Le dragon ne dort jamais – Glen Cook

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Ad Astra

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Bien que Glen Cook soit archi-connu pour son cycle de la Compagnie Noire, un monument de Dark Fantasy, il a aussi publié un certain nombre de livres de Science-Fiction, dont celui-ci. Comme on pouvait s’y attendre avec cet auteur, il s’agit de SF militaire, mais pas seulement : en effet, les influences de Iain Banks et de Frank Herbert planent également sur cet univers (même si elles sont éclipsées par une influence historique, celle de l’Empire Romain). Enfin, je lui trouve des points communs avec pas mal d’œuvres postérieures, du Grand Vaisseau de Robert Reed à La justice de l’Ancillaire d’Ann Leckie (à vrai dire, avant de le lire, c’est un peu comme cela que j’avais imaginé l’univers de ce dernier livre).

J’entame, avec ce roman, mon exploration de l’oeuvre de Glen Cook, qui se poursuivra avec une moyenne d’un livre par mois (ce qui peut signifier deux dans le même mois ou aucun un mois donné, tout dépendra de la densité de nouveautés le mois en question).

Ce n’est clairement pas un livre facile : l’immersion n’est pas graduelle, mais brutale. Bref, il est exigeant, mais est-il intéressant ? 

Univers

L’univers est complexe, à tous points de vue : les humains contrôlent un vaste volume (comprenant 3 millions d’étoiles) appelé Espace Canon. Ils n’en sont pas originaires (et d’ailleurs, leur provenance et la manière d’y parvenir restent très mystérieuses) mais l’ont conquis grâce à la mise au point d’une arme terrible, les Vaisseaux (avec un grand « V »). Certes, il y a aussi dans cet univers des vaisseaux (avec un petit « v »), mais rien de comparable à ceux-là : de leur taille (des centaines de kilomètres de long) à leurs protections (les champs de force les plus efficaces de l’univers connu) et leurs armes (dont les redoutés « Spirochètes de l’Enfer ») en passant par leur vitesse et par tout un tas de systèmes réservant de très désagréables surprises à leurs adversaires (les couches ablatives multiples, une vraie idée de génie de la part de l’auteur), ils constituent une force aussi invincible que crainte.

Depuis leur mise au point, 4000 ans auparavant (l’échelle temporelle de cet univers s’étend encore plus loin, puisqu’il est mentionné que les humains avaient colonisé une zone frontalière à l’Espace Canon depuis plusieurs millénaires avant de le conquérir), ils maintiennent un contrôle absolu sur leur territoire et écrasent systématiquement toute invasion extérieure (=extraterrestre) avec une terrifiante facilité. Et lorsqu’on sait qu’il y a 32 Vaisseaux, on comprend mieux que leur tyrannie soit absolue et que, malgré quatre millénaires de tentatives, nul n’ait pu la briser.

Un Vaisseau, outre son armement interne, est une véritable armada et armée à lui tout seul : il transporte des chasseurs et des Escorteurs, des mines, des plate-formes d’artillerie, ainsi que des bataillons entiers de soldats (maintenus en stase jusqu’à ce qu’on ait besoin d’eux) et leurs navettes de débarquement. Un seul de ces bataillons peut écraser sans le moindre problème n’importe quelle planète ou station qui aurait eu l’idée saugrenue de se rebeller.

Dans l’Espace Canon, ces Vaisseaux utilisent le Réseau (rien à voir avec celui de Iain Banks), seule manière connue de se déplacer à vitesse supraluminique (ce qui ne veut pas dire qu’il n’en existe pas d’autres, c’est juste que personne n’a été capable de développer une éventuelle technologie hyperspatiale classique). Il s’agit de sortes de torons d’énergie formant une toile d’araignée extra-dimensionnelle entre les étoiles, qui servent de points d’ancrage. La conséquence est qu’on ne peut aller que vers les endroits se trouvant sur ce Réseau, et que celui qui le contrôle maîtrise également le commerce, la paix et exerce un contrôle politique sur l’espace réel correspondant. Le Réseau est clairement décrit comme une impossibilité physique et cosmologique, qui pourtant existe bel et bien.

