Accelerando – Charles Stross

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Un roman de référence sur le thème de la transhumanité et des Singularités technologiques, mais qui ne plaira pas à tous

accelerando

Il s’agit clairement d’un roman de référence sur le thème de la Singularité technologique, c’est-à-dire le moment où la capacité de calcul informatique atteint un seuil tel que des intelligences post-humaines émergent et entraînent dans leur sillage des changements, technologiques ou autres, à une vitesse non plus linéaire mais exponentielle et qui surtout font du futur et du sort de l’humanité (ou plus généralement des intelligences précédentes) des territoires imprévisibles.

La description des étapes de la première Singularité, puis des suivantes, est minutieuse et détaillée. Car non, la Singularité n’est en aucun cas un processus unique, elle est multiple. Les intelligences (humaines ou autres) issues d’une Singularité donnée paraissent incroyablement évoluées, intelligentes et riches matériellement / technologiquement parlant aux intelligences ayant précédé cette Singularité, alors que pour les êtres issus de la Singularité postérieure, ceux issus de la première Singularité sont des arriérés à la limite de l’intelligence et vivant dans un bidonville. En clair, les Transhumains et les IA issues de la première Singularité, avec leur nanotechnologie, sont complètement dépassés sur tous les plans par les intelligences issues de la seconde Singularité, qui sont elles-mêmes rendues obsolètes par celles de la troisième Singularité, etc.

J’ai pu lire un grand nombre de romans sur ces thèmes, et celui de Stross est de loin le plus ambitieux, le plus détaillé et le plus imaginatif. Aux classiques transhumains et IA issues d’ordinateurs / de logiciels, l’auteur ajoute une transformation en Intelligences d’entités juridiques (des huissiers) ou économiques (des corporations, et même les arnaques pyramidales !). Comme dans beaucoup de romans de ce type, certaines planètes sont démantelées, mais pas toujours par qui on croit et pour les raisons auxquelles on pense : si Mercure est déconstruite, c’est par des programmes de courtage en énergie devenus intelligents-conscients, et ce de leur propre initiative !
Comme si une description minutieuse de la Singularité terrienne / humaine ne suffisait pas, Stross y ajoute la description des Singularités technologiques ailleurs dans l’univers, faisant encore passer à son roman une étape dans l’échelle de la complexité, de la richesse et, à mon avis, de l’intérêt et de la grandeur. C’est là par contre que je trouve un défaut au roman, sur ce plan la fin laisse clairement sur sa faim, toutes les questions sont loin d’être résolues.

Le contexte

La description de ce contexte est faite de deux manières, classiques chez Stross : via les personnages (bien décrits et sympathiques), donc via un regard « interne », vivant en direct les changements entraînés par la Singularité, et via des « points » réguliers se plaçant d’un point de vue externe, global et général: on a régulièrement des sortes de briefing commençant par « décennie x du 21ème siècle : les dernières évolutions sont les suivantes, la situation de la planète z est la suivante ». Personnellement, ça ne me dérange pas, mais je sais que certains n’aiment pas cette injection artificielle d’infos dont les personnages ont ou non connaissance, et qui surtout s’appesantit sur un contexte qui sera peut-être trop décrit pour ceux qui sont là pour l’histoire et les personnages (personnellement, le contexte me fascine, donc pas de problème).

Un dernier mot sur le contexte : c’est un des rares romans de SF qui met en vedette les Naines Brunes et les planètes errantes (on peut aussi citer Permanence de Karl Shroeder), et c’est un point que j’ai beaucoup apprécié. De même, ce livre s’inscrit dans un courant hard SF qui, s’il montre des choses très ambitieuses sur le plan technologique (comme des trous de ver ou la déconstruction de planètes via la nanotechnologie), n’en reste pas moins cohérent avec les théories et les lois de la physique actuellement établies. Pas d’hyper-espace ou de choses que la science n’a pas été capable de prouver ou théoriser, donc.

Style

Voici donc pour les qualités du roman. Passons à ses défauts. Stross est un geek, un informaticien et un adepte du techno-babillage. Et il a passé cinq ans à préparer son roman. Mettez tout ça bout-à-bout et vous obtenez un niveau de langage, des références à des concepts de maths / sociologie / psychologie / cosmologie / informatique qui en rendent la lecture au mieux malaisée, avec des renvois incessants à l’ENORME glossaire de fin de volume, au pire pénible. Si vous ne supportez pas du tout les quinze premières pages, si l’effort est trop gros, abandonnez le roman, même si, soyez-en certain, vous passerez à côté d’une description magistrale de la Singularité et de la Posthumanité.

