Latium – Tome 1 – Romain Lucazeau

Banks et Simmons ont un digne héritier, il est français et s’appelle Romain Lucazeau

latium_1Latium est la grosse sortie de la collection Lunes d’encre, chez Denoël, de cette fin d’année 2016. Si imposant (deux millions de signes) qu’il a du être coupé en deux (le tome 2 sortira le 4 Novembre), cet ouvrage, fruit de six ans de travail, n’est cependant, aussi sidérant que cela puisse paraître, que le premier roman (mais pas le premier texte) de son auteur. Il est présenté, par le directeur de collection, comme un manuscrit comme on en reçoit peu dans une carrière, comme un parfait exemple de la SF qui fait autant rêver que réfléchir, comme une fusion de batailles spatiales flamboyantes, de théâtre classique et de philosophie, comme un digne héritier de Simmons et de Banks. Enfin, l’auteur, une pointure (Normalien de la rue d’Ulm, agrégé de philo, enseignant et chercheur en philosophie politique à Paris-IV Sorbonne et à l’Institut d’études politiques,  conseiller en stratégies économiques et consultant auprès de grandes institutions publiques françaises et internationales), a une ambition : rapprocher la SF de la littérature blanche.

Alors, Latium est-il un bon livre de SF (et d’uchronie), donnera-t’il envie de lire Corneille et Leibniz comme Simmons nous a donné envie de lire Keats, Shakespeare et Homère ? Ou la magnifique couverture de Manchu cache-t’elle un roman pédant et ennuyeux ? 

Univers, Genres

Lointain futur, des millénaires après l’Hécatombe, l’événement qui a fait disparaître l’humanité (et jusqu’au plus petit brin d’ADN du génome humain ou même primate, bref tout ce qui aurait permis de le recréer). Sa nature ne se dévoilera que très tardivement dans ce tome 1, même si son origine restera mystérieuse. Le devant de la scène est désormais tenu par les Nefs, qui ne sont autres que les lointains descendants des IA créées par l’homme, enchâssées dans de colossaux vaisseaux spatiaux (plusieurs dizaines de kilomètres de long, des milliers de milliards de tonnes). Ces intelligences sont toujours régies par le Carcan, qui n’est rien d’autre que… les trois Lois de la Robotique d’Asimov (avec une petite subtilité qui change tout).

Première remarque : c’est donc du post-apocalyptique, en plus du reste (je vais y revenir). Même si, à priori, les grandes échelles spatiales paraissent ne pas s’associer de façon évidente à l’image que le public a du post-apo (alors qu’un titre comme Un cantique pour Leibowitz montre, par contre, que les grandes échelles temporelles s’y associent sans problème), rien n’est en fait plus faux : Fondation, d’Isaac Asimov, c’est du post-apocalyptique, des dizaines de millénaires dans le futur et sur une étendue qui englobe toute la Voie Lactée.

La mission des Nefs, et des Intelligences qui les manœuvrent / qui en sont l’âme (remarquez que chez Romain Lucazeau, Intelligence  est synonyme de Mental chez Banks, tandis que Noème pourrait être traduit par « simple IA » dans l’univers de la Culture -même si c’est en fait plus subtil, riche et compliqué que ça, comme nous le verrons), est de chercher des traces d’éventuels survivants humains (ou de ressusciter la race humaine) et, en attendant un éventuel retour de leurs maîtres, de protéger leur héritage. Après l’Hécatombe, les Nefs ont conquis un vaste espace au-delà des frontières du système solaire (que leurs créateurs n’avaient jamais franchies), l’Impérium des Intelligences, étendant par là le règne du Latium dans les étoiles. Tiens, allez-vous me dire, c’est bizarre, que font ces termes latins dans un contexte SF ? La réponse est simple : même s’il faut attendre la page 165 pour en avoir le premier indice, la page 207 pour avoir une idée du Point de Divergence, et même si le roman n’est pas explicitement vendu comme tel, nous avons bel et bien affaire… à une uchronie.

