Les couleurs de l’acier – K.J. Parker

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Hard Fantasy

color_of_steelK.J Parker, l’auteure anglaise de ce roman, mentionnée sur la quatrième de couverture… n’existe pas. Il s’agit en fait du pseudonyme (féminin) de l’écrivain (masculin) Tom Holt, sous lequel il a publié quinze livres, une vingtaine de novellas / nouvelles / essais et reçu deux World Fantasy Award (le prix le plus prestigieux en matière de Fantasy, l’équivalent du Hugo en SF). Tom Holt a adopté cette « identité secrète » (qui a tout de même tenu 17 ans) pour déconnecter son propre travail, orienté Fantasy humoristique / parodique (à la Terry Pratchett ou Piers Anthony) de publications au ton nettement plus sérieux ou noir.

Ce roman présente plusieurs points sortant de l’ordinaire, qui le rendent plutôt original alors qu’il est pourtant bâti sur une base (un siège subi par une cité) qui ne l’est pas. C’est le premier de la Trilogie Loredan (du nom du protagoniste). Signalons les superbes couvertures qui mettent l’accent sur les différents artisanats qui sont très présents dans l’univers et l’intrigue.

Le contexte

L’action se déroule entièrement dans (et aux environs de) la Triple Cité de Perimadeia. Il s’agit tout simplement de la plus grande, la plus ancienne et la plus riche ville du monde. Métropole de marchands et surtout d’artisans, elle a été, selon les flux et les reflux de l’Histoire, le centre d’un vaste empire ou (comme à l’époque du récit) réduite à ses environs immédiats.

On l’appelle la triple cité car en son centre, se trouve une montagne, au sommet de laquelle se trouve la Cité Haute, siège du pouvoir impérial, et sur les flancs de laquelle se trouve la Cité du milieu, siège des administrations, des bibliothèques et des résidences des plus grands notables et officiels. A la base de la montagne, se trouve la Cité Basse, lieu où se concentre le peuple et (surtout) les artisans.

Une autre particularité de la Cité est qu’elle est située sur une vaste île, au beau milieu de l’embouchure d’un large fleuve. Entourée d’eau, les ponts (en bois) menant aux deux rives pouvant être facilement détruits, son accès à la mer dans laquelle se jette le fleuve lui permettant de se ravitailler sans problème, et ceinte de murailles très bien conçues, hérissées de machines de guerre (catapultes, trébuchets, etc), Perimadeia est réputée imprenable.

Dans les vastes plaines des environs, ce sont des nomades totalement inspirés par les Mongols qui règnent en maîtres. Ce n’est pourtant le cas que depuis une douzaine d’années : avant cela, un poste avancé de la Cité, sous le vigoureux commandement du général Maxen, menait des raids de décapitation (en jargon militaire, opérations destinées à tuer d’un coup tout le commandement ou les dirigeants politiques ennemis) et des campagnes de terreur qui enlevaient aux peuples des plaines toute velléité de s’attaquer à la ville.

plains_people

La cité est inspirée par plusieurs villes italiennes de différentes périodes historiques : la Rome antique pour les Titres et le gouvernement impérial, Venise pour l’aspect « industrie » (dans un cadre médiéval), artisanat et commerce (et thalassocratie, dans une certaine mesure), et, à mon avis, Salerne pour tout ce qui concerne les savants qui étudient le Principe (voir plus loin). L’artisanat a une énorme importance dans la cité : les quartiers, les rues, sont majoritairement nommés en fonction de la guilde ou corporation qui les habite, et Perimadeia est réputée fournir à elle seule le tiers des produits manufacturés de son monde.

Même s’il ne s’agit pas d’une Fantasy historique à la Guy Gavriel Kay à proprement parler, nous n’en sommes tout de même pas très loin : la magie n’est pas vraiment à grand spectacle (en gros : manipulation des probabilités, vision des avenirs possibles et communication par les rêves), et comme dans pas mal d’œuvres de Kay, aucun des éléments classiques associés par le grand public à la Fantasy n’est présent : pas de dragons, aucune race non-humaine, et ainsi de suite.

Fight for the honor, fight for the splendor, fight for your life *

The Duellists, Iron Maiden, 1984.

