Rapprochement à gisement constant – H. Paul Honsinger

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C’est bourré de maladresses, mais qu’est-ce que c’est bien !

honsinger_2Rapprochement à gisement constant est le second tome de la trilogie De haut bord, après Cœurs d’acier, et… Comment ? Oui, c’est son vrai titre. Non, ce n’est pas une blague (en tout cas pas de ma part, même si après le Libration de Becky Chambers -oui, Libration, et pas Libération-, on peut se poser la question de l’existence d’un concours humoristique chez l’Atalante, du genre « le titre le plus improbable »). Oui, ce n’est pas très vendeur, en effet. Non, ça n’a rien à voir avec le titre original (For honor we stand). Vous dites ? Ça vous évoque plus un classeur thématique de process techniques dans une usine sidérurgique moldave qu’une grande aventure spatiale ? Je ne sais pas, je vous laisse la responsabilité de vos propos…

Bon, trêve de plaisanterie. Avant d’entrer dans le vif du sujet, signalons la splendide couverture signée Gene Mollica (c’est le même génie artistique qui a signé celles de la trilogie des Poudremages, qui sont pour moi un chef-d’oeuvre absolu d’expressivité du personnage représenté). Si je devais résumer mon sentiment sur ce roman (et ce n’est pas facile) en une phrase, je dirais qu’il est à la fois très maladroitement écrit par moments, et globalement absolument passionnant. Paradoxal, non ? Mais voyons tout cela plus en détails !

Du bon…

Le roman commence quelques semaines après la fin du tome 1. Il se divise en gros en cinq parties, pour 478 pages au total (plus un glossaire aussi bien fait qu’indispensable, les acronymes militaires restant très présents). Il est globalement nettement plus rythmé, prenant et intéressant que son prédécesseur, même si, comme nous le verrons, il est loin d’être dépourvu de défauts.

Le début est très fort, presque brutal : pas de montée en puissance progressive, le livre s’ouvre sur un scène dans laquelle le Cumberland est poursuivi par deux croiseurs Krags, et va appliquer une tactique qu’on croirait tout droit sortie du cerveau du Capitaine Sheridan. Le vaisseau va plonger dans l’atmosphère d’une Géante Gazeuse, et s’y cacher tel un sous-marin tout en préparant un mauvais coup aux vaisseaux qui le chassent. Remarquons d’ailleurs que l’allégorie spatiale du combat subaquatique déjà très présente dans le tome 1 continuera à se renforcer, avec notamment l’emploi d’antennes remorquées remarquablement similaires à celles qui équipent les sous-marins modernes (dont, sinon, les sonars seraient sourds dans la direction de l’hélice).

Après cette ouverture à grand spectacle, le bon docteur est envoyé, accompagné de son ami le capitaine Robichaux, sur Rashid, parce que Wortham-Biggs les y mande. Ne croyez pas, cependant, que cette mission diplomatique va se révéler sans intérêt ou de tout repos : le gentleman se révèle être tout autre chose que ce qu’il paraît, et un émir dissident fait parler la poudre, occasionnant quelques scènes trépidantes.

Dans une troisième partie, le Cumberland va être envoyé rejoindre un groupe de destroyers et de frégates, commandé par un abruti peu taillé pour le combat en première ligne, plein d’arrogance et bénéficiant de puissants appuis politiques, bref un quasi-incontournable de la SF militaire. Le voyage va être l’occasion d’une nouvelle histoire de trafic sur le vaisseau et surtout de mieux découvrir les cadets (avec notamment une scène pleine d’émotion, qui permet d’en savoir plus sur le passé et la psychologie de Robichaux).

Dans la quatrième partie, le convoi est chargé d’escorter un émissaire de l’Union vers une réunion capitale avec les alliés, anciens (Pfelung) ou nouveaux, de cette nation. Les ordres débiles du Commodore cité plus haut vont donner bien du fil à retordre à notre Cajun préféré, qui va même être obligé de poursuivre un croiseur Krag dans l’espace Vaaach, cette espèce de Koalas carnivores géants hyper-agressifs et technologiquement avancés déjà croisée dans le tome 1. Et encore une fois, cela va être l’occasion de quelques dialogues fort savoureux.