Le gros problème des Intelligences est que leurs télescopes ont repéré depuis longtemps déjà des traces indubitables de vie sur de lointaines planètes. Il y a là bas une race biologique, qualifiée de « barbare », qui, lentement mais sûrement du fait des limitations de sa technologie de déplacement instantané sur des distances interstellaires (faible portée, des siècles pour accumuler assez d’énergie pour la faire fonctionner), s’étend petit à petit dans la direction du Latium. Notez toutefois que même les Modulateurs Monadiques des Nefs, beaucoup plus avancés, sont des systèmes de déplacement interstellaire beaucoup plus lents (le déplacement est instantané, mais il existe un temps de rechargement énergétique important entre deux « sauts ») que ceux qu’on peut voir dans d’autres univers (y compris ceux qui ont inspiré cette oeuvre) : il est fait mention du fait qu’il faudrait des années pour traverser les mille années-lumière (d’épaisseur) du Bras d’Orion. Cette race industrieuse de barbares, donc, exploite tout monde sur lequel elle pose le pied, et a de plus la détestable caractéristique d’être hautement réfractaire aux IA (ce qui peut d’ailleurs expliquer la progression laborieuse de son niveau technologique).

Elle ne constituerait, étant donné la différence de niveau technologique et la taille colossale des nefs, qu’un vague désagrément si les Intelligences étaient libres d’agir comme elles le veulent : seulement voilà, le Carcan les empêche de faire du mal non seulement à un être humain, mais, par extension, à tout être biologique intelligent. Ce qui inclut bien évidemment les barbares. La seule solution qui a été trouvée est la réalisation d’un coupe-feu, le Limes (terme latin signifiant fortification / limite frontalière : si vous êtes intéressé par le sujet, je vous conseille la lecture du classique d’Edward Luttwak, La grande stratégie de l’Empire romain) : en clair, la destruction, sur une épaisseur de 20 années-lumière et sur des centaines de long, de toute planète, lune ou astéroïde habitable. Etant donné les limitations de leur technologie de saut spatial, voilà qui empêchera les barbares d’envahir le Latium, en théorie. Sauf que… certaines Intelligences travaillent sur d’autres stratégies de défense : créer une race d’Hommes-Chiens n’étant pas assujetties au Carcan, ou bien travailler à se débarrasser de ce dernier.

Une des nefs, en sommeil depuis deux millénaires, abritant / étant l’Intelligence Plautine, reçoit un signal venu d’une région lointaine de l’espace, qui est la marque indubitable d’une forme de vie intelligente : s’agirait-il de l’Homme ? Une enquête s’impose : ce sera le point de départ de l’intrigue.

On le sent dès les premières pages, si le livre ne relève pas à proprement parler de la Hard-SF, il est cependant très solide dans ses descriptions des machineries ou des technologies utilisées. On est, sur ce plan, loin au-dessus du niveau de Banks, Simmons ou des autres écrivains qui ont visiblement inspiré ce livre. Pour autant, rien n’est difficile à suivre à ce niveau. Et j’ajoute que pour le scientifique de formation et dans l’âme, comme votre serviteur, un tel degré de précision et de cohérence est, ma foi, fort agréable.

L’univers est riche et solide, et on s’aperçoit que ce qu’on nous montre dans ce tome 1 n’est qu’une infime partie d’un tableau bien plus vaste : il est par exemple fait mention de metacivilisations surpuissantes s’affrontant pour la possession du centre galactique à l’aide d’armes si apocalyptiques que les astronomes humains de notre époque les ont confondues avec… des phénomènes astronomiques. J’en profite pour glisser à M Lucazeau et à son éditeur que je suis d’ores et déjà partant pour en découvrir plus sur ce contexte, et que j’espère que Latium n’est que le début d’un cycle (même s’il n’a pas forcément été pensé comme tel pour le moment) et pas un One-shot en deux tomes.

Psychanalyse IA

Les personnages centraux du livre sont des Intelligences Artificielles (IA), qui ressemblent à celles du projet Orion’s Arm : elles sont hiérarchisées, composites, certaines étant intelligentes mais pas conscientes (comme le Monolithe du cycle 2001) et d’autres étant formées de sous-processus ou de gestalt d’entités de niveau inférieur qui sont eux / elles-mêmes des intelligences ou des intelligences-consciences. En plus d’être composite, la structure est également fractale : l’intelligence (et éventuellement la conscience) est un motif qui se répète de façon identique à différentes échelles, du noème de base à l’Intelligence avec un grand « I ».