LoredanLe protagoniste, Bardas Loredan, est avocat. Je sens que vous imaginez tout de suite le type plongé dans ses rouleaux de parchemin et ses textes de loi. En fait, ce n’est pas du tout ça. Dans ce monde, si deux parties en litige n’arrivent pas à établir une conciliation, le cas est réglé par un duel entre… leurs avocats. En anglais, le cycle s’appelle d’ailleurs The Fencer trilogy (la trilogie de l’escrimeur). Donc, être avocat, ça consiste en fait à affronter l’homme de loi adverse / le procureur à coup de rapière. Point. Les détails « administratifs » étant réglés par les clercs qui assistent ces ténors du barreau. Loredan est d’ailleurs secondé par la jeune et jolie Athli (très « mère-poule » avec lui).

Tout ça peut vous sembler extrêmement original, mais en fait, ça ne l’est pas tant que ça. Le « jugement par le combat » est présent dans des tas d’œuvres de fantasy, à commencer par le Trône de fer. La demi-originalité est que cette fois, il ne s’agit pas de « champions » qui sont des mercenaires ou des soldats, envoyés se battre à la place de leur employeur pour la circonstance, mais de professionnels qui ne font que ça. Le métier est dangereux, mais paye bien. Ceux qui survivent un certain nombre d’années prennent leur retraite et ouvrent une école d’escrime, car la demande pour de nouveaux avocats est, de fait, toujours élevée (et pour cause, les duels sont le plus souvent à mort et les procès sont quotidiens).

Loredan, ancien militaire, membre de l’Etat-major du général Maxen une douzaine d’années auparavant, est un des avocats (et donc bretteurs) les plus doués de sa génération. Suite à une série d’événements en apparence peu logiques mais qui en fait le sont parfaitement (les pièces du puzzle se mettent en place progressivement au cours du récit), il va se retrouver responsable de la défense de la Cité lorsque celle-ci est (enfin) attaquée par des nomades des plaines remontés à bloc (là aussi, on apprendra pourquoi au fur et à mesure que l’intrigue avancera).

Ce qui est intéressant chez Loredan, c’est son caractère et le ton qu’emploie l’auteur dès qu’il le fait intervenir : cynique, désabusé, et pourtant assez drôle et ironique dans son genre, Loredan se révèle intéressant et attachant (même si, comme dans nombre de livres de K.J. Parker / Tom Holt, ce personnage principal n’est finalement que très peu maître de son destin). Il en est de même pour une partie des personnages secondaires (dont Athli : d’ailleurs, les personnages féminins, s’ils sont relativement en retrait dans la narration, ont en revanche une importance de premier plan dans l’intrigue). Certains lecteurs ont été déçus par l’antagoniste, Temrai, mais cela n’a pas vraiment été mon cas : je trouve ses motivations compréhensibles et réalistes. Dans l’ensemble, les personnages principaux sont complexes, ni vraiment bons ni totalement mauvais, tous très loin du héros légendaire invincible (même si Temrai fait preuve de dons d’observation et manuels assez agaçants et un poil irréalistes), ont des forces mais aussi (et peut-être surtout) des faiblesses, et ont un passé solidement établi par l’auteur. Bref, ils sont vivants, crédibles et réalistes.

Ce qui est fascinant, c’est la façon dont ces personnages sont liés entre eux : ils partagent des songes / visions d’un futur possible commun, et certains d’entre eux, qui ne se connaissaient pas, se rencontrent et s’échangent des informations par cet étrange canal. Il y a pas mal de mystères liés à cette relation, dont tous ne sont pas expliqués à la fin de ce tome 1 (en même temps, il en reste deux…). Par contre, c’est à signaler, pour ceux qui voudraient l’envisager comme un one-shot, l’intrigue centrée sur le siège de la Cité est résolue à la fin du livre et ne nécessite pas la lecture des deux romans suivants. En tout cas, la narration, sans être complexe ou difficile à suivre, est ambitieuse, puisque mine de rien, nous avons des flash-backs, des flash-forward et des scènes dans le présent. 

Le style de l’auteur est fluide, et pas désagréable sans être non plus transcendant. Pour un livre qui est supposé représenter la partie non-humoristique de l’oeuvre de son auteur, l’humour, justement, est bel et bien présent, dans le genre caustique et ironique.

