « des centaines d’années ») tout comme l’électricité alimenterait une technologie tout court : il y a des néons, l’équivalent de la radio, des projecteurs, des sirènes d’alarme, du chauffage, des purificateurs d’eau, des dispositifs pour recueillir l’humidité de l’air dans la Plaie (où il n’y a pas d’eau autrement), des presses à imprimer automatiques, et ainsi de suite.

Il existe des Phos mills (« moulins » / usines à Phos), où des dizaines de Talents travaillent jusqu’à mettre en péril leur intégrité physique et mentale (la mortalité est d’ailleurs élevée et précoce) pour remplir toujours plus de batteries à Phos, à la fois pour alimenter les Spinners, la technologie magique dont se servent les gens et surtout la Machine de Nall : en effet, elle nécessite, pour fonctionner, des quantités colossales d’énergie.

Notez que ce qui sépare un Magicien comme les Innommés d’un Spinner normal est justement l’endroit d’où est tirée l’énergie utilisée pour lancer les sorts : les Spinners la puisent dans une source extérieure (des batteries ou « grenades » à Phos), tandis que les Magiciens la tirent d’eux-mêmes. En effet, leur corps en génère une quantité toujours croissante, jusqu’à atteindre un niveau où le sort miraculeux ou apocalyptique est possible.

Les Rois et les Mignons utilisent une sorcellerie ténébreuse (dans tous les sens du terme) qui semble être complètement à l’opposé de celle, basée sur la lumière (des lunes), des Spinners.

Là encore, j’ai trouvé le Magicbuilding très efficace, dans le même sens que j’ai donné à ce terme plus haut (et puis il a le mérite d’exister, hein, certain-e-s auteur-e-s français-es devraient en prendre de la graine). Certes, ça n’a pas la profondeur qu’on trouve chez Weeks, Sanderson ou quelques autres, mais ça fait le job, c’est plutôt original et ça fonctionne bien. J’ai trouvé aussi très intéressant que sans qu’il s’agisse d’un ancien contexte SF transformé en contexte fantasy après une apocalypse quelconque, on ait cette fois une vraie catastrophe créée uniquement par la magie, ainsi qu’une pseudo-« technologie » qui, là encore, n’est qu’une émanation de la magie. Voilà le type de monde que j’aimerais voir un peu plus souvent !

My friend of misery *

Metallica, 1991.

Nous suivons Ryhalt Galharrow, un des sept Capitaines des Blackwings (l’organisation est petite, et fait appel à des mercenaires pour servir de force d’appoint), portant sur le bras un tatouage représentant un corbeau. Lorsque son « patron », Crowfoot, veut communiquer avec lui, le tatouage se transforme en vrai oiseau (parlant), s’extrayant du bras du pauvre homme (dans une scène -récurrente- assez gore, d’ailleurs). Et justement, alors qu’il traque, avec ses hommes (et femmes), une belle bande d’assassins et de mercenaires, un couple de sympathisants dans la Plaie, il reçoit l’ordre de se rendre fissa vers la station douze, afin de « la » protéger (mais sans donner l’identité de la femme en question). Il se trouve qu’il s’agit de Lady Tanza, une Spinner d’une puissance hors-norme qui est aussi (et surtout !) une vieille connaissance de Galharrow… La station va être attaquée, ce qui ne sera que le début des ennuis pour le duo : pour sauver son bras-droit, Ryhalt va devoir signer une dette auprès de Saravor, sorte de sorcier-médecin très Docteur Frankenstein qui ne rigole pas avec le pognon qu’on lui doit ; il va devoir protéger Ezabeth Tanza (ce prénom est un trait de génie : ça rappelle à la fois Elizabeth et Erzsébet -la Comtesse Bathory chère à Cradle of Filth et aux autres groupes de Black Metal-, c’est juste brillant et là encore, ça évoque les codes du roman gothique) des gens qui cherchent à la faire taire (en la faisant passer pour une folle et une hérétique prompte à propager une panique sans fondement) lorsqu’elle dit qu’il y a quelque chose qui cloche avec la Machine ; enfin, il va devoir échapper à des attaques répétées par le même Mignon.