Et puisqu’on parle de dialogues pittoresques… avec le retour de l’amiral « Tape-dur », ceux-ci vont encore monter en puissance. Dans l’ultime partie (la plus courte mais la plus intéressante), on en apprendra plus sur cet univers (notamment la raison pour laquelle autant de races d’un niveau technologique équivalent ont émergé en même temps sur la scène interstellaire -et là, je pense que Mr Honsinger peut dire merci à Mr Reynolds pour l’inspiration-) et le cours de la guerre subira plusieurs retournements de situation de grande envergure, jusqu’à une fin ma foi très réussie. Notez que s’il y a des évolutions qui rapprochent un peu (plus) cet univers de l’Honorverse (notamment l’apparition de Supercuirassés de plusieurs millions de tonnes), il reste par contre des différences radicales, notamment impulsées par la volonté de coller plus à la guerre sous-marine à la Clancy / DiMercurio qu’au combat typique des aventures de la Salamandre : songez qu’ici, 15 missiles par cible est considéré comme un chiffre énorme. A comparer aux milliers, voire dizaines ou centaines de milliers de projectiles impliqués dans le cycle d’Honor Harrington…

Très honnêtement, si j’avais trouvé le tome 1 sympathique, on sentait cependant les origines d’auteur auto-édité et on était loin des cadors du genre, les Weber et autres Campbell. Je ne me suis donc pas particulièrement pressé pour lire ce tome 2, sorti il y a un peu plus d’un mois déjà. Et pourtant, malgré une impression assez mitigée sur son prédécesseur, et les défauts que j’ai trouvé à Rapprochement à gisement constant (que j’expose en détails plus loin), j’ai pris un sincère plaisir à lire ce roman, plus rythmé, plus intéressant et avec plus d’action que le tome 1. Il y a certes beaucoup de déballage d’infos, mais pour ceux qui sont passionnés par la technologie spatiale à la David Weber, c’est plus un atout qu’un défaut. Les scènes de combat sont haletantes, il y a une vraie tension dramatique que je ne retrouvais pas vraiment dans Coeurs d’acier. C’est donc avec une vraie impatience que je vais attendre l’ultime opus de la trilogie (dont on sait au moins déjà qu’il portera un titre « normal »  😀 ).

… et du mauvais

Les mauvais points sont loin d’être anecdotiques dans ce roman. On peut en distinguer de deux types : ceux qui sont dus à l’auteur, et ceux qui sont de la responsabilité de son éditeur français et du traducteur.

L’auteur et son écriture aux deux visages

On l’a vu, les aventures du Cumberland et de son équipage sont très prenantes, ce tome 2 est (globalement) largement supérieur à son prédécesseur, mais cela ne veut pas pour autant dire que l’écriture de H. Paul Honsinger n’est pas critiquable. Au chapitre des points positifs, je parlerai du nombre en très nette diminution de références à Star Trek ou des expressions en allemand, ainsi que du rythme mieux maîtrisé, mais par contre les défauts et maladresses restent légion.

– La connaissance étendue de l’histoire (principalement militaire, mais pas que) dans cet avenir lointain (trois siècles) de l’ensemble des personnages est toujours aussi irréaliste. Que 2-3 d’entre eux en aient un haut degré de maîtrise, passe encore, mais que tous les personnages, même les secondaires ou tertiaires, saisissent au quart de tour les allusions les plus subtiles, non. De fait, les dialogues concernés frôlent le ridicule.

