Existence – David Brin

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Une réponse magistrale au paradoxe de Fermi, un monument de Hard-SF

existence_brinOn ne présente plus David Brin, surtout pas sur ce blog où il a déjà fait l’objet de trois critiques différentes. Existence, publié en VO en 2012, signe son retour à l’écriture de romans après une pause… de dix ans. Sachant que Brin est capable du meilleur (Marée stellaireSaison de gloire) comme du pire (je garde un souvenir pénible de la lecture de Terre), je ne savais pas trop à quoi je devais m’attendre en commençant ce nouveau livre. Et ce même si les retours des blogueurs francophones sur la VO sont très bons. Au final, c’est tout simplement une énorme baffe : j’ai dévoré ce roman avec un enthousiasme qui n’est plus vraiment courant chez moi, un peu blasé que je suis par la lecture de dizaines de livres de SFFF par an. Ce qui va d’ailleurs rendre cette critique un peu compliquée à rédiger : en effet, une grande partie du plaisir ressenti à la lecture d’Existence tient à la révélation progressive de vérités englobées dans des couches successives de mensonges ou de trompe-l’oeil, aussi l’art délicat de la chronique sans spoil va devoir être appliqué avec adresse afin de conserver intact votre plaisir de lecture. 

Contexte *

It’s the end of the world as we know it, R.E.M, 1987.

Milieu des années 2050 : Gerald est un des derniers astronautes, dont l’activité principale consiste à jouer… à l’éboueur. Le programme spatial habité est en effet mort-né à cause du problème épineux de radiations posé par la Ceinture de Van Allen. Seules des sondes automatiques dépassent l’orbite terrestre et continuent l’exploration du système solaire. Mais un beau jour, Gerald découvre un débris orbital pas comme les autres : un cristal de 50 cm de long, qui va se révéler… venir d’ailleurs.

Notre monde a beaucoup changé en une quarantaine d’années : élévation catastrophique du niveau des océans, éruption partielle du supervolcan du Yellowstone, explosion d’une bombe sale sur Washington, balkanisation des USA, Superaccord destiné à éviter une guerre des classes, réfugiés climatiques innombrables, la vie n’a plus grand-chose à voir avec celle que nous menons aujourd’hui. Et je n’ai même pas encore effleuré le sujet des progrès technologiques : dans ce nouveau monde, la Réalité augmentée est, par exemple, omniprésente, à tel point qu’on zappe entre les différentes couches de réalité comme mon père zappe sur sa télévision. La « vraie » IA n’existe pas encore tout à fait, mais de nombreux modèles approchants servent d’assistants personnels aux gens, et une IA « accidentelle » (un projet scolaire d’une collégienne brésilienne, qui a téléchargé un scanner cérébral / un modèle neurologique de… son rat sur internet dans le cadre d’un cours de sciences -au passage, coucou Charles Stross !-) parcourt le meta-réseau mondial.

Personnages

Gerald est très loin d’être le seul personnage : on trouve aussi Hacker Sander, fils de la multi-milliardaire Lacey Donaldson-Sander (qui a aussi un rôle important à jouer dans le récit), Hamish, écrivain de SF et enquêteur (une sorte de Richard Castle, si on veut), Tor, la reporter qui va devenir une héroïne et une coordinatrice d’e-ssaim (les jeux de mots avec ia sont innombrables : iassistant, serpiant, etc), Peng Xiang Bin, le pauvre récupérateur d’épaves chinois qui va devenir, lui aussi, une personnalité de premier plan, plus quelques autres.

Contrairement à Terre, où les personnages sont trop nombreux, pas toujours intéressants et où certaines sous-intrigues ne servent à rien, ici tout ou quasiment sert à quelque chose, et en tout cas, même si le lien avec l’intrigue principale est parfois ténu, ces trames secondaires se révèlent toujours motivantes et agréables à lire (la seule qui est frustrante est celle concernant Guetteur, dont on ne saura finalement jamais ce qu’il tramait).

Au passage, notez que certains personnages ou événements sont repris depuis des textes courts sortis antérieurement (dont David Brin fait la liste dans la postface).

Genre(s), inspirations, ressemblances

Il faut bien comprendre une chose : le genre auquel appartient ce livre évolue sans arrêt au cours de la lecture : au début, c’est une anticipation aussi visionnaire que certains éléments de Terre, avec de forts éléments post-apocalyptiques et Hard-SF (le seul élément qui ne relève pas de la plus pure expression de ce genre est l’œil Quantique, une sorte d’oracle informatique qui établit ses prédictions via l’observation de millions de Terres parallèles). Mais plus on avance, plus l’aspect post-humaniste prend de l’ampleur : si la majorité du livre se déroule aux alentours de 2050, il y a plusieurs sauts temporels dans son dernier quart qui nous conduisent plus loin, et les perspectives ouvertes sur l’avenir à très long terme de l’Humanité (mais pas que…) sont vertigineuses. De plus, l’échelle spatiale et temporelle varie, de la Terre du futur proche à la Galaxie des 200 derniers millions d’années (et d’un futur indéfini !).

Brin s’auto-inspire : il y a un projet d’élévation de dauphins (puis de chimpanzés), comme dans son cycle phare (même s’il ne s’agit pas du même univers), ce que renferme l’artefact de cristal trouvé en orbite par Gerald n’est pas si différent de ce qu’offre un Patron dans ce dernier, là aussi les humains se sont « faits tout seuls », et ainsi de suite (difficile d’être plus précis sans spoiler, désolé).