Les Vaisseaux portent tous le nom d’une Légion Romaine (numéro y compris, ce qui fait qu’il peut y en avoir deux qui ont le même nom : dans notre Histoire, il y a, par exemple,  eu trois Gemina, la VII, la X et la XIII). Leur équipage, dirigé par un BelliGérant et deux Dictats (=comprenez deux co-consuls romains élus pour un an), comprend le plus souvent un petit nombre d’êtres vivants actifs (la plupart étant en stase), plus un certain nombre de consciences humaines digitalisées habitant ses vastes mémoires informatiques (on les appelle des Déifiés, et accéder à cet état est une récompense et un honneur réservé à une élite). On connaît toutefois au moins un vaisseau qui s’est quasiment débarrassé de son équipage et n’est piloté que par son IA  (ce qui horrifie les équipages des autres Vaisseaux, qui n’ont pas l’habitude de voir l’intelligence artificielle de bord se mêler de leurs affaires sans y être explicitement invitée). Les humains organiques voient leur état mental sauvegardé, et s’ils sont tués au combat, on purge leur mémoire de tout ce qui est jugé inutile puis on la ré-implante dans un corps cloné. Entre les stases et ces processus, certains personnages du livre ont un âge biologique qui se compte en décennies mais ont en fait vécu sur une période de plusieurs millénaires. Le processus  de renaissance peut s’étendre au Vaisseau (à son IA) et aux déifiés, ce qui fait que même un Vaisseau perdu d’une façon ou d’une autre peut renaître de ses cendres en un temps effroyablement court.

Outre les noms des vaisseaux et des titres militaires ou politiques, c’est plus généralement tout le contexte qui est une transposition de l’Empire Romain dans l’espace : le Réseau n’est que l’équivalent SF des routes romaines, dont la construction signifiait mobilité stratégique et contrôle politique, tout comme elle le signifie pour les Vaisseaux. Vaisseaux qui sont un équivalent des Légions dont ils portent le nom, et qui combattent des envahisseurs Extérieurs (=extraterrestres) qui sont une allégorie des grandes invasions barbares de notre histoire. L’analogie est même poussée jusqu’aux noms des zones frontalières de l’Espace Canon, qui évoquent les limites de l’Empire Romain : ainsi, les Confins Atlantes font-ils penser à la côte Atlantique qui marquait la limite de l’expansion romaine à l’ouest.

On peut d’ailleurs remarquer qu’à l’époque de la rédaction de ce roman, Glen Cook était en plein dans une démarche consistant à revisiter les empires antiques en les transposant dans des contextes de SF ou de Fantasy (il publiera l’année d’après -1989- Qushmarrah, le prix de la liberté, où il s’attaque cette fois à l’empire Carthaginois-ce roman sera chroniqué le mois prochain sur ce blog-).  

Influences, Convergences, Divergences

L’influence de Banks me paraît évidente à la lecture du roman (il a publié Une forme de guerre l’année d’avant, et L’homme des jeux l’année de la sortie du roman de Glen Cook), et celle de Frank Herbert est incontestable : l’Espace Canon est partagé entre Maisons marchandes rivales, au moins plusieurs dizaines (à un moment, l’auteur parle de l’une d’elles comme « de l’une des dix plus grosses », ce qui implique donc qu’il en existe des dizaines, voire des centaines). Le contrôle des déplacements spatiaux par les Vaisseaux (donc du commerce et de la guerre entre Maisons) rappelle aussi, bien que par des méthodes entièrement différentes, celui exercé sur les Maisons du Landsraad et sur la CHOM par la Guilde Spatiale (bien que les Navigateurs soient dépendants de l’Épice et donc qu’il y ait au final une inter-dépendance entre tous les acteurs concernés) dans l’univers de Dune.

De même, la peur qu’ont les équipages de voir les Intelligences Artificielles de leurs Vaisseaux développer un ego est à la fois un écho du cycle du Programme Conscience de Frank Herbert et des Monolithes d’Arthur Clarke (qui sont des Intelligences d’un type similaire : intelligentes mais pas conscientes). Mais au final, à part les éléments décrits (et à vrai dire, c’est déjà pas mal !), il existe moins de ressemblances entre le roman de Glen Cook et Dune qu’entre ce dernier et Inexistence de David Zindell par exemple.

