SS-GB – Len Deighton

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Uchronie de référence, solide polar, excellent roman d’espionnage

ss-gbLen Deighton est un écrivain britannique considéré, avec Ian Fleming et John Le Carré, comme un des trois plus grands auteurs de romans d’espionnage de son époque. C’est aussi un historien militaire qui, comme nombre de ses collègues (cf What if ?), s’est lancé dans l’aventure de l’uchronie à un moment donné, ce qui a conduit à la publication, en 1978, du roman dont je vais vous parler aujourd’hui. Denoël a eu la bonne idée de rééditer ce classique, qui avait été traduit en 1979, réédité en version québécoise par Alire il y a vingt ans, et qui avait peu à peu disparu des étals et des mémoires depuis. Je pensais que cette nouvelle édition était due au succès de la série The man in the high castle (qui exploite un univers ayant un point commun : la victoire de l’Axe sur les Alliés), mais il est précisé que le livre est lui-même en cours d’adaptation par la BBC (avec les scénaristes des cinq derniers James Bond à la manœuvre) sous forme de mini-série de 5 épisodes. 

Contexte

Il s’agit d’une uchronie, c’est-à-dire d’un monde où l’histoire a pris un cours différent de celui que nous avons connu : le point de divergence est l’invasion et la conquête de l’Angleterre par les Nazis. La Kriegsmarine exécute l’Opération Seelöwe, débarque ses troupes sur les plages anglaises, puis, une fois la tête de pont établie, boum, Blitzkrieg, et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, pouf, plus de Royaume-Uni. Churchill signe la capitulation sans conditions en février 41, avant d’être discrètement exécuté. Le Roi est enfermé dans la Tour de Londres et laissé sous la surveillance vigilante des SS. Les autres membres de la famille royale fuient dans les territoires du Commonwealth, Bahamas ou Nouvelle-Zélande principalement. Les allemands, eux, célèbrent, en cette fin 1941, l’amitié germano-soviétique, et la Pax Germanica qui s’étend sur toute l’Europe conquise. Très finement, Hitler a accordé trois mouillages (dont le célèbre Scapa Flow) à la flotte russe, qui lui sert de bouclier contre une éventuelle attaque américaine.

En Amérique, une sorte d’équivalent anglais de De Gaulle (dans ce monde, l’appel du 18 Juin à capoté, et le colonel, retombé dans l’anonymat, n’a pu structurer les forces de la France Libre), le Contre-amiral Conolly, essaye tant bien que mal de se faire officiellement reconnaître comme chef de la « Grande-Bretagne Libre » et de son gouvernement en exil, sans succès pour l’instant. Même s’il y a une Résistance sur le sol de la verte Albion, la mainmise des Nazis sur le pays est quasiment absolue. Et Allemagne et USA entretiennent des relations normales, on vient même d’inaugurer le premier vol direct Londres – New York de la Lufthansa un mois plus tôt.

Intrigue

L’intrigue démarre en novembre 41, et suit le Commissaire principal Douglas Archer, de la Brigade criminelle de Scotland Yard. Il est surnommé le Sherlock Holmes des années 40 pour son exceptionnelle aptitude à résoudre les meurtres les plus difficiles à élucider. Depuis la capitulation, le Yard est placé sous les ordres d’un SS, le général Kellerman. Affable, soucieux du bien-être de ses hommes et de leur famille, les laissant assurer leurs missions traditionnelles sans les intégrer aux opérations répressives menées par les allemands, plus souvent en civil que dans le sinistre grand uniforme des SS, il est presque trop beau pour être vrai. Du moins au début…

Archer enquête sur une affaire de meurtre, à priori claire : deux balles dans la poitrine, des témoignages unanimes des témoins. Un peu trop unanimes, d’ailleurs. Et qu’est-ce que c’est que ce coup de soleil assez extrême sur la victime ? Encore plus bizarre, un des protégés d’Himmler en personne, le SS Standartenführer Oskar Huth, s’invite dans l’affaire, en provenance directe de Berlin. Ce personnage peu commode va bousculer la mécanique bien réglée d’Archer.

Très rapidement, on va s’apercevoir que ce cas a de lourdes ramifications politiques et militaires : le pauvre Archer va se retrouver au centre d’une lutte d’influence opposant Wehrmacht et SS, Abwehr et SD, Kellerman et Huth. Sans compter la Résistance, qu’Archer intéresse beaucoup du fait de sa position au QG de toutes les forces de police du Reich pour l’Angleterre, surtout dans la perspective de faire évader le Roi de la Tour de Londres, seul à même, dans leur esprit, d’obliger les USA à reconnaître le gouvernement en exil, voire à s’impliquer dans la libération de l’Europe. On verra alors se nouer d’étranges alliances, entre factions qu’à priori tout oppose.

