Terms of Enlistment – Marko Kloos

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Pas original, mais très immersif : on en redemande !

terms_of_enlistmentMarko Kloos est un écrivain allemand vivant désormais aux USA. Il est l’auteur d’un cycle de SF militaire, Frontlines, qui compte actuellement quatre tomes (le cinquième sort fin février). Terms of Enlistment est le premier d’entre eux. Très influencé par plusieurs grands classiques du genre, qu’ils soient écrits (Starship Troopers) ou non (il a visiblement été très marqué par plusieurs films, qu’ils soient de SF… ou non -je vais vous en reparler en détails-), il a également pu s’appuyer sur sa propre expérience dans l’armée. Si son livre n’est pas original, il est en revanche très prenant et réussi. Pour tout dire, c’est un des meilleurs livres de SF militaire que j’ai eu l’occasion de lire depuis longtemps (les David Weber mis à part, bien entendu). En même temps, ce roman est issu d’un texte écrit dans le cadre d’une des sessions du Viable Paradise, un atelier d’écriture se passant sur l’île de Martha’s Vineyard, qui était, cette année là, animé par (entre autres) John Scalzi et Elizabeth Bear, excusez du peu ! Bref, avec de telles bonnes fées se penchant sur son berceau, l’enfant Terms of Enlistment ne pouvait être que bien portant.

Pour les amatrices et amateurs du genre militaire (ils sont peu nombreux en France, contrairement à ce qui se passe dans le lectorat anglo-saxon, mais ils existent !), sachez de plus que l’anglais de ce livre est très accessible, à condition de connaître 2-3 fondamentaux de vocabulaire militaire US (sarge = sergent, XO = officier en second, etc). Bref, pas de raison de vous en priver. 

Univers

Nous sommes en 2108. Comme dans de nombreux univers se passant dans un futur à court-moyen terme, il y a eu un phénomène de coalescence : le nombre d’Etats a été divisé par deux (une centaine), avec la formation de grands blocs, dont les deux principaux sont le North American Commonwealth (NAC, du Canada au Panama) et l’Alliance sino-russe (SRA). Les autres nations sont soit des puissances régionales (Moyen-Orient, Inde, zone Pacifique), soit des pays de troisième zone sous-développés et en retard sur le plan technologique (il m’a paru particulièrement bizarre qu’un auteur né et ayant grandi en Europe ne fasse aucune mention de ce dernier continent, au passage). En tout cas, aucune de ces nations ne rivalise avec les deux Superpuissances en terme de nombre de colonies spatiales (si même elles en possèdent une seule…), parmi les 500 qui existent. Ces dernières se divisent entre colonies internes (à moins de 30 années-lumière de la Terre) et externes (entre 30 et 60 A.L). Le monde habité le plus lointain se situe à 61 A.L.

Les deux blocs sont en guerre dans les colonies, mais sur Terre, un accord, signé une soixantaine d’années plus tôt suite à un échange nucléaire, restreint tout affrontement. Les planètes extrasolaires, colonisées grâce à une propulsion Alcubierre (au passage, on voit une représentation saisissante des effets de ce moteur dans le dernier film Star Trek), sont, elles, le théâtre d’une action militaire débridée entre les deux camps.

Ce phénomène de coalescence s’est aussi étendu aux villes : à force de s’étendre, certaines ont fini par fusionner, donnant d’énormes « Metroplex », dont les plus peuplés dans le NAC atteignent les 15 millions d’habitants (à comparer avec les colonies spatiales, dont les plus développées atteignent péniblement le million d’âmes).

Le fait que les différents pays en soient à des stades de développement technologique très différents rappelle le contexte de Transhuman Space, un univers de jeu de rôle dérivé de GURPS. Mais la stratification est aussi sociale et économique, même au sein des superpuissances comme le NAC : la majorité d’un Metroplex est formée de quartiers réservés aux plus pauvres (les PRC : Public Residence Clusters), où logement, mobilier, allocation et nourriture (synthétique, insipide) sont fournis par l’Etat, et où règne la criminalité. Une minorité d’habitants de la classe moyenne (visiblement en voie de disparition rapide) et des classes aisées vit dans des quartiers protégés, propres et agréables, où on a l’impression que la technologie a un siècle d’avance, et où on mange de la vraie nourriture. Pour un habitant des quartiers défavorisés, deux solutions pour s’en sortir : la loterie qui attribue des places dans les vaisseaux de colonisation (trop aléatoire), ou un contrat de cinq ans dans l’armée. Et c’est précisément ce dernier choix que va faire le protagoniste.