En clair, on distingue les Noèmes des Intelligences, les premières étant des sous-unités des secondes. Une Intelligence (ou un Noème de haut niveau) n’a pas d’équivalent de l’inconscient d’un humain, même ses sous-processus sont intelligents et / ou conscients. Plautine est allée plus loin en scindant sa psyché en quatre entités qui ne sont pas tellement moins puissantes que le tout, et qui représentent (et amplifient) certains aspects de sa personnalité. Elles constituent une tentative de simplification de certains paradoxes, en cristallisant des aspects antagonistes de la personnalité d’origine. Enfin, tout comme les Hommes-Chiens dont je parlais plus haut, elles sont une tentative de « décentraliser » certaines fonctions (la violence, pour ces derniers, par exemple) afin de s’en décharger. Et bien entendu, les différentes facettes de soi-même peuvent être conduites à lutter pour le pouvoir, entre elles ou contre le Tout dont elles sont issues.

L’une de ces facettes a même créé une copie, sous forme de cyborg, de la Plautine originale, le gynoïde qu’elle était avant sa transformation en nef spatiale aux titanesques proportions. Cette Plautine incarnée est la quintessence de ce qu’est la Nef du même nom.

Si, chez Plautine, aucun noème (à part elle) n’est libre, chacun étant assujetti à sa volonté ou étant une partie de la structure d’ensemble, ce n’est pas le cas dans une autre Nef, Othon : chez lui, chaque noème est libre, individuel, doté de sa propre voix au chapitre. Othon a séparé sa psyché de celle de la Nef, s’est rendu « autonome », a réalisé une unicité de son intelligence et de sa conscience. S’il commande toujours, ce n’est que parce que les noèmes de base lui ont conféré cette autorité, qu’ils ont la possibilité de révoquer.

Il existe, enfin, dans ce tome 1, une troisième « espèce » de quasi-Intelligences, celles qui sont / pilotent le Modulateur Monadique (= le dispositif technologique de saut spatial instantané). Décrites comme adoptant des modes de pensée radicalement différents, métaphysiques, elles éveillent immanquablement la curiosité.

Autant le dire tout de suite, sur un strict plan SF, la profondeur de l’aspect IA du livre, et la présence de cet aspect que je ne peux qualifier que de « psychanalyse des IA », est une de ses très grandes forces. Il est pour moi clair qu’il va très rapidement devenir une référence absolue à ce niveau. Il va plus loin que Banks, Westerfeld, Simmons… bref que n’importe qui à l’exception, peut-être, de l’incroyablement visionnaire Zindell ou, à la rigueur, de Laurent Mc Allister dans le très sous-estimé Suprématie. Le chassé-croisé entre psychologie / psychanalyse, spiritualité et informatique est incessant, passionnant : l’ekklesia n’est rien d’autre, par exemple, qu’une défragmentation spirituelle ! La nature profonde de la psyché IA n’est bien entendu qu’un reflet (<– humour subtil : psyché, reflet), même s’ils sont bâtis sur des bases différentes, de celle de l’homme, et n’en constitue qu’une allégorie.

Ressemblances

Ce livre m’a fait penser à La Terre bleue de nos souvenirs, sous un angle bien précis : sur le strict plan de la « quincaillerie SF », il n’y a rien d’original là-dedans, ou quasiment, tout est un hommage à un auteur fameux ou a déjà été vu dans une oeuvre antérieure, mais le mélange est superbement réalisé, et souvent, Romain Lucazeau va bien plus loin, dans sa réflexion ou son traitement des thématiques, que ses inspirateurs. C’est ainsi que :