– Robichaux est toujours aussi ultra-perspicace à propos des intentions et des tactiques de l’ennemi Krag, à tel point qu’on se demande si son second prénom n’est pas Paco ou Nostradamus. Même Honor Harrington se plante, de temps en temps, mon bon monsieur Honsinger ! De même, il y a une scène où Ibrahim (pardon, « Bram ») balance, comme ça, au détour d’une phrase, une idée géniale pour améliorer significativement la conception des vaisseaux furtifs, à laquelle aucun concepteur d’astronefs, dont c’est le métier, hein, n’avait pensé jusque là. Au passage, ce bon docteur passe sa vie au CIC, ce qui, particulièrement avec un vaisseau en branle-bas de combat, est moyennement réaliste…

– Il y a une quantité é-nor-me d’info-dump et de « tell, don’t show » à la place du « show, don’t tell » de tout écrivain sain d’esprit. On évite le « mais mon cher, vous n’êtes pourtant sans savoir que… » seulement parce que Bram, qui ne connaît rien aux vaisseaux et à la tactique (parce qu’il est médecin) sert de candide et de pompe à informations. Heureusement pour Honsinger, ce qui est décrit est intéressant, parce que sinon, bonjour le somnifère !

– L’auteur fait parfois preuve d’une espèce de lyrisme niais, comme dans sa scène où les Romanoviens déclarent aux Rashidiens que « les fils de Rome et ceux de la Mecque vont partir, unis, au combat ».

– Enfin, le plus agaçant : je n’ai pas toujours le sentiment qu’Honsinger sache bien de quoi il parle en matière militaire (ou alors c’est un coup du traducteur ?). On a ainsi droit à un officier commandant une frégate dont le grade est « lieutenant de frégate » (p 330 ; ça n’existe nulle part, à ma connaissance, ni dans la Marine Nationale, ni dans l’US Navy), et surtout au fait que ces dernières sont considérées comme plus puissantes mais moins insaisissables que les destroyers (c’est exactement l’inverse : un destroyer est d’un tonnage plus élevé qu’une frégate, donc il est moins agile mais mieux armé qu’elle).

Une traduction perfectible, une relecture indigne de l’Atalante

Je le disais déjà récemment dans ma critique du Voyage du Basilic de Marie Brennan, mais ces derniers temps l’Atalante me semblait très en-dessous du niveau d’excellence qui caractérisait cet éditeur jusque là en matière de qualité des relectures et des traductions. Le roman de H. Paul Honsinger ne fait malheureusement que confirmer de façon appuyée cette impression, tant la traduction est perfectible et les erreurs de relecture nombreuses par rapport aux standards établis par la maison d’édition Nantaise. Je ne vais pas forcément mettre en cause le traducteur, qui n’en est pas à son premier travail, ni la politique de l’éditeur, dont on ne voit pas pourquoi elle serait soudain devenue plus laxiste, et je vais préférer croire à des délais un peu trop serrés ou à un manque de bras (ou plutôt de globes oculaires Mk I). Il n’empêche que dans l’intérêt des gens concernés aussi bien que dans celui des acheteurs potentiels, je vais, comme c’est mon habitude, pointer les erreurs en question :

  • Le « do-it-yourself » : lorsque je veux lire en anglais, j’achète en anglais, hein. Je ne vois pas pourquoi cold gas est laissé tel quel dans la VF (p 28), alors que l’équivalent français existe (propulsion à gaz froid). Et dans le même genre, le néologisme afterfuser (équivalent spatial d’afterburner) aurait du être traduit par Postcombustion, tout simplement, plutôt que d’être laissé tel quel (et à de multiples reprises, circonstance aggravante).
  • Le « traduit directement sans se préoccuper de l’expression correcte » : protocole de poignée de main (p 49) pour Handshake protocol, à la place de l’expression correcte qui est « protocole d’établissement de liaison ».
  • Le « n’existe dans aucun dictionnaire » : inidentifiée (p 104), probablement un bricolage maison à partir de l’anglais unidentified, dont la traduction correcte est « non identifiée ».
  • Les maladresses : « une flotte de la mer salée » (p 129), expression assez grotesque probablement destinée à rendre l’anglais « wet navy » (par opposition à « space navy »), mais qui serait avantageusement remplacée par un « flotte maritime » (par opposition à « flotte spatiale »).
  • Les « ne devrait pas exister chez des gens de ce calibre » : Pearl Harbour (p 129, toujours -décidément…-) à la place de Pearl Harbor, la cuisine cajune (p 440) au lieu de cajun (le terme reste identique au féminin).
  • Et enfin les « suis pas réveillé, moi… » : Maximian (p 184) devient Maximimian à la page suivante, le pot aux rosess (p 262), « il file vers la zone perturbée par le fouet à œufs » (p 378) au lieu de hors de (d’évidence, d’après le contexte), et enfin « au cas il serait plus long » qui oublie un « où » (p 437).