On suit essentiellement les luttes pour le pouvoir au sein de l’une d’elles, la Maison Tregesser, qui va tenter, comme tant d’autres avant elle, de vaincre (ce que personne n’a jamais été capable de faire), voire de posséder, un des Vaisseaux. Ils sont aidés dans cette entreprise par de mystérieux extraterrestres respirant le méthane, qui leur fournissent des boucliers de qualité identique à ceux des Vaisseaux.

Inutile de dire qu’on ne croise pas vraiment souvent des astronefs d’une telle taille dans la SF moderne (dans le Space Opera à l’ancienne, type E.E. « Doc » Smith, c’est une autre histoire). A part l’Etoile de la Mort (et encore, en matière de mobilité et de combat vaisseau à vaisseau, elle est écrasée par les Vaisseaux), l’Empiriste de Iain Banks (dans La Sonate Hydrogène), le Grand Vaisseau du roman du même nom de Robert Reed ou la fausse Lune dans le cycle des Héritiers de l’Empire de David Weber, on peine à trouver d’autres exemples.

Je ne connaissais pas ce roman de Glen Cook au moment où j’ai lu La justice de l’Ancillaire d’Ann Leckie, mais il faut avouer que les points communs sont nombreux : contrôle absolu exercé par des vaisseaux patrouillant un volume spatial donné, transport de troupes maintenues en stase et réveillées juste pour le combat, commandement exercé par une intelligence désincarnée (même si elle est artificielle chez Ann Leckie), influence romaine (système de clientélisme) dans la conception de l’univers. Bien entendu, il y a de nombreuses différences dans le livre d’Ann Leckie, en terme d’univers, de narration et de qualité (le livre de Glen Cook est très largement supérieur).

Pour finir, il y a à la fin du roman des révélations qui permettent d’établir des parallèles avec les univers développés par des auteurs comme Alastair Reynolds, David Brin, Dan Simmons, ou ceux d’une série de SF très connue (je ne vais pas révéler laquelle histoire de ne pas vous spoiler).

Structure, Style, Immersion

La structure du roman est assez particulière (sans être inédite) : il est divisé en tout petits chapitres (de quelques lignes à quelques pages), 151 au total, chacun étant consacré à un groupe de personnages différent (sauf à la fin, où les chapitres sont plus longs et mêlent plusieurs groupes). C’est à la fois agréable (surtout lorsqu’on ne dispose que de peu de temps pour lire lors de chaque séance de lecture -dans les transports en commun ou entre midi et deux, par exemple-, car ça évite d’être obligé de s’arrêter en plein milieu d’un chapitre) et potentiellement pénible (l’alternance rapide de points de vue peut fatiguer).

L’immersion est… brutale : comme dans Hypérion, Dune ou Le livre Malazéen des Glorieux Défunts, l’auteur vous projette directement dans son univers, et les premières dizaines de pages sont remplies de termes ou de concepts spécifiques à cet univers que vous devez vous efforcer de comprendre. La plupart du temps, les dits termes ou concepts sont expliqués quelques dizaines de pages plus loin, mais c’est le genre de chose qui va vite énerver cette catégorie de lecteurs qui veut tout savoir, tout de suite. Personnellement, je suis un vieux de la vieille à ce niveau, donc pas de quoi m’effrayer, mais bon je préfère prévenir, histoire d’éviter les déconvenues.

Le style militaire et argotique de Cook est relativement bien rendu par le traducteur, bien que, pour une fois (et c’est suffisamment rarissime pour le signaler), j’ai trouvé des lacunes dans une traduction signée l’Atalante : grosses coquilles signant une relecture insuffisante (mots en trop ou manquants), termes employés à mauvais escient (on ne dit pas un serveur d’une pièce d’artillerie mais un servant, c’est très différent), expressions qui ne veulent pas dire grand-chose en français. De plus, le traducteur a parfois tendance à en faire un poil trop en matière d’argot (c’est pas les Tontons Flingueurs, hein…).