  • La première influence qui vient à l’esprit est celle de Iain Banks, à la fois pour l’influence des IA sur la destinée humaine, et pour l’aspect « je suis une IA mais je fais 80 km de long et j’écrase une planète comme un moustique ».
  • Immédiatement après, vient celle de Dan Simmons, qui est une des plus puissantes du livre : on pense au Technocentre, bien entendu, mais aussi aux Cybrides (Plautine et Othon se retrouvent incarnés, avec une version « compacte » de leur psyché, dans des corps individuels), et surtout à ce mélange post-singularité et antiquité, SF et littérature blanche, l’une se nourrissant de l’autre et inversement, qui caractérisait Ilium et Olympos. De plus, les rêves de Plautine (incarnée) évoquent ceux du second Cybride de Keats. Les « écologies IA » de Romain Lucazeau rappellent fortement celles aperçues lors de la visite du TechnoCentre., et la quasi-Intelligence qui pilote / constitue le Modulateur Monadique a un fort parfum d’Ummon (KWATZ !).
  • Les bases de l’univers (à l’exception de l’aspect uchronique et post-apocalyptique), à savoir vaisseaux géants et surpuissants et forte influence latine, évoquent Le dragon ne dort jamais de Glen Cook.
  • Les IA si avancées, au-delà de la compréhension de niveau humain, qu’elles acquièrent un statut quasi-divin, évoquent celles de David Zindell, mentionné plus haut.
  • En plus d’être un cousin d’Ummon, le Modulateur / son Intelligence n’est aussi rien d’autre… qu’une version électronique d’un Navigateur de la Guilde Spatiale de l’univers de Dune de Frank Herbert.
  • Le Carcan est un hommage tout à fait explicite à Asimov.
  • Le fait que les androïdes quittent leurs corps humanoïdes pour devenir des vaisseaux a un fort parfum de l’évolution des constructeurs de Monolithes chez Arthur Clarke (et la fin du tome 1 va clairement dans ce sens là). De plus, la distinction entre intelligence (même immense) et conscience évoque aussi bien ce dernier (le Monolithe est, dans les deux derniers livres du cycle 2001, explicitement qualifié d’intelligent mais pas conscient) que le Vision Aveugle de Peter Watts (qui explique, en gros, que la conscience n’est pas automatiquement un avantage évolutif).
  • Si Plautine (incarnée) évoque les Cybrides de Simmons, elle rappelle aussi l’Ancillaire du cycle d’Ann Leckie quand, séparée de la Nef et de son Intelligence, elle en constitue une version compacte et (quint)essentielle.
  • Les hommes-chiens agitent amicalement leur papatte pour dire bonjour à Mr Brin
  • … et Alecto expédie, via le cyberespace, ses salutations à Mr Vinge (Perversion ? Moi ? On vous aura mal informé…).
  • Le fait de mêler mythologie et SF (les Intelligences ne sont-elles pas qualifiées de dieux et demi-dieux ? Ne parle-t’on pas à leur sujet de gigantomachie ? ) est de l’ultra-réchauffé : s’il faut un exemple, prenez celui de Zelazny.
  • Le fait que l’héritage de l’homme / de la Terre / de la bio- ou noo-sphère terrestre survive à l’apocalypse qui anéantit (ou quasiment) l’humanité proprement dite évoque certains romans récents, comme Children of time par exemple.

Style, rythme *

Et vice et versa…

Certaines personnes hésitent à acheter ce roman : pourquoi ? Le background de l’auteur (niveau d’études, philosophe), son ambition de rapprocher la SF de la littérature blanche (démarche qui ne paraît pas pertinente à tout le monde), et surtout, un extrait de son travail (en cours de correction) visible sur son blog, ainsi qu’une interview, ont sonné de vociférantes alarmes dans l’esprit de certains. La grosse crainte était un roman qui, dans la droite ligne du cycle de l’Ancillaire d’Ann Leckie, torpillerait un fond potentiellement intelligent et intéressant par l’emploi d’une forme absconse.

Si j’ai une grande considération pour les auteurs qui respectent l’intelligence de leurs lecteurs, je n’en ai en revanche aucune pour les m’as-tu-lu qui nous infligent des textes pédants. Ma grande crainte, à l’achat de ce livre, était de tomber sur ce genre de style imbuvable.

Sur ce plan là, mes craintes étaient injustifiées (ou bien le travail éditorial a été magistral…) : le style est fluide, prenant, je dirais même parfois virtuose, à l’égal des passages les plus inspirés de… Banks (c’est le plus grand compliment que je puisse faire à un auteur de SF, pour info). Oui, il y a de la philo, oui, le vocabulaire est plutôt costaud (parfois trop : casuistique et eccéité, par exemple, ne me paraissent pas vraiment relever du langage courant, et ne pas connaître leur signification ne me paraît pas être le signe d’un manque d’intelligence, de culture ou d’éducation de ma part. Tout le monde n’est pas issu d’une filière littéraire), mais ça se lit avec passion et sans à-coups incessants comme on aurait pu le craindre. C’est très bien rythmé, sans les digressions philosophiques qui nuiraient à l’aspect romanesque dont je craignais la sur-abondance : quand philo il y a, c’est court et ça ne nuit pas de façon significative à l’aspect SF ou romanesque de l’oeuvre. Je dirais même plus : ça l’enrichit.

Le rythme des révélations est très fermement maîtrisé (sur l’intrigue, l’uchronie, les commanditaires de tel ou tel acte, etc), et les personnages (inspirés par Corneille) sont très solides. J’ai été particulièrement étonné par la longueur très courte de la plupart des phrases, à vrai dire je m’attendais plus à de longs pavés alambiqués. Certains dialogues sont l’occasion, effectivement, de voir l’influence du théâtre sur cette oeuvre, mais pour ceux qui n’apprécient pas particulièrement cet art, cette influence n’est en rien pesante.

