Le guide Howard – Patrice Louinet

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Un bon livre sur Howard, mais un guide assez insuffisant pour qui cherche à découvrir son oeuvre

guide Howard

Après l’excellent Guide de l’Uchronie, je m’attaque à un autre de ces guides thématiques SFFF créés par ActuSF, celui consacré à Robert E. Howard, le créateur (entre autres) de Conan. Ce livre bénéficie d’une grosse réputation, notamment celle de tordre le cou sans ménagement à nombre d’idées reçues sur l’auteur Texan et son oeuvre (Patrice Louinet est un spécialiste de cette dernière et le traducteur français des éditions récentes consacrées à l’écrivain). De fait, l’auteur de ce livre prévient dès l’introduction : il va se détacher de la neutralité des autres guides, et le sien sera militant. Il ne supporte pas, notamment, les réécritures de textes (vous avez cru lire du Howard ? Il n’en est rien, ou si peu…) et les contre-vérités propagées sur Howard, et il va sans ménagement en désigner les responsables.

Alors, ce livre mérite-t’il sa réputation ? C’est ce que nous allons voir. 

Howard est-il mort vierge ?, fait-il deux mètres de haut ?, et autres questions « capitales »

Le guide commence sur une série d’idées reçues sur Howard, que l’auteur dément une à une, identifiant clairement les responsables de leur propagation, au premier rang desquels se trouvent les époux De Camp (on reste ébahi devant l’ampleur de leur réécriture de l’histoire de Howard et de son oeuvre, ainsi que par le culot, voire la malhonnêteté manifestés ce faisant). L’auteur conseille aux lecteurs qui ne savent rien sur Howard de sauter cette partie. Il aurait mieux fait d’appliquer ce conseil à sa propre personne. Ce chapitre n’intéressera en effet qu’une partie des lecteurs, premier point, il est trop long et aurait pu être avantageusement remplacé par plus de fiches de lecture (ou des fiches plus longues), deuxième point, et enfin, il fait double-emploi avec la (longue) biographie de Howard qui se trouve plus loin dans le livre. Bref, il est triplement inutile… dans le cadre d’un guide de lecture. Personnellement, j’aurais résumé en moins d’une page, avec un exemple précis des méfaits des De Camp à l’appui. Un, pas dix.

Car voilà où se trouve le problème : ce guide Howard essaye de mélanger deux choses qui me paraissent difficilement conciliables, à savoir être un guide de lecture comme le Guide de l’Uchronie, d’une part, et être aussi exhaustif, définitif et précis que possible sur Howard, l’écrivain, l’homme, d’autre part. Car si après cette série d’affirmations démenties sur ce dernier, on a bien droit à la description de « vingt textes indispensables » (Conan, mais pas que : Solomon Kane, Bran Mak Morn, Kull, etc), ce n’est que pour mieux retomber, ensuite, dans un long pavé formant une biographie de Howard.

Personnellement, ce que je recherche, dans un guide de lecture, c’est qu’il soit aussi complet que possible sur les textes, pas sur l’auteur. La bio et la première partie auraient du être fusionnées et synthétisées, en faire des chapitres aussi longs et exhaustifs n’a que peu de sens dans le cadre de ces guides ActuSF. Certes, comprendre d’où Howard et sa famille viennent et ce par quoi ils sont passés, c’est important pour comprendre l’homme, donc son oeuvre, mais pour moi, l’analyse de l’oeuvre, justement, compte bien plus que sa genèse ou son auteur.

Conseils de lecture… ou pas

Après la biographie, voilà une seconde section avec « vingt textes qui méritent également votre attention ». Ah. Comme si c’était pas assez bordélique d’avoir coupé la bio en deux parties, il fallait aussi le faire avec le guide de lecture ? La structure du livre est donc hachée, elle manque de la cohérence du livre de Karine Gobled et Bertrand Campeis. De même, vous cherchez les conseils de lecture croisés (dans le genre : si vous avez aimé ceci, vous aimerez aussi cela) qui étaient un point fort de ce dernier livre ?  Il n’y en a pas. C’est utile pourtant, dans le cadre de quelqu’un qui cherche à découvrir l’oeuvre, qui met un pied dedans, qui trouve la température de l’eau bonne, et qui souhaite prolonger la baignade.