Nouvelle collection

Un coup de chapeau au passage au traducteur, et à cette nouvelle collection qui a eu le courage d’éditer ce roman de référence qui traînait dans les limbes de la non-traduction depuis DIX ANS. Incroyable lorsqu’on y pense et qu’on voit des romans considérablement plus médiocres édités très facilement dès leur écriture, toutes autres maisons d’édition confondues.

Un dernier mot justement sur cette nouvelle collection SF : deux initiatives très intéressantes à signaler, et une beaucoup plus malheureuse. Commençons par ce qui fâche : le résumé au dos du bouquin comprend un énorme spoiler qui gâche beaucoup certaines surprises de la fin. Je pense qu’il aurait fallu éviter.
Par contre, deux initiatives très, très sympas : l’intérieur de la couverture avant comprend toutes les esquisses ayant menées au choix de la couverture finale, et surtout l’intérieur de la couverture arrière présente quelque chose de très sympa (et on espère que ce sera présent dans tous les futurs volumes de la collection) : un schéma avec quatre « points cardinaux » représentant les thèmes connexes à celui du roman, et la façon dont les livres des autres auteurs se placent par rapport à ces thèmes. Très utile si on a aimé le thème du roman de Stross et qu’on veut lire d’autres choses y ressemblant.
Pour finir, excellente initiative de taper dans les chefs-d’oeuvre que les autres éditeurs n’ont pas eu le courage de traduire (pas assez rentable probablement), pour info il y a pas mal de romans de Greg Egan qui mériteraient une traduction, à vot’ bon coeur m’sieurs dames, hein *regard larmoyant*

En (ultra) bref, très intéressant, décrit avec une minutie maniaque, ultra hard-SF à la Egan, valant surtout pour le contexte mais qui ne vous satisfera pas forcément sur l’aspect romanesque (mais des personnages très attachants et bien décrits), mais présentant le pire des maniérismes d’écriture de Stross, et nécessitant donc de s’accrocher à la lecture (ou d’accepter de ne pas tout comprendre en sautant les mots avec une astérisque).

En résumé

Un roman de référence, très détaillé, minutieusement décrit, sur la Singularité technologique (émergence des intelligences artificielles et de la post / trans-humanité), dans son genre l’équivalent de ce qu’a fait Kim Stanley Robinson pour la colonisation de Mars. Cependant, ce livre souffre de deux particularités qui peuvent vous gêner : une fin qui pose plus de questions qu’elle n’en résout, et surtout, une écriture quasiment digne de Greg Egan (très technique), avec un énorme glossaire à la fin, qui en rendent la lecture exigeante (si vous avez lu le Bureau des Atrocités de Stross et détesté le techno-babillage de geek informaticien, ce roman ne sera pas pour vous).

Conclusion : un roman extrêmement intéressant, incontournable même, si vous êtes fan de hard-SF (ou de ultra-hard-SF à la Egan) ou fasciné par la Singularité, mais qui vous demandera certains efforts pour le déchiffrer et qui ne satisfera pas forcément ceux qui sont là pour le romanesque, et pas forcément pour le contexte, si parfaitement décrit soit-il. Mais si vous avez aimé les univers transhumains d’Illium / Olympos de Dan Simmons, ceux de certaines nouvelles de Greg Egan ou celui des explorateurs virtuels des Envoyés de Sean Williams / Shane Dix, ou encore les mondes des Naines Brunes de Permanence de Karl Shroeder, ce livre est pour vous.

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  7. Accélérando s’adresse à un lectorat averti,c’est d’une richesse info bio techno nano bref très nourrissant mais guère palpitant ( seul reproche) mais in livre quî ne se lit pas en diagonale (Pour ma part) résolument anti superficiel. Ta liste continue de me captiver .
    Désolé si je ne commente pas le plat du jour mais j’ai du retard à rattraper et ta liste est dense 🤓

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  8. Pingback: 2312 – Kim Stanley Robinson | Le culte d'Apophis

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