En conclusion

Malgré une traduction perfectible et une relecture qui l’est encore plus, ainsi qu’une écriture de l’auteur qui est encore très loin d’être dépourvue de défauts (mais est en progrès), j’ai passé un excellent moment (comme dirait l’estimé Blackwolf) avec ce tome 2, vif, prenant et plein de tension dramatique. L’univers et les personnages s’étoffent, les enjeux de la guerre sans merci contre les Krags montent, et le final du cycle promet d’être aussi passionnant qu’explosif. C’est donc la preuve qu’on peut être conscient des défauts d’un livre (bien réels), mais pourtant le vivre intensément et, globalement, l’apprécier sincèrement.

Pour aller plus loin

Ce roman est le second d’une trilogie : retrouvez sur Le culte d’Apophis les critiques du tome 1 et du

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce livre, je vous conseille la lecture des critiques suivantes :

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16 réflexions sur “Rapprochement à gisement constant – H. Paul Honsinger

  1. Du coup maintenant je suis bien embêtée. Je m’étais mis en tête que je ne lirais surement pas la suite, du moins pas avant longtemps (la fin de la série? Enfin histoire de soit les trouver en occasion soit de voir si ça va sortir en poche) parce que j’avais trouvé le premier tome vraiment très moyen => une mauvais copie simpliste de Weber et Campbell.

    Mais vu que tu as l’air enthousiaste et que le second m’a l’air bien mieux du coup je me pose la question de le prendre ou pas maintenant, plein pot (c’est pas donné).
    Bref, je note qu’il est mieux et on verra bien 😛

    Merci pour ton avis ^^

    Aimé par 1 personne

  2. ce post m’a fait bien rire. était-ce le dernier « fvck you » du traducteur avant de faire ses cartons? c’est triste à penser, mais peut-être que la maison d’édition est un bateau coulant… ou devrai-je dire, une flotte de la mer salée.

    Aimé par 1 personne

    • D’après ce que j’en sais, l’Atalante n’est pas en difficulté sur le plan financier (ils ne lanceraient pas une collection poche si c’était le cas, à priori). Maintenant, je n’avais pas pensé à une fin de collaboration entre le traducteur et la Maison d’édition, mais pourquoi pas, c’est une hypothèse comme une autre.

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  3. Très bonne critique : on est dans du « roman marin de l’espace » (Hornblower et Bolitho dans l’espace)… Mais je trouve que la disparition des femmes et la présence des aspirants de 9 ans comme dans la marine à voile et à vapeur n’apportent rien aux romans… Quant à la traduction, c’est vrai qu’il y a des manques à la relecture…
    Je n’étais venu depuis un moment, bravo pour la déco…Un bon coup de Ripolin, ça fait tojrs plus propre…

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  4. MAlgré mes réserves initiales pour le premier tome j’avais décidé de poursuivre l’aventure, sans doute pas cet été, où je souhaite plutôt lire Lazare, tome 2. Mais tu fais fort et tu m’as convaincue de m’y ateler d’ores et déjà. Pour Bram, j’ai fait mon deuil du personnage qui est à sa place…. Mais c’est un point qui m’agace quand même. Comme quoi, même sans perfection un roman peut s’avérer passionnant!
    Merci Apo! (et bravo pour ton record hallucinant!) 🙂

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