Cet univers relève d’une certaine SF « low-tech », à la Aliens (ou Alien 2, c’est comme vous voulez) : on possède des vaisseaux supraluminiques d’un côté, mais d’un autre côté on utilise des armes qui, pour l’essentiel, sont à peine plus évoluées que celles d’aujourd’hui (fusils tirant des fléchettes de tungstène à sabot –munition sans étui-, roquettes thermobariques, etc). Pas de lasers ou d’armes à particules ou à plasma d’infanterie, pas de masers, pas de champs de force, rien. Et pas de mention explicite de nanotechnologie ou d’IA non plus. C’est le genre d’univers qui me dérange un peu, car j’y vois une discordance pas forcément très réaliste. Tout comme le fait que l’action se passe en « à peine » 2108 mais qu’en même temps il y ait un demi-millier de mondes colonisés : ça me paraît beaucoup en moins d’un siècle, temps de mise au point du moteur supraluminique compris. Le seul avantage que j’y vois, c’est que ça permet de proposer des combats plus « réalistes », dans le sens plus proches de ceux qu’on peut connaître aujourd’hui.

Intrigue

Le protagoniste, Andrew Grayson, 21 ans, vit dans un des PRC de Boston. Il décide de s’engager dans l’armée afin d’échapper à la pauvreté et à la criminalité. Les militaires n’ont aucun mal à recruter, la nourriture (de la vraie nourriture, hein, pas celle, synthétique et insipide, fournie en guise d’allocation alimentaire dans les PRC) et le salaire étant si attractifs qu’on doit refuser du monde.

Seule une minorité des recrues du programme d’entraînement basique finissent leur période d’instruction : la moitié sont virées, et un gros pourcentage abandonne d’elle-même. A la fin de ces trois mois (très bien décrits par l’auteur, de façon ni trop longue, ni trop courte, et en tout cas immersive : Marko Kloos n’hésite pas à employer des ellipses, afin de se concentrer sur les moments les plus marquants de cette période), en fonction des performances, chaque soldat est affecté à une des trois branches des forces armées des NAC : la Navy (comprenez Flotte spatiale), les Marines (qui servent à défendre les colonies) ou la Territorial Army (TA), comprenez les troupes cantonnées exclusivement sur Terre, et se chargeant de lutter contre les autres pays  ou de maintenir l’ordre à l’intérieur des NAC (les conditions de vie dans les PRC sont telles que les révoltes ne sont pas rares). Andrew qui, au passage, s’est fait une petite copine, Halley, dans son peloton d’entraînement, va avoir la malchance de ne pas se retrouver dans la même branche que sa dulcinée (c’est ballot…).

Nous suivons ensuite Andrew dans sa nouvelle affectation, au travers de deux missions marquantes (l’auteur passe rapidement sur sa période d’entraînement avancé) : une extraction de diplomates dans les Balkans, et surtout des émeutes dans le PRC-7 de Detroit (le pire Metroplex du pays, et de loin : sur les 13 millions d’habitants, 10 sont concentrés dans 24 PRC). Notre ami est déployé à Fort Shughart, Ohio. A la mention de ce nom, les antennes de votre serviteur se sont déployées (et le juke box embarqué a commencé à diffuser cette musique), mais je vous expliquerai pourquoi un peu plus loin, patience.

D’emblée, la mission dérape : les troupes déposées aux quatre coins du bâtiment cible par aéronef (tiens, tiens) sont assaillies par des hordes d’insurgés (hum…), jusqu’à ce qu’un de leurs aéronefs de transport / couverture, Valkyrie 6-1 (ah, ah !), ne se fasse abattre (les rebelles ont mis la main sur des mitrailleuses lourdes). Dans le chapitre nommé Drop ship down (<– hé, hé, mon intuition était bonne !), Andrew et ses camarades doivent aller sécuriser le site du crash et ramener les survivants au bâtiment-cible. Et évidemment, rien ne se passe comme prévu, la moitié du PRC leur tombe dessus, et les ordres donnés par les gradés sont complètement débiles. Suit alors la scène hallucinante d’une longue course vers la sécurité (relative) du bâtiment-cible, qui rappellera bien des choses aux spectateurs d’un certain film. Au passage, Andrew prendra, dans le feu de l’action, une décision lourde de conséquences pour son avenir.

Inspirations 

Les amateurs d’histoire militaire et ceux de Ridley Scott l’auront compris, le second quart est modelé sur la bataille de Mogadiscio, adaptée à l’écran par le réalisateur dans le film La chute du Faucon Noir (Black Hawk down). Pour quelqu’un qui a vu ce film ou lu le livre de Mark Bowden dont il a été tiré, les parallèles sont aussi saisissants qu’évidents. De fait, rien que le nom de la base dans laquelle Andrew est déployé est frappant : le Shughart en question est un des deux snipers qui s’est sacrifié pour protéger le site du crash. De plus, le premier hélicoptère qui s’écrase est désigné sous le code Super-6-1, à comparer avec le Valkyrie 6-1 du roman de Marko Kloos.