Galharrow est un personnage très, très soigné : vraiment complexe, ni blanc (il est impitoyable, sanglant, sans scrupules pour parvenir à ses fins, c’est un alcoolique au passé trouble, etc), ni totalement noir, avec un vrai historique derrière, c’est vraiment un protagoniste très intéressant. Les autres personnages sont plus ou moins développés, intéressants ou stéréotypés (ou pas), mais au moins, ils ont le gros mérite de correspondre aux codes de la Dark Fantasy : burinés, mutilés, brûlés, cassés psychologiquement, fatalistes (voire nihilistes), violents, ripailleurs, gros buveurs, sans scrupules, ils sont loin des personnages tout propres et tout mignons des écrivaillons qui s’auto-estampillent Dark Fantasy sans même savoir de quoi ils parlent. Outre Galharrow, mention spéciale à Lady Tanza et à Saravor, que j’espère revoir dans les tomes suivants (et surtout en savoir plus sur lui). Et même si Nenn est très (trop ?) stéréotypée, c’est un personnage que j’ai beaucoup aimé également.

L’intrigue est une enquête (ou plutôt plusieurs : sur la Machine, la disparition de Gleck Maldon, la séquestration d’Ezabeth, un incendie, le meurtre du serviteur du Comte Tanza, etc) quasiment policière (un Blackwing est plus ou moins l’équivalent d’un agent fédéral ou d’une quelconque Police secrète, après tout) à ramifications politiques, mais il est important de souligner qu’elle propose des batailles martiales ou magiques de proportions assez épiques. Ce qu’il faut retenir est que cette intrigue est très astucieuse (mais aussi complexe), avec des retournements de situation finaux assez (voire complètement) inattendus pour certains. Je dois dire que globalement, de l’ambiance à l’histoire en passant par le worldbuilding, le style et les personnages, j’ai été bluffé par la maîtrise d’Ed McDonald, surtout compte tenu du fait qu’il ne s’agit que d’un premier roman ! 

Je le disais, l’ambiance très particulière est un gros point fort du roman : elle est certes lugubre, mélancolique (sur la jeunesse et les occasions perdues), violente, sombre et parfois nihiliste, mais elle envoûte. L’écriture est très bonne : à la fois fluide, efficace, offrant son lot de phrases cultes ou de tournures, de petites phrases, qui font mouche, qu’on prend plaisir à relire et à savourer (sans jamais tomber dans le m’as-tu-lu, mais plutôt avec une culture du mot juste très Gemellienne). McDonald a tout compris à la Dark Fantasy, et a su en restituer l’essence avec les mots qu’il fallait, sonnant toujours juste, jamais ou quasiment stéréotypé ou artificiel. Notez que le récit est fait par Galharrow, à la première personne du singulier, ce qui est encore plus immersif. Notez aussi que ce n’est pas fait pour les âmes sensibles : c’est gore, ça sent le sang écarlate (comme disait le Grand Orchestre du Splendid), les excréments (mais pas le sexe, ou si peu, assez bizarrement), le vomi, les combats sont explicites et ça ne respire pas vraiment la joie de vivre, hein (mention spéciale à la thèse scientifique écrite dans un mélange d’urine et d’excréments, mixture que ne renierait pas Metallica, au passage -cf la pochette de Load-) Malgré tout, il y a une histoire d’amour (et plutôt belle, de surcroît), qui réussit à ne pas dépareiller dans l’atmosphère « dark » ambiante et à ne jamais paraître gnan-gnan (un tour de force !).

Je reviens un instant sur l’allégorie de la Guerre froide combinée à celle de la Guerre des tranchées : elle est très claire lorsqu’on lit des phrases du genre « The states are all but bled dry by the nerver-ending need to throw men and weapons into this bloody strip of land » (« les nations sont tout simplement saignées à blanc par le besoin incessant d’expédier des hommes et des armes dans cette sanglante -ou maudite ?- bande de terre »).

La fin est franchement réussie, et vous serez, je pense, intéressé par le fait que ce roman peut tout à fait s’envisager comme un one-shot (même s’il fait partie d’un cycle), puisque cette fin donne une conclusion satisfaisante à tous les arcs narratifs abordés dans ce tome 1.

En conclusion

Dans cette (Grim)Dark / Gunpowder Fantasy post-apocalyptique, la lutte sans merci entre deux nations et surtout entre deux groupes de puissants sorciers très inspirés par les Asservis de Glen Cook a mené à l’utilisation d’une arme magique suprême, sorte d’équivalent de la bombe atomique, puis à la mise en place d’une chaîne de stations devant déchaîner les feux de l’enfer sur toute nouvelle tentative d’invasion. Sauf qu’une sorcière met en doute la capacité de l’arme défensive à fonctionner, et que l’ennemi commence à sonder la frontière pour voir si c’est vrai ou pas… Ce sera au Capitaine Galharrow, de l’unité Blackwing (croisement entre un agent fédéral, un policier politique, un Inquisiteur et un Répurgateur à la Warhammer) de protéger cette femme contre toutes les menaces, externes… ou internes, et d’établir la vérité avant que les Cités-Etats de Dortmark ne soient submergés par les Rois des Profondeurs et leurs troupes mutantes.