Cette histoire d’homme-chien m’avait crispé lorsque j’en avais entendu parler, mais finalement cette race artificielle se révèle être un des points forts du livre, apportant un aspect héroïque, digne d’un mythe grec, qui se marie très bien avec les aspects les plus SF de l’histoire, à la manière des romans de Dan Simmons sur la Guerre de Troie.

J’étais dubitatif à propos des batailles spatiales flamboyantes promises, mais force est de constater qu’il y en a une (assez longue et détaillée), et qu’elle est rondement menée.

Originalités… ou pas

Si, comme je l’ai démontré, l’aspect que j’appelle « quincaillerie SF » n’est en rien ou presque original, d’autres aspects le sont plus : comme le souligne le directeur de collection à l’origine de la publication du diptyque, Romain Lucazeau n’a pas seulement du style, il a son style (et l’inclusion de concepts ou de termes issus de sa formation et de son travail de philosophe en est un élément majeur). Je nuancerais cependant, à titre personnel, en disant que l’esprit de Simmons ou l’âme de Banks (l’humour en moins) ne sont jamais bien loin, sans parler de leurs thématiques de prédilection.

C’est pareil, la grande nouveauté alléguée qui consiste à mêler antiquité, littérature blanche / classique, philosophie, théâtre et SF, ne me paraît pas tant en être une que ça : cf Simmons, une fois encore, ou Plus de vifs que de morts de Frederik Pohl.

J’aurais plus tendance à dire que la vraie nouveauté consiste à allier Space Opera, uchronie et antiquité, mais cette fois c’est Peter Hamilton qui risque de ne pas être d’accord : cf la novella En regardant pousser les arbres dans Manhattan à l’envers. Par contre, Space-op + post-apo + uchronie, là oui, je trouve ça assez original (et pas du tout un mélange insipide, comme cela aurait pu arriver sous la plume d’un auteur moins doué).

Certains vont aussi vous dire que parler de l’homme sans jamais qu’il ne soit présent est une immense trouvaille, une grande originalité : ce n’est pas mon cas. Ce n’est, pour moi, qu’un mécanisme allégorique de plus de la SF, qui ne fait que nous parler de nous, ici et maintenant en nous parlant de l’autre, loin, ailleurs et dans longtemps.

Non, j’en reviens finalement à cette véritable psychanalyse des IA, à cette réflexion très poussée sur leur structure intime, qui constitue, pour moi, à la fois le gros intérêt et, dans une certaine mesure, l’originalité du livre, au moins dans le niveau inédit de profondeur avec lequel le thème est traité.

Si je dois retenir une autre originalité, c’est que cet auteur français, sans renier son style propre, en s’inspirant de maîtres anglo-saxons mais en allant souvent beaucoup plus loin qu’eux, réalise le type de space opera qu’on ne voit pas souvent dans la SF nationale, en terme de souffle, de sense of wonder, d’ampleur, de démesure presque, et tout ça sans sacrifier les profondes interrogations philosophiques, morales, psychologiques, qui sont en général la marque d’une SF française plus tournée vers l’introspection que vers le spectaculaire et la pyrotechnie un peu gratuite. Le résultat est une oeuvre qui réalise cet alliage rare et précieux entre la SF qui émerveille et celle qui fait réfléchir.

De plus, rares sont les auteurs français à faire preuve de ce niveau d’ambition et à mener à bien leur projet jusqu’à un terme qui rend justice à ses promesses de départ : en clair, nombreux sont ceux qui veulent faire leur blockbuster à l’anglo-saxonne, mais peu sont ceux qui y parviennent de façon convaincante.

Un mot sur l’édition

Sur la couverture, rien à redire, Manchu a fait un travail digne d’éloges, comme d’habitude. On apprécie la présence d’un Dramatis personae en début de volume, ainsi que les explications en bas de page sur les termes grecs ou latins qui parsèment le texte. Mais (parce qu’il y en a un) si le fait que l’explication de ces termes se trouve tout près du lieu de leur emploi est plus agréable qu’un simple numéro qui oblige à faire des allers-retours vers un glossaire en début ou en fin d’ouvrage, le fait que l’explication ne soit donnée qu’une fois est plutôt ennuyeuse et malvenue : et si je ne retiens pas une signification donnée et qu’elle est employée à nouveau (ce qui est parfois le cas), je fais comment ? Bref, employer les deux méthodes (la note en bas de page et le glossaire initial / final) aurait été, à mon sens, préférable.