Style, ressemblances, dissemblances

L’auteur a du métier, et ça se voit : des personnages aux dialogues en passant par le rythme (bon, mais nous ne sommes cependant pas sur un thriller) et la solidité de l’aspect para-historique (c’est simple, on s’y croirait, ce qui n’est guère étonnant vu que cet écrivain est également historien militaire), tout est impeccablement fait. Le livre mélange avec brio uchronie, polar et bien entendu roman d’espionnage, la spécialité de Deighton. Ici, on assiste aux manœuvres, alliances et mésalliances entre la Résistance britannique, l’Abwehr et le SD, avec les américains qui viennent mettre leur grain de sel.

Ce qui est intéressant là-dedans, c’est que, sans évacuer l’aspect crimes nazis ou le rôle de la Gestapo proprement dite, et tout en les dénonçant sans détour au passage, l’auteur ne se concentre pas dessus, comme dans tant d’autres livres mettant en scène les nazis (la Gestapo n’a qu’un tout petit rôle à la toute fin du roman). Cela donne donc à ce dernier une approche légèrement différente de celle adoptée dans les autres ouvrages du même genre (historiques ou uchroniques), puisqu’il se concentre sur l’aspect bureaucratique caractéristique de la machine Nazie, sur les luttes d’influence entre Wehrmacht et SS, sur les compromissions auxquelles est prête à se livrer la Résistance, sur les profiteurs de guerre et les collaborateurs, sur le changement de paradigme énorme imposé à une Angleterre vaincue et occupée. Ce qui est également très intéressant est une certaine absence de manichéisme, l’auteur montrant la Résistance britannique sous un jour finalement peu reluisant (ou sous celui d’hommes prêts à absolument tout pour libérer leur pays, y compris à l’impensable). Là aussi, on sent l’influence du background d’auteur de romans d’espionnage de Deighton.

Malgré tout, l’aspect nazis + enquête policière pourra un peu rappeler Fatherland, même si l’ambiance est très différente. Par contre, rien à voir avec Les îles du soleil de Ian McLeod, ni les thématiques, ni l’ambiance, ni (surtout) le rythme ne sont les mêmes.

Je le disais, le talent de l’auteur, ainsi que ses connaissances historiques, font que l’immersion dans ce Royaume-Uni conquis est impressionnante. Rationnements, contrebande, pillage des ressources de l’Angleterre, changements de paradigme (le fils d’Archer est tout enthousiasmé à l’idée que son père « travaille pour la Gestapo » car il pourra ainsi lui procurer un écusson SS pour sa collection…), côté nostalgique et désabusé de gens assommés par une défaite aussi rapide que totale, pactes avec le diable pour pouvoir survivre ou améliorer son confort, tout est là.

La fin est très réussie, avec des révélations et un sort de certains personnages assez inattendus.

Connaissances solides de l’organigramme Nazi exigées

Le livre emploie de nombreux termes allemands, principalement des grades et des noms ou abréviations d’organisations (SD, RHSA, Amt IV, etc). Pas de quoi faire peur à un habitué des uchronies se passant pendant la Seconde Guerre Mondiale (Daidin), à quelqu’un lisant de l’Histoire militaire (comme Lutin ou votre serviteur) ou à un prof d’histoire comme Dionysos. Pour les autres, en revanche, la lecture peut parfois être un peu malaisée : l’auteur explique certains termes, d’autres peuvent être déduits du contexte, mais pour les autres, il faudra recourir à vos propres souvenirs de cours d’histoire de Lycée, à internet ou à votre liseuse si vous possédez la version électronique du roman. Un petit lexique et un organigramme des organisations militaires, policières et paramilitaires (Waffen-SS) allemandes n’aurait probablement pas été du luxe pour le lecteur lambda.