Ces vingt autres conseils de lecture souffrent de pas mal de défauts, qui plus est : beaucoup trop courts (de quelques phrases à une 1/2 page), avec même en une occasion un quasi « tu l’analyseras toi-même » (ben voyons, c’est pour ça que je paye ton livre, pour faire ton travail à ta place…), et quelques conseils complètement inutiles : qui va aller lire les textes western jamais traduits et datant des années vingt ou trente ? Sérieusement ?

Et attends, cher lecteur, tu n’es pas au bout de tes surprises : après ces 20 conseils courts, M Louinet te gratifie de dix conseils ultra-courts. Comprends deux ou trois phrases. Sur des textes jamais traduits et érotiques ou western, pour certains. Encore une fois, voilà des pages qui auraient été mieux employées à étoffer des conseils de lecture existants ou à mettre des conseils plus pertinents que ceux-là (textes traduits, de fantasy, etc). Bref, je trouve (et c’est une remarque générale, qui s’applique à tout le livre), que l’auteur manque désespérément de sens commun, il se laisse submerger par sa passion (ou par sa haine absolue des époux De Camp) et perd de vue le côté concret qui rendait le Guide de l’uchronie écrit par ses petits camarades si efficace.

Ce n’est pas un livre, c’est un puzzle

Vient ensuite un chapitre au moins partiellement intéressant : en gros, on nous trie le vrai du faux dans les productions consacrées à Conan :

  • films (descendus en flammes ; voir plus loin).
  • textes de / corrigés par De Camp ou autres (coupés en rondelles).
  • BD (impression plus que mitigée à ce stade du livre ; voir plus loin).

Voilà au moins un chapitre utile, où on nous parle concrètement de l’oeuvre et de ses adaptations. Bien que l’intégrisme dont fait preuve l’auteur dans le respect absolu du canon Howardien soit fatiguant. On aurait aimé un peu plus de nuances et de souplesse de sa part.

On nous explique ensuite comment, notamment grâce à M. Louinet, on a enfin eu des éditions anglo-saxonnes, puis françaises, correspondant aux « vrais » textes d’Howard, débarrassés des traductions bancales, des coupes éditoriales (du type « couvrez ce sein que je ne saurais voir ») ou des réécritures de l’ignoble De Camp. Intéressant, mais mal placé : il fallait mettre ça AVANT les conseils de lecture, pas après, bon sang, c’est si difficile que ça à comprendre ?

Après ce bref sursaut d’intérêt, c’est reparti dans le « c’est intéressant mais qu’est-ce qu’on en a à faire ? », avec une analyse des rapports entre Howard et Lovecraft, des passages sur les pulps et sur Weird Tales en particulier, sur la machine à écrire de Howard, etc. Ok, c’est bien, mais ça va pas m’aider à choisir ce que je vais lire ça. Et puis la machine à écrire, sérieusement ?

C’est après ça qu’on réalise qu’outre le fait d’être incontestablement bordélique, l’auteur est parfois un peu schizophrène : revoilà un AUTRE chapitre sur les adaptations ciné / TV / BD / en jeux. Ah. Et plus détaillé que le précédent, en plus. Pourquoi en avoir fait deux, dont un qui du coup est complètement éclipsé par le second ? La synthèse, il connaît, M Louinet ? Avec sa manie de faire des listes en dix points, j’ai vraiment l’impression qu’outre les redondances, il met tout ce qui a un vague rapport avec Howard / son oeuvre dans ses listes, histoire de les remplir (d’où la machine à écrire par exemple…). Par le Saint Gritche, s’il avait un quota de pages / mots / signes imposé, pourquoi ne pas avoir étoffé la partie conseils de lecture ? 

En plus, il y a des contradictions entre les deux chapitres d’adaptations : la partie films est plus nuancée et un peu moins acerbe envers eux, et alors que la partie BD précédente laissait une nette impression de mépris, celle de ce second chapitre est à la limite du dithyrambique. Et tout ça sans parler des absences toujours aussi dérangeantes : deux chapitres d’adaptations, dont un qui parle de Jeu de rôle, et pas un mot sur GURPS Conan ? (vous savez, GURPS, un des trois Jdr les plus connus et joués au monde, avec D&D et Pathfinder…).