Maîtrise totale des codes de la Dark Fantasy, aspect post-médiéval via une techno-magie et la présence d’armes à feu, aspect post-apocalyptique, écriture et intrigue assez bluffantes pour un premier roman, ambiance lugubre, presque gothique, très particulière mais très réussie, Blackwing (premier tome d’un cycle mais qui peut aussi parfaitement s’envisager comme un one-shot) est une réussite quasi-totale, qui, certes, s’inspire des Grands Maîtres (dont Cook et Abercrombie) mais propose aussi et surtout un univers vraiment très personnel, abouti et solide. Bref, si vous êtes amateur du genre ou cherchez à aller au-delà du médiéval-fantastique pipi-caca, ce livre est pour vous.

L’actualité de la Fantasy anglo-saxonne (en VO) a été particulièrement riche ces dernières semaines, et si le niveau général s’est révélé assez haut, ce roman est clairement au sommet de la pyramide.

Niveau d’anglais : plutôt facile.

Probabilité de traduction : certaine (droits achetés par Bragelonne).

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman, je vous conseille la lecture des critiques suivantes :

Publicités

14 réflexions sur “Blackwing – Ed McDonald

  1. Ho ça va sortir chez Bragelonne? Sympa ! Je vais l’attendre en VF alors, ça me donnera plus le temps de lire d’autres livres en attendant qui ont moins de chance d’être traduits ^^

    Ça m’a l’air d’être un beau mélange et en plus j’adore les enquêtent en fantasy du coup je pense qu’il est totalement pour moi ce livre (malgré son coté grimdark qui n’est pas forcement ce que je préfère).

    J'aime

    • L’achat des droits par Bragelonne, c’est une info qui a été donnée par Herbefol sur le forum de PSF, et vu qu’en général il est bien au fait de ce qui se passe dans l’édition française, j’ai tout à fait tendance à lui faire confiance sur ce coup là. De toute façon, même si Bragelonne démentait, c’est trop intéressant, à mon sens, pour ne pas être traduit, par l’Atalante par exemple, dont c’est théoriquement tout à fait la came (ne serait-ce que vu la parenté avec Glen Cook).

      Effectivement, tu as la bonne attitude, autant lire en VO ce qui ne sera jamais traduit (et il y en a des tonnes).

      J'aime

      • Pour le coup, je n’ai pas fait jouer de source secrète pour cette info. Ça vient directement de Stéphane Marsan dans le podcast Dream On, au 10e épisode. 🙂
        http://dreamoncast.unblog.fr/2016/12/08/dream-on-10/
        Un achat de droit n’est pas toujours la garantie d’une publication, l’éditeur peut changer d’avis, trouver finalement que ça n’a pas assez de potentiel, etc. Mais vu les bons échos sur l’ouvrage (car il n’y a pas qu’Apophis que ça emballe) je doute que ce livre finisse dans la case « non mais finalement on va laisser tomber. »

        J'aime

  2. Merci pour la critique . Je l’avais aussi repéré mais j’ai préféré acheter clash of eagles de alan smale à voir après lecture si j’avais raison.Sinon je me joins au autre et je vais attendre la VF.

    Aimé par 1 personne

  3. Cette fantasy nouvelle m’enchante! Avec les poudres-mages, les deux ou trois précédents avis, c’est un développement qui m’attire beaucoup.Celui-ci ne fait pas exception, tu te doutes bien que c’est avec une grande impatience que je vais attendre sa sortie chez Bragelonne.
    Merci Apo. Je ne crois pas te surprendre… 🙂

    Aimé par 1 personne

  4. Pingback: Une note de fraîcheur pour conclure août 2017 – Albédo

  5. Pingback: The A(pophis)-Files – épisode 3 : Ils connaîtront la puissance de ton épée ! | Le culte d'Apophis

  6. Pingback: The black tides of Heaven – Jy Yang | Le culte d'Apophis

  7. Pingback: Godblind – Anna Stephens | Le culte d'Apophis

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s