Hard Fantasy

Vous connaissez peut-être ce sous-genre de la Science-Fiction nommé Hard SF : outre le fait qu’il s’astreigne à n’utiliser que des lois physiques connues et prouvées au moment de sa rédaction, ce type de roman a aussi pour habitude de donner d’amples détails à propos des technologies mises en jeu. Un exemple : dans Hypérion (non Hard-SF), on va vous dire que les vaisseaux-torche ont des propulseurs laissant une longue traînée de plasma derrière eux (d’où le nom). Et… c’est tout. Dans un roman de Hard-SF, on va vous expliquer que le vaisseau est doté d’une propulsion magnéto-plasmique à impulsion spécifique variable VASIMR, utilisant de l’argon comme propergol et une centrale à fusion nucléaire inertielle type Tokamak comme source d’énergie. Et bien entendu, on va vous expliquer comment tout ça marche…

Vous allez me dire : mais quel est le rapport ? Le rapport, c’est que ce livre est l’équivalent de la Hard SF transposé à la fantasy, ce que j’appellerais de la « Hard Fantasy ». C’est le premier roman de ce type que je rencontre où on explique les techniques métallurgiques et de forge appliquées aux épées, la fabrication des cordes, des machines de siège, des flèches, des arcs, et où on donne autant de détails sur l’artisanat, ou plutôt les artisanats, et sur l’ingénierie en général (de même, si vous voulez tout savoir sur la Poliorcétique, vous avez acquis le bon roman. ). Ces passages sont plutôt longs, détaillés, et récurrents au milieu du livre.

Autant le dire clairement, ils vont être extrêmement clivants : la plupart d’entre vous vont soit les trouver inintéressants, soit trouver qu’ils nuisent au rythme (et ce dernier point n’est pas totalement faux, bien qu’à mon avis exagéré). Personnellement, j’ai adoré, parce que 1/ j’ai appris plein de choses (et mon but dans la vie est de me coucher chaque soir plus instruit que je ne l’étais au réveil), et parce que 2/ on sort des contextes à deux balles pour avoir un univers d’une grande cohérence et d’une incontestable solidité, avec une vraie réflexion sur l’économie d’une grande cité, sur ce qui est faisable dans le contexte médiéval-(fantastique) adopté par la majorité des livres du genre… ou pas.

Dans le même ordre d’idée, l’approche de la magie est extrêmement originale : l’enseignement s’inspire des écoles ou universités du Moyen-âge (celle de Salerne, notamment), la structure (les rangs, notamment) est plus de type religieux que de type Harry Potter / Terremer, et surtout, l’angle d’approche est complètement différent par rapport à un roman Fantasy normal : il est moins surnaturel que philosophique et… scientifique ! Là aussi, j’ai grandement apprécié cette originalité, qui évite en plus les Deus ex Machina type « archimage qui crame le camp / l’armée de l’ennemi à coup de boules de feu ». Et ce pour une bonne raison : les gens qui étudient le Principe (=la Magie, bien qu’ils réfutent ce terme) savent que quelque chose se passe, mais ils ne savent pas comment ni pourquoi, et sont donc bien incapables de le reproduire, sinon complètement par hasard et toujours pour des effets mineurs. En gros, ils considèrent que ce que l’homme appelle magie n’est qu’une manifestation très secondaire du vrai effet, dont les causes et les mécanismes restent quasi-totalement inconnus. Les effets magiques que l’on voit dans le roman tiennent de la bénédiction, la malédiction, et, globalement, de la manipulation de probabilités. J’ai eu une impression persistante : celle qu’on parlait plus de… mécanique quantique que de magie ! Autant dire que, en grand fan des univers et systèmes sortant des sentiers battus, j’ai été très heureux en lisant tout cela.

La notion de malédiction qui entraîne, chez celui qui la lance, un contrecoup d’autant plus dangereux (voire mortel…) qu’elle a de fâcheuses conséquences sur sa victime m’a parue vraiment très bien trouvée.

En conclusion

Cette fantasy très particulière, avec des magiciens qui ne font pas de magie et qui ressemblent plus à des scientifiques (avec une structure d’ordre religieux) qu’à autre chose, et une magie qui consiste essentiellement en une manipulation des probabilités sans effets flashy, ainsi qu’une absence totale d’elfes, orcs, dragons et autres éléments classiques du genre, risque de déstabiliser certains lecteurs. Le personnage central, un avocat-qui-est-en-fait-un-escrimeur, le ton cynique, ironique, caustique et parfois désabusé, le contexte fortement inspiré de certaines civilisations terrestres, le cadre militaire avec une nette emphase sur la poliorcétique (l’art du siège) risquent également d’être clivants pour certains.