Après ça, on a ENCORE droit à un chapitre fourre-tout en dix points (« Autour de Howard ») : Howard et Tolkien, Howard et Frazetta, puis une nouvelle série de diatribes sur l’infâme De Camp. Ok, il l’a bien mérité, mais toujours la même remarque : pourquoi ne pas avoir placé ça dans le tout premier chapitre, celui qui parlait des mensonges propagés par De Camp sur l’auteur ? En plus, on a là un manque de respect magistral : pour illustrer l’ampleur des réécritures de De Camp par rapport au texte original d’Howard, Patrice Louinet donne plusieurs comparatifs texte original de Howard / réécriture de De Camp. C’est très pertinent… du moins cela le serait si ces passages avaient été traduits. Autant dire que si vous ne lisez pas l’anglais, à moins de compter les mots ajoutés / enlevés / modifiés, vous allez passer à côté d’une partie de la démonstration. Je sais pas moi, l’auteur est traducteur, c’était si dur que ça de traduire quelques petites pages ? Voilà, outre le capharnaüm qu’est cet ouvrage, une autre marque de l’irrespect de l’auteur envers son lecteur.

Le livre se termine sur des extraits des lettres adressées par Howard à Lovecraft (encore une fois, intéressant mais prenant une place qui aurait été plus judicieusement employée en conseils de lecture) puis sur un guide de lecture (ah, ah !) sur les ouvrages consacrés… à Howard (grrr….), ou en relation avec Howard (une occasion de plus de tacler les époux De Camp en s’en prenant à leur biographie, ça devient lassant à la longue : si ce livre n’a aucun intérêt, autant ne même pas le citer, c’est un guide sur Howard ou un pamphlet sur les De Camp ?).

Pour finir, on a droit aux inévitables conseils de lecture de fanzines et sites internet pour aller plus loin.

En conclusion

 Je ne dis pas que ce livre est mauvais, mais je ne peux pas dire qu’il est bon non plus dans son ensemble. C’est un excellent livre… sur Howard. Mais nettement insuffisant sur le fond et très mal fichu sur la forme concernant son oeuvre. C’est bien beau d’expliquer que, malgré ce que le grand public croit, Conan n’est qu’un personnage parmi beaucoup d’autres (et pas forcément le plus important) dans l’oeuvre du Texan, si c’est pour se contenter de quarante misérables fiches de lecture (dont une bonne moitié pas assez développées ou sans intérêt)autant abandonner toute prétention à l’exhaustivité. Il faut en effet se rappeler qu’Howard était un nouvelliste (il y a un seul roman de Conan, par exemple), ce qui fait que se contenter de seulement 40 conseils de lecture pour couvrir Conan, Kull, Solomon Kane, Bran Mak Morn, El Borak, Agnès la Noire et tous les autres, c’est se donner une mission impossible.

Ce livre ne correspond pas à ce que les gens comme moi y cherchent :

  • pas assez convivial (ton docte, organisation bordélique en terme d’ordre des chapitres dans le plan de l’ouvrage et de dispersion d’informations -parfois redondantes- dans plusieurs chapitres différents)
  •  pas assez concret (trop de conseils de lecture portant sur des textes pas traduits, ne correspondant pas à 99% des lecteurs de Howard – western-, etc)
  •  pas assez neutre (trop militant, trop sectaire : les règlements de compte avec L. Sprague de Camp et les « ça ne relève pas du canon Howardien, c’est à oublier », ça va bien cinq minutes, merci).

C’est peut-être une excellente bio de Howard, mais c’est clairement insuffisant en matière de guide de lecture. Et le pire dans tout ça : je n’ai pas le sentiment d’en savoir beaucoup plus sur l’oeuvre d’Howard (à ça par contre, je connais le nom de son chien, de sa mère et de sa petite amie…), alors qu’en toute humilité, j’en savais bien peu avant. La faute également à une approche négative : au lieu de dire ce qui n’allait pas (à propos des fausses rumeurs ou des adaptations), il aurait mieux valu clairement dégager ce qu’était Conan ou tout autre héros Howardien, ce qui a certes été fait, mais de façon peu claire et incontestablement insuffisante.

