L’épée brisée – Poul Anderson

Un chef-d’oeuvre oublié et banni de la Fantasy

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Pourquoi devriez vous, si vous êtes un adepte de Fantasy, lire ab-so-lu-ment ce roman ?

Parce qu’il y a des elfes naviguant sur des Drakkars, des nains, des Trolls, des Sidhe, les Tuatha de Danaan, Odin et Tyr, le petit peuple et toute la Faërie, des vampires, des démons du Baïkal et des démons chinois, une épée qui a beaucoup inspiré un certain Michael M., des héros dignes des sagas nordiques et des épopées grecques, une dimension tragique et shakespearienne, des berserkers, parce que c’est superbement bien écrit, magnifiquement traduit, d’une puissance évocatrice colossale, parce qu’il y a des batailles épiques et une romance puissante, parce qu’il y a des femmes elfes sournoises et pas avares du tout de leurs charmes (si vous aussi, vous aimez le Seigneur des Anneaux mais que ses elfes tout purs vous lassent…), parce qu’on ne s’ennuie pas un instant mais qu’en même temps ça ne fait pas 1500 pages, etc, etc, etc.

Quoi, vous n’avez pas encore acheté ce livre ? Et vous vous prétendez adeptes de Fantasy ?

Ah, vous voulez plus de détails ?

Un délai de traduction de… 60 ans !

Avant d’examiner le roman, il est nécessaire de faire un rappel historique. Bien que la première traduction date de 2014, L’épée brisée est parue (aux USA) en… 1954. Si ce roman est si bon, allez-vous me demander, par quelle espèce de maléfice a-t’il mis 60 ans pour être traduit ? La réponse est très simple : l’auteur, Poul Anderson, a été mis sur la liste noire des éditeurs de fantasy / SF français dans les années 70, fermement ancrés à gauche, à cause de ses prises de position en faveur de l