Alors bon, une fois encore, ce n’est pas absolument pas original (même la période d’entraînement ne l’est pas, elle semble tout droit sortie de Starship Troopers, et vous pourriez sans problème remplacer Halley par Carmen Ibanez), mais bon sang qu’est-ce que c’est bien fait, immersif et prenant ! Même en sachant à l’avance ce qui va arriver, on est pris aux tripes, et on tremble pour les protagonistes.

La phase Faucon Noir / Starship Troopers dure exactement la moitié du livre. Ensuite, Andrew passe du temps en hôpital militaire, a des ennuis avec les gradés (et la bureaucratie militaire), et seul un renvoi d’ascenseur invoqué dans les hautes sphères par son chef d’unité, le sergent Fallon (une sacrée badass, celle-là !), lui permet d’échapper à la cour martiale (en même temps, les munitions thermobariques ne font pas dans la dentelle…). Via une série de Deus ex Machina éhontés (j’ai franchement souri), il change alors d’affectation, ce qui conduit à un dernier tiers se passant sur une planète extrasolaire en orbite autour de l’étoile Capella.

Andrew se retrouve sur la frégate Versailles, en mission de courrier / ravitaillement vers la planète Willoughby. Sauf que cette mission de routine va sérieusement déraper, ce qui fait que nous allons avoir droit à un dernier tiers plus original et très intéressant, se baladant entre Hyperion, le film Aliens (c’est très clair au niveau des « processeurs atmosphériques  » et de la mise en route de la navette à distance), La guerre des mondes ou, encore une fois, Starship Troopers, mais dans une version ou c’est nous l’insecte… Une partie encore une fois très immersive et réussie.

Style, personnages

La narration est à la première personne. Le style de l’auteur est fluide et agréable, bien qu’il ne s’agisse évidemment pas d’un chef-d’oeuvre de la littérature, SF ou pas. Pourtant, il faut signaler que cette narration est très immersive, et diablement efficace, ce qui permet, au passage, de faire passer la pilule du manque flagrant d’originalité. Le rythme est franchement bon, on ne s’ennuie jamais.

Ce qui est intéressant, c’est que dans un seul (court) livre, il y a pas mal d’ambiances différentes (reflet d’autant de sources d’inspiration). La transition entre les parties vie civile / entraînement / missions sur Terre / hôpital militaire est très bonne, celle avec la partie spatiale un peu plus abrupte.

La psychologie du protagoniste est correctement développée (en même temps, c’est une narration à la première personne qui se veut très immersive, donc c’est nécessaire), mais par contre, à part Halley et le sergent Fallon (deux personnages féminins : les forces armées des NAC comptent 50 % de femmes), les autres personnages secondaires sont brossés à grands traits (Campbell, Unwerth) ou laissés dans un flou assez total.

Andrew est à la fois attachant et très humain : on apprécie le fait qu’il ne soit pas un super-soldat, un guerrier né, mais un gars plutôt doué, mais sans plus, qui veut une vie meilleure loin des quartiers défavorisés où il a grandi. Et qui, surtout, attire les « missions de merde » comme un aimant, pour notre plus grand plaisir de lecteur.

En conclusion

Cette SF militaire, si elle n’est originale sur pratiquement aucun point (elle est très, très inspirée par Starship Troopers, Aliens, La chute du Faucon Noir et La guerre des mondes), est en revanche très prenante, fluide et agréable à lire, fort bien rythmée, et ménage quelques scènes absolument formidables (celles dans le PRC-7 de Detroit, le combat final). L’auteur est déjà assez doué, et le fait que John Scalzi se soit penché sur l’ébauche de ce roman n’a sans doute fait qu’amplifier une qualité qui était déjà, de base, très bonne. C’est avec plaisir que je lirai au moins la première suite (le cycle compte cinq tomes), même si apparemment, elle est moins bonne. Pour finir, signalons que le niveau d’anglais de Terms of Enlistment le rend très accessible, même à une personne qui n’aurait pas forcément l’habitude de lire dans cette langue.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez poursuivre l’expérience, retrouvez la critique de deux nouvelles qui prolongent ce tome 1.

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6 réflexions sur “Terms of Enlistment – Marko Kloos

  1. Mais, c’est pour moi !!!
    Il y a au moins UNE amatrice SF militaire en France…. c’est moi.
    Tu crois que beaucoup ignore que XO = officier en second ?…. Bon tu me diras que dans BSG ils ont été incapable de traduire correctement « The Old Man » par le « vieux » au lieu de « Pacha »…
    Sans surprise : je prends!

    Aimé par 1 personne

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