Histoire d’être un minimum constructif, voilà comment moi j’aurais organisé un Guide Howard : 25-30 % maximum sur l’auteur, 70-75 % de conseils de lecture. Pour ces derniers, l’organisation aurait été la suivante : classement par genre (fantasy, historique, western, poèmes, érotique, roman sportif, etc), avec les deux premiers se taillant la part du lion et une mention rapide des autres. A l’intérieur de chaque genre, j’aurais présenté chaque personnage emblématique, avec :

  • ses caractéristiques.
  • ce qui le rapproche ou différencie des autres héros.
  • une liste de textes à lire absolument (avec l’édition conseillée), ainsi qu’une autre de textes à lire pour aller plus loin.
  • une liste de textes relatifs à d’autres héros mais qui pourraient également plaire.
  • les éventuelles adaptations (ciné / TV / BD / autre).

De cette façon, toutes les informations sur un thème (biographie de Howard, cycle de Conan, cycle de Kull, etc) donné étaient rassemblées au même endroit , et pas dispersées de façon chaotique sur tout le bouquin. D’autre part, le lecteur avait toutes les infos relatives à tel ou tel cycle dans une présentation efficace, synthétique et conviviale.

Je me retrouve cependant au même point qu’au départ : à hésiter devant quel bouquin Bragelonne, à 22 euros l’unité,  traduit et dirigé par Louinet, acheter. Je savais déjà que je devais lire le Phénix sur l’épée, Les clous rouges et la Reine de la Côte noire, autant dire que je ne suis pas beaucoup plus avancé qu’avant. Ce qui faisait l’intérêt du Guide de l’uchronie, c’est que même en étant connaisseur du genre, les auteurs proposaient des textes intéressants sortis des sentiers battus. Ce n’est pas le cas ici, il n’y a tout simplement pas assez de conseils de lecture et trop de personnages emblématiques dans l’univers Howardien pour ça.

Autant dire que j’ai perdu 1.99 euros pour quasiment rien.

En quelques mots : je ne recommande pas ce livre en tant que guide de lecture (trop succinct), et je ne le recommande que du bout des lèvres en tant que guide sur Howard (trop bordélique comme structure et comme façon de transmettre les informations) malgré des avis quasi-unanimement dithyrambiques par ailleurs. Je vous ai exposé ce que je croyais être des problèmes dans ce livre, à vous de voir si ces éléments constituent aussi un souci pour vous ou pas.

 

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4 réflexions sur “Le guide Howard – Patrice Louinet

  1. Je confirme que j’adore tes critiques. Tu points du doigts et t’appuies bien fort sur ce qui ne va pas sans mâcher les mots, et sans arrière pensée. Ca c’est vraiment chouette, car, je n’ai pas toujours l’impression que les avis lu soit 100% libres/honnêtes/intègres…
    Certes, je n’avais pas l’intention d’acheter ce guide, et je ne risque pas.

    Merci beaucoup, j’ai aussi passé un bon moment à te lire.

    Ps: l’ultime rivage est en ligne 😉

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  2. Merci 🙂 C’est vraiment l’engagement que je prends envers les lecteurs du blog : ne pas hésiter à le crier haut et fort si c’est bien (même si le reste du monde raconte le contraire), et la même chose si c’est mauvais (idem).

    Oui, j’ai vu pour l’Ultime Rivage, critique très profonde dans sa réflexion encore une fois, bravo à toi. Tu vas attaquer Tehanu, Les contes de Terremer et Le vent d’ailleurs, du coup ?

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    • Oui, pas dans l’immédiat mais je compte poursuivre et entamer par la suite le cycle Ekumen – Ursula Le Guin a une écriture qui me touche, et je fais le même projet que pour un de mes auteurs fétiches Poul Anderson : tout lire!
      J’ai du boulot. Question Poul Anderson, il ne me reste pas grand chose « en retard ». Pour Le Guin c’est une autre histoire…

      Et toi, te fixes-tu des « challenge » de ce type ?

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