En conclusion

Cette référence de l’uchronie, qui montre « le jour d’après » dans une Angleterre conquise par les Nazis, s’avère également être un solide polar, ainsi qu’un roman d’espionnage passionnant, par un des maîtres du genre. Style fluide, rythme qui, sans atteindre la tension d’un thriller, intéresse du début à la fin, solides personnages, dialogues rondement menés, seule l’utilisation des grades, noms d’organisations ou acronymes allemands peut éventuellement gêner le lecteur peu féru de l’Histoire de la Seconde Guerre Mondiale. Sur fond d’enquête sur un meurtre, le livre montre en fait les compromissions et magouilles de la Résistance Britannique, ainsi que les impitoyables luttes d’influence entre Wehrmacht et SS, Abwehr et SD, et nous immerge dans le quotidien des habitants d’un pays vaincu, pillé, rationné, sous le joug impitoyable du système policier et (para)militaire allemand.

Cette histoire étant sur le point de voir le jour sous forme de mini-série de cinq épisodes diffusée par la BBC, ce roman est donc doublement recommandable si vous vous intéressez aux uchronies ayant pour cadre la Seconde Guerre mondiale.

Pour aller plus loin

Vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman ? Je vous conseille la lecture des critiques de Daidin, de Blackwolf,

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20 réflexions sur “SS-GB – Len Deighton

  1. Encore une très belle chronique! Merci! J’avais déjà noté le bouquin et j’ai hâte maintenant de l’avoir! 😀 Je n’ai pas eu l’occasion de le dire avant mais j’adore tes articles très documentés et détaillés, j’apprends tout plein de choses!

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    • Merci, j’aime beaucoup les tiens aussi !

      Si ce livre t’intéresse, il fait partie de la Masse Critique organisée par Babelio qui commence demain 😉 (ce que j’ai découvert… juste après l’avoir acheté !).

      Aimé par 1 personne

      • Merci beaucoup! ^_^ Les miens sont davantage basés sur le ressenti alors que les tiens sont la preuve d’une solide culture littéraire. Et comme tu œuvres dans un style qui n’a pas forcément ma préférence, c’est très enrichissant pour moi! Pour SS-GB, je l’avais repéré je ne sais où car je suis passionnée de la seconde guerre mondiale! Et je l’ai vu dans la Masse Critique Babelio de demain, en effet. Mais comme ils ont changé leur mode de sélection, je ne suis guère optimiste! Mais bon, nous verrons! 😀

        Aimé par 1 personne

  2. Pingback: SS-GB – Len DEIGHTON | Le Blog uchronique de Daidin

  3. Si tu signales tous les bons bouquins de masse critique demain, je n’aurais plus… Je vais me mettre à bouder et faire mon Téméraire. (2 ont ma préférence) 😉

    Bref, ta critique tombe à point nommé, aujourd’hui j’avais repéré SS-GB sur babélio pour l’opération en question. Je me demandais vraiment ce qu’il valait. J’ai tout de suite pensé à Fatherland que tu abordes. Tu les places au même niveau question référence ?
    Question termes militaires, les livres de Przybylski sont dotés d’un sérieux glossaire sur l’organisation de forces militaires et para-militaires de l’Allemagne nazi.

    Ce que tu dis du bouquin le fais passer en tête de mes choix avec cette critique alléchante – le côté équilibré du récit est un atout majeur.

    Merci Apo.

    Aimé par 1 personne

    • Les grands esprits se rencontrent, j’ai pensé aux Przybylski justement, j’ai jeté un coup d’œil pour voir si on pouvait conseiller à ceux qui les possèdent de s’en servir comme glossaire, mais ils n’apporteront pas toutes les réponses nécessaires. Même s’ils constituent un bon point de départ.

      Je pense que Fatherland est un peu au-dessus question référence.

      De mon côté, je vais postuler pour un livre tellement obscur qu’il y a d’énormes chances que je sois le seul à être intéressé 😀

      Aimé par 1 personne

    • Ce qui est normal : pour avoir une uchronie réussie, il faut que le point de divergence se place à une période où tout changement a d’énormes conséquences, très visibles, et à une période que les gens connaissent relativement bien (faute de quoi à part quelques connaisseurs en Histoire, l’aspect uchronique ne va pas parler à grand-monde). D’où le fait que la plupart tournent autour des 4-5 mêmes périodes : 2ème GM, Guerre de Sécession, survie de l’Empire Romain, survie de l’Empire aztèque, Grande Peste noire, Napoléon, etc.

      En plus, ça rejoint toute la théorie d’écriture des uchronies, qui dit que pour frapper les esprits, il faut soit renforcer les faibles (d’où : la survie de l’empire aztèque puis sa domination du monde), soit affaiblir les forts (d’où toutes ces uchronies où les allemands ne se font pas vaincre par les alliés mais les écrasent au contraire et dominent le monde).

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  4. Pingback: Dragons au menu de janvier 2017 – Albédo

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