L’auteur rend de nombreux hommages et fait de multiples clins d’œil à ses collègues écrivains de SF, et un de ses personnages, un pittoresque scientifique médiatique, sorte de Michio Kaku rasta, est la contribution de David Brin à la longue lignée de protagonistes à dreadlocks et au langage fleuri qui parsèment certains des meilleurs récits de SF récente, de ceux de Kim Stanley Robinson à ceux de Peter Hamilton.

Mais surtout, ce roman recycle avec un incroyable brio les thèmes phares et les visions (du futur, de la vie, de la galaxie) les plus saisissantes d’auteurs comme Arthur Clarke, Peter Watts, Vernor Vinge (le livre propose le meilleur traitement de la Réalité Augmentée depuis Rainbow’s End, clairement), Robert Charles Wilson, Greg Bear, plus une petite touche Asimovienne et une ambition dans l’échelle spatio-temporelle que ne renierait pas Stephen Baxter. Vous me pardonnerez si je reste volontairement discret sur qui a inspiré quoi, histoire de vous laisser la surprise.

Thématiques, intrigue

Bon, maintenant, je vais être obligé de spoiler un peu : ce roman apporte des réponses tout à fait passionnantes à trois questions, dont deux liées directement au Paradoxe de Fermi :

  • Pourquoi le programme SETI ne capte-t’il aucun signal en provenance des étoiles ?
  • Si les extraterrestres existent, voire nous observent, pourquoi ne communiquent-ils pas ?
  • Quelles sont les « crises » (guerre nucléaire, renoncement au développement scientifique, problèmes écologiques, etc) que doit surmonter une espèce intelligente pour se répandre hors de son système solaire et pérenniser son existence ?

Autant le dire, les réponses apportées sont absolument passionnantes, et, qui plus est, donnent un rôle très singulier à l’humanité. Si vous aimez la Hard-SF, vous allez littéralement vous régaler en lisant ce roman magistral.

Je l’ai vaguement évoqué, mais toute l’intrigue est conçue sur le modèle des poupées russes : Brin vous conduit à croire quelque chose, jusqu’à ce que quelqu’un de plus astucieux que les autres découvre la vérité cachée derrière cette couche de mensonges. La vérité ? Non, une vérité, car une première couche de mensonges ne cache en fait qu’une demi-vérité, qui est elle-même un faux-semblant destiné à camoufler une strate plus profonde de connaissances, se rapprochant de la seule réalité qui n’est pas un artifice.

Au passage, on retrouve certaines des thématiques chères à Brin, comme le fait que la divulgation ou le cloisonnement d’une information / connaissance puisse impulser d’énormes changements (cf le Streaker…) ainsi qu’une vision du futur proche finalement assez similaire à celle déjà développée dans Terre. Sauf à la fin, où là on est proche d’un Peter Watts sous-amphétamines, avec des humains normaux, des cyborgs, des IA, des autistes et des néandertaliens recréés comme nouvelles branches de l’humanité, des néo-dauphins et des néo-chimpanzés, et j’en passe…

En conclusion

Ce roman de Hard-SF magistral propose à la fois une vision époustouflante de la Terre des années 2050, avec notamment une utilisation de la Réalité Augmentée digne de celle de Rainbow’s End de Vernor Vinge et une série de catastrophes naturelles et de changements de modèle de société tout droits venus de Terre, roman précédent de l’auteur californien, et surtout une interrogation à portée galactique et antédiluvienne (bien dans l’esprit de Stephen Baxter) sur le Paradoxe de Fermi, sur ses causes et sur les crises qu’une espèce doit surmonter pour survivre et se répandre hors de son système solaire.

Malgré ses nombreux personnages et sous-intrigues, ce livre se révèle passionnant de bout en bout (à part peut-être une vague frustration concernant Guetteur à la fin). Il séduira tout amateur de Hard-SF et de sense of wonder (présent en quantités absolument colossales), ainsi que d’intrigue « à tiroirs » où chaque vérité n’est en fait qu’une nouvelle couche de mensonges protégeant la nature et l’explication réelles des événements, de leur histoire ou de la nature exacte du monde.

Nous avons été particulièrement gâtés, cette année, par des textes de Hard-SF de très bonne qualité, riches en sense of wonder (je pense -évidemment- également au problème à trois corps de Liu Cixin), et au moins un autre reste à venir en 2016 (le Peter Watts à paraître en Novembre au Belial’). Et que ça fait du bien de voir des livres qui allient une profonde réflexion à l’émerveillement le plus absolu, la vision la plus époustouflante qui soit, les échelles temporelles et spatiales les plus folles ! Bref, si vous voulez lire un roman où il y a une bonne idée (ou un bon recyclage d’idées d’autres auteurs) à la minute (de lecture), vous savez ce que vous devez faire…

Et pour conclure : ces humains, quels roublards, man !

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de Gromovar, celle de Yogo,

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16 réflexions sur “Existence – David Brin

  1. Inutile de te dire que tu touches un point qui m’est cher et que j’ai moi-même tenter d’imaginer une réponse au Paradoxe de fermi…. Je suis convaincue, et Existence fera partie de mes futures lectures

    Aimé par 1 personne

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  3. Je ne suis pas un fan de Brin, (je crois que je ne suis jamais arrivé au bout d’un de ces livres !) mais c’est vrai que celui-ci me faisait de l’oeil. Je n’ai que parcouru ta critique mais les mots Paradoxe de Fermi et ta conclusion font que je vais me lancer.
    Merci 😉 (ou pas !!)

    Aimé par 2 people

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