A noter aussi certains problèmes de relecture : qu’on me permette de citer « le retour du fils prodige » (p 106), « la sanglante Mithra » (p 308 : une divinité de ce nom apparaît dans plusieurs mythologies, et elle y est masculine dans chaque cas) ou encore « un immense couloir, aux proportions immenses » (p 409).

En conclusion

Ce roman, dans lequel, je le dis franchement, je me suis engagé un peu à reculons, s’est révélé être prenant, habile, fluide, et surtout très intéressant. Bien qu’inspiré par de nombreux grands-maîtres de la SF, aux premiers rangs desquels on trouve Banks, Simmons, Asimov, Clarke, Vinge et Brin, Romain Lucazeau exploite, dans son roman, leurs thématiques bien plus loin  qu’eux, et nous livre un ouvrage qui allie sense of wonder et profondes réflexions psychologiques et philosophiques. Il bâtit une véritable psychanalyse de l’IA, un domaine où son ouvrage risque de très rapidement devenir une référence. Et tout ça sans (pratiquement) jamais sonner pédant ou faire passer la réflexion, la philosophie, devant l’aventure.

Inutile de dire que je serai de la partie dans un petit mois pour le tome 2, même si j’ai trouvé la coupure entre les deux tomes un poil abrupte et aride. Il est rare de voir un auteur français nous offrir un space opera qui peut être comparé à ceux de Banks ou de Simmons, et personnellement, je le place au sein des rangs de cette génération d’étoiles montantes de la SF (et de l’uchronie) hexagonale qui, dès le premier roman, ont su convaincre, comme a pu également le faire Stéphane Przybylski par exemple.

Pour aller plus loin

J’attire particulièrement votre attention sur le fait que cette critique ne reflète que mon impression sur le premier tome, pas sur l’ensemble du diptyque. Pour connaître cette dernière, je vous conseille vivement de lire ma critique du tome 2.

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur Latium-1, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de FeydRautha, celle de Lutin sur Albedo, celle de Lhisbei (sur les deux tomes), celle de Gromovar, celle de Victor Montag sur Le Fictionaute, celle de Blackwolf, celle d’Anudar

 

 

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27 commentaires pour Latium – Tome 1 – Romain Lucazeau

  1. Renaud dit :

    Superbe critique. Bon, j’avoue, j’ai lu le titre et j’ai immédiatement cessé la lecture pour commander le tome 1 et précommander le tome 2, mais le reste de la critique est bien aussi. Toi tu sais vendre du livre !

    Aimé par 1 personne

  2. Dionysos dit :

    Chapeau !
    Encore quelque chose à acheter aux prochaines Utopiales (oui, j’essaie de patienter). 🙂

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  3. Lutin82 dit :

    Une divergence historique ?
    Difficile de louper le « SPQR » des légions romaines sur la couverture, à cela s’ajoute le titre, la couverture… Un beau parfum alléchant!
    Je te confirme : tu me rassures beaucoup, même si j’avais l’intention de l’acheter, et que des proses absconses me gonfle mais ne m’empêche pas de lire. (Je suis dans le 3° tome de l’Ancillaire de Leckie – le début m’a demandé de relire certaines phrases pour être certaine que j’avais bien compris).
    Surprenant cette volonté de rapprocher la SF de la litterature blanche ?…
    Je ne suis pas très partisane de cela, qu’est-ce que cela sous-entend ?

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    • Apophis dit :

      Le SPQR et le titre auraient pu être trompeurs : de nombreuses œuvres de SF prennent modèle sur l’Empire romain, sans pour autant être des uchronies. Regarde Le dragon ne dort jamais de Glen Cook par exemple : toute l’ambiance est fortement latinisante, pourtant ce n’est (à priori) pas une uchronie.

      Oui, je l’ai reçu aussi, mais j’ai préféré attaquer Le problème à trois corps de Liu Cixin d’abord.

      Qu’est-ce que cela sous-entend ? Rien de bon. Je ne critique pas forcément la démarche, mais ses conséquences probables : si la SF a coulé en France ces dernières décennies, c’est justement parce que certains ont tout fait pour la rapprocher de la blanche à tout prix (ne serait-ce que via les couvertures « neutres »), gommant ainsi sa spécificité et son charme. Il n’y a qu’à voir l’engouement actuel pour les collections « revival » de vieux classiques de la SFFF pour se convaincre que c’est ça dont les gens veulent, et pas de la blanche déguisée avec quelques oripeaux de SF. Malgré tout, je tiens à préciser qu’à mon sens, Latium est un vrai bon bouquin de SF, et que même s’il y a des éléments de blanche (les personnages inspirés de ceux de Corneille, par exemple) dedans, il ne donne pas l’impression d’être un livre de blanche.