Mais ce qui risque de détourner le plus de monde de ce livre (et c’est bien dommage) est l’énorme emphase mise sur l’artisanat : là où un livre de Fantasy normal vous explique que l’artisan machin forge une épée (avec éventuellement une petite prière à Crom), point, cette « Hard Fantasy » (ainsi que je l’appelle, par analogie à la Hard SF) va vous expliquer avec de nombreux détails comment. Ou de quelle manière on fabrique un arc, un trébuchet, des flèches ou des cordes. Pour beaucoup, cela nuira au rythme et / ou à l’intérêt : pour moi, c’est plutôt ce qui fait l’originalité et la force de ce roman qui sort vraiment des sentiers battus, et ce pour mon plus grand plaisir.

Au final si nous ne sommes pas sur un livre à classer parmi les monuments du genre, nous avons affaire à quelque chose de plutôt original sur de nombreux plans, d’agréable à lire, de pas vraiment prévisible, qui laisse délicieusement planer quelques mystères, perspectives ou enjeux pour les deux tomes suivants tout en offrant une conclusion satisfaisante à la majorité des arcs narratifs (ce qui permet d’envisager le livre comme un one-shot sans problème), et qui, et c’est tout ce qui compte, fait passer un bon moment.

Mine de rien, j’ai hâte de voir la suite des événements et l’évolution des personnages. Les tomes suivants seront donc insérés dans mon programme de lecture (mais pas avant longtemps : à priori, n’attendez pas la critique du tome 2 avant… juin 2017 ! ).

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce livre, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de Lhisbei sur RSF Blog, celle de Blackwolf, celle de Boudicca sur le Bibliocosme,

 

 

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20 réflexions sur “Les couleurs de l’acier – K.J. Parker

  1. Pingback: La trilogie Loredan, tome 1 : Les couleurs de l’acier | Le Bibliocosme

  2. J’avais trouvé trois tomes dans un déclassement des bibliothèques et je les avais rangé directement pour les ressortir ultérieurement. Il faut dire que ma PAL est déjà un peu longue : je ne voulais pas la rallonger. Du coup, ta critique vient de me convaincre de les intégrer dans mes livres à lire très rapidement! 😉
    Sinon, qui est l’auteur de l’illustration avec les deux cavaliers en couleur? J’adore!

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  3. Amateur d’univers détaillé et sortant des sentiers battus, je me sens concernée! Forcément, vu la description que tu en fait, cela met le fer à la bouche. Et un système de « magie » (à défaut d’un meilleur terme) scientifique, cela me fait pétiller les neurones d’anticipation… Je le note donc malgré une PAL d’une longueur pfff!

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    • En effet, la chanson est réputée avoir été inspirée par le film (que je n’ai d’ailleurs jamais vu). Peu de gens le savent, mais le chanteur d’Iron Maiden, en plus d’être pilote de ligne, est également un escrimeur de haut niveau, ceci expliquant peut-être également cela.

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  4. Pingback: Le seigneur des Isles – David Drake | Le culte d'Apophis

  5. Alors là c’est très appétissant ! Je vais le tenter et ça pourrait bien plaire aussi à mon fils, merci bien monsieur.

    C’est assez inhabituel de voir un homme prendre un pseudo féminin, non ? (Par hasard je viens de lire un roman écrit de cette manière, mais dans un genre assez féminin, donc moins surprenant).
    Il aurait pu seulement prendre un autre nom masculin ; je me demande si c’est un choix malicieux ou simplement par volonté de brouiller les pistes au maximum…

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    • Salut Yoda (ou devrais-je dire GP ?)

      en effet, c’est l’inverse qui était beaucoup plus fréquent pendant de nombreuses décennies, les lecteurs (masculins) ayant un peu de mal avec l’idée d’une femme écrivant de la SFFF et le milieu de l’édition étant exclusivement masculin. Cf Andre Norton, par exemple.

      Je pense que c’est plus par volonté de brouiller les pistes au maximum. D’ailleurs sa « couverture » était tellement parfaite qu’il a fallu qu’il vende lui-même la mèche pour qu’on s’aperçoive de la « supercherie ».

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      • Tu crois qu’il venait recevoir ses prix et signer ses dédicaces avec une perruque ? ^-^
        (et oui, j’ai tendance à devenir un peu schizophrénique avec tous mes pseudos -_- )

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  6. D’ailleurs je viens de faire exploser ma couverture, damn ! 😀
    (j’ai laissé mes premiers messages avec mon smartphone, avec mon ordi je n’arrive pas à recaser Yoda, saperipopette !)

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