Si le fil principal de l’intrigue (tout ce qui concerne les Vaisseaux) est clair, en revanche toutes les intrigues centrées sur les Tregesser m’ont parues confuses : la faute à l’auteur, au traducteur, aux deux ? Difficile à dire. Il faut dire que le fait qu’un grand nombre de Tregesser possèdent des clones qu’ils nomment par des numéros n’aide parfois pas à la compréhension (si on parle de Deux et de Quatre, est-ce qu’il s’agit des clones de Simon, de Valerena, de Provik, de Béni ? Bref, on finit par s’y perdre). De même, le rythme rapide imposé par l’auteur et d’importantes ellipses temporelles ne facilitent parfois pas les choses.

Les personnages

Il y a quelques personnages bien définis et intéressants (Kez, Strate, Lupo), mais beaucoup sont assez nébuleux, et on a parfois du mal à différencier qui est qui et fait quoi dans l’organigramme Tregesser (sans compter que celui-ci est particulièrement fluctuant au cours du récit).

Un point fort de cet univers est la bonne utilisation de races artificielles (pensez Réplicants, en moins guerriers et en plus radicalement altérés), ainsi que l’originalité des races extraterrestres décrites. Leurs modes de pensée, notamment, sont bien décrits et suffisamment étrangers pour être  intéressants (je pense aux Kieu et au peuple de Chercheur). Et puis bon, ce n’est pas si souvent que ça que des espèces exotiques respirant du méthane sont décrites, ça change agréablement des quasi-humains à la Star Trek (même si j’ai une passion pour cet univers là) ou des boules de fourrure de la mauvaise SF.

Les combats

Si certains combats spatiaux sont bien décrits, la plupart des autres sont frustrants : certains engagements majeurs sont résumés… en quelques lignes ! Et je ne parle pas des combats au sol, la majorité du temps expédiés en quelques lignes ou paragraphes. Globalement, pour de la SF militaire, ça reste un peu succinct. En fait, c’est plus l’aspect stratégique ou opérationnel qui est décrit que l’aspect tactique. Ne vous attendez pas, donc, à quelques exception près, à tomber sur du Honor Harrington ou (pour le volet fantassins / marines) sur du Torin Kerr.

En conclusion

Au final, oui c’est ardu, parce que l’auteur ne vous facilite pas la lecture en ne vous livrant que trèèèès progressivement les clefs pour comprendre son univers, et parce que l’intrigue (dans tous les sens du terme) est tellement profonde qu’on finit par s’y perdre (sauf pour le strict aspect militaire). Mais il n’en reste pas moins que ça reste passionnant de bout en bout (j’ai trouvé la fin réussie et très ouverte : elle aurait appelé une suite, qui apparemment ne viendra jamais). Je ne sais pas, toutefois, si je suis parfaitement impartial pour en juger : passionné par l’armée romaine depuis un quart de siècle, j’étais conquis dès que j’ai lu le nom des vaisseaux 🙂 Mais même ce genre d’intérêt mis à part, la solidité et une certaine originalité de l’univers ne peuvent, à mon sens, que remporter l’adhésion, au moins en partie.

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5 réflexions sur “Le dragon ne dort jamais – Glen Cook

  1. L’Empire Romain galactique, en fait ?
    Mis à part la SFFF et les romans policiers, j’adore les livres d’histoire… avec un petit faible pour l’Empire romain!
    Bref, tu comprendras qu’un tel univers ne peut que me tenter! Bon tout n’est pas parfait, lecture et immersion pas forcément aisée. Ah! j’aime aussi de temps à autre que l’auteur nous pense intelligent. Pourtant Glen Cook je n’avais pas accroché plus que cela sur La Compagnie Noire.
    Direct sur ma PAL!

    Aimé par 1 personne

  2. Ca a l’air plutôt intéressant en tout cas, c’est bien dommage qu’à part la Compagnie Noire, son monument, aucun de ses livres ne sorte en format poche. Je note celui-ci, il n’y a pas tant que ça de one-shot dispo de Cook 🙂

    Aimé par 1 personne

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