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      • Lutin82 dit :

        Merci. Je ne souhaitais pas faire le raccourcis SPQR = Rome antique obligatoirement, mais que cela me l’avait fait espérer.

        Et, je n’aime pas la volonté de rapprocher la SF de la blanche. Et cela pour plusierus raisons :
        Comme toi, je pense que cela tant à effacer la spécificité du genre… du coup la ressource pour nous c’est de nous tourner vers les auteurs étrangers, et nous n’aurons que de rares écrivains français.
        – Cela sous-entend à mon sens que la comparaison se fait encore au détriment de notre genre. Assez curieux pour des auteurs et éditeurs qui publient un livre en SF. En quoi le blanche est « meilleure » ?
        – C’est se fermer les extraordinaires possibilités qu’offre le genre, et s’empêcher de profiter de son élasticité.
        – Il n’y a des thèmes/speculations qui ne peuvent être aborder que par la SF.

        Après pour le bouquin en lui-même, je souhaite qu’il me plaise, je l’ai enfin trouver chez mon libraire ( à ma demande).

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        • Renaud dit :

          La volonté de rapprochement de la SF et de la littérature blanche relève d’un tropisme français. C’est l’expression d’un snobisme intellectuel où les thuriféraires de la pratique artistique distinguée et savante se doivent de mépriser les sous-genres, surtout s’ils sont d’origine barbare, au point de vouloir les forcer dans le moule façonné par nos chères académies, seules garantes de l’excellence de notre culture. C’est ainsi qu’ici ma bonne dame on ne fait ni jazz, ni rock, point trop d’épices dans vos plats, et surtout respectez nos alexandrins, notre sauce béchamel, et nos prix Goncourt.

          Par les griffes du Saint Gritche, moi je veux bouffer du Jalapeño, boire de l’IPA, lire de la Hard-SF et écouter du Death metal !

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  4. Gilles Dumay dit :

    @ Renaud

    « La volonté de rapprochement de la SF et de la littérature blanche relève d’un tropisme français. »
    Oui et non.
    Il y a dans la SF française une volonté stylistique évidente, on la retrouve dès les années 50, 60 avec des auteurs comme Philippe Curval qui précèdent des auteurs encore plus formalistes comme Emmanuel Jouanne, Jacques Barbéri et plus proches de nous : Alain Damasio et Stéphane Beauverger. Mais cet aspect de la SF n’est pas typiquement français ; on le retrouve dès les année 60 en Angleterre chez les auteurs de la New Wave : J.G. Ballard, Christopher Priest, Brian Aldiss (« Tous à Zanzibar », fabriqué avec des outils empruntés par l’auteur à la littérature dite générale est l’exemple parfait). On le retrouve chez certains américains comme Harlan Ellison qui est un miniaturiste de grand talent, et qui a été longtemps un des meilleurs auteurs de nouvelles de SF. Zelazny s’est permis de vrais recherches formelles dans certains de ses romans, comme « Royaumes d’ombre et de lumière ».
    La littérature mainstream (ou blanche, si vous préférez, mais franchement je ne vois pas trop ce qu’elle a de blanche), tout comme le polar, pille la SF depuis que la SF existe, de Houellebecq à Ruffin en passant par Philip Roth et Cormac McCarthy, les exemples sont légions. Et on peut trouver des exemples anciens qui remontent jusqu’aux années 30.
    Il y a de bonnes choses à piller dans le mainstream, il y en a aussi de bonnes dans la philosophie, l’histoire antique…
    Il me semble que ce Romain regrette, en tant que lecteur, c’est une SF qui singe la SF américaine et donc n’a pas le sens qu’elle devrait avoir ; il a fait un autre choix, et son choix est vecteur d’une esthétique, d’une philosophie, d’une vision du futur etc…
    Je vous renvoie à son interview sur actusf, limpide :
    http://www.actusf.com/spip/Interview-2016-Romain-Lucazau-pour.html

    Pour finir, je m’autociterai, désolé : « Latium paraîtra en deux volumes dans la collection Lunes d’encre à l’automne 2016. Il est le parfait exemple de la SF que j’ai toujours souhaité publier, qui fait autant rêver que réfléchir (et dont « Dune » m’a toujours semblé être l’archétype insurpassable). »
    Source :
    http://lunesdencre.eklablog.com/latium-romain-lucazeau-automne-2016-a119131006

    Il me semble que dans le cas de « Latium », on est très loin de la démarche littéraire que vous semblez pour le moins regretter.

    Gilles Dumay, directeur de la collection Lunes d’encre, et éditeur de « Latium » de Romain Lucazeau

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    • Renaud dit :

      Bonjour Gilles Dumay,

      merci de cette réponse joliment argumentée à ma petite envolée. Elle est grandement appréciée. Ma critique, avec tous ses effets de manche, ne s’adressait aucunement à la démarche de Romain Lucazeau, dont je n’ai pas encore lu le roman, mais dont j’ai commandé les deux tomes suite à la longue et très détaillée critique positive de notre hôte Apophis. Je compte bien prendre beaucoup de plaisir à cette lecture, au moins autant que votre enthousiasme d’éditeur ou celui de lecteur d’Apophis me le promettent.

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    • Lutin82 dit :

      Dans un célèbre chapitre de ses Dialogues avec Claire Parnet intitulé « De la supériorité de la littérature anglaise-américaine » Deleuze défend la suprématie de la littérature anglo-saxonne vis-à-vis de littérature française. Selon lui, la littérature anglo-saxonne, incarnée par Melville, Stevenson, Fitzgerald, Miller, Kerouac, etc. dépasse, en valeur, la littérature française qui serait écrasée par sa tradition et son manque de souffle, là où la littérature anglo-saxonne s’apparenterait à une écriture du voyage, de l’initiation, de l’aventure, du devenir procédant d’une « déterritorialisation » du personnage qui est en fait un devenir-personnage. Ecriture de la progression, de l’espace à conquérir contre celle de la stase, de l’affaissement et de la tradition.

      « Thomas Hardy, Melville, Stevenson, Virginia Woolf, Thomas Wolfe, Lawrence, Fitzgerald, Miller, Kerouac. Tout y départ, devenir, passage, saut, démon, rapport avec le dehors. Ils créent une nouvelle Terre mais il se peut précisément que le mouvement de la terre soit la déterritorialisation même. La littérature américaine opère d’après des lignes géographiques : la fuite vers l’Ouest, la découverte que le véritable Est est à l’Ouest, le sens des frontières comme quelque chose à franchir, à repousser, à dépasser. Le devenir est géographique. On n’a pas d’équivalent en France. Les Français sont trop humains, trop historiques, trop soucieux d’avenir et de passé. Ils passent leur temps à faire le point. Ils ne savent pas devenir, ils pensent en termes de passé et d’avenir historiques ».

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  5. yogo dit :

    Wahoo, sacrée critique !! Je suis bluffé…
    Je ne sais pas toujours pas si ce livre est pour moi ou pas. Ca m’intrigue et ca me fait un peu peur.
    A suivre…

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    • Apophis dit :

      Merci 🙂

      Oui, j’étais comme toi, j’ai hésité à me lancer là-dedans (à 22 euros le tome, ça se comprend), et à l’issue du tome 1, je n’ai aucun regret. Reste maintenant à voir si le tome 2 va tenir toutes les promesses de cet excellent début, mais j’ai peu de doutes sur la question.

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  6. Lutin82 dit :

    Tu vas avoir du Buzz ami Apo!

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  8. Xapur dit :

    J’avoue que le thème m’intrigue mais que je craignais le style trop alambiqué (pour moi en tout cas). Visiblement ce n’est pas le cas, il se peut donc que je me laisse tenter si le tome 2 confirme tout le bien que tu en penses.

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  9. Renaud dit :

    Je viens de le commencer….La vache, c’est bon dès le début !

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  13. Ton enthousiasme serait communicatif… s’il n’était pas aussi terriblement complexant !
    Entre ce que tu m’apprends de l’auteur, les extraits (abscons pour la lectrice que je suis) que j’ai pu lire du début de ce roman et les développements que tu en fais dans ta critique, ce roman me paraît très élitiste. J’ai l’impression qu’il faut être sacrément calé en science, en littérature et en bagage SF pour l’apprécier et même, tout simplement, le comprendre.
    Il me paraît évident qu’il ne passerait très haut au-dessus de la tête
    J’avoue être en faveur de plus de simplicité et d’une offre plus grand public. Dommage car les thèmes semblent passionnants et très bien mis en valeur par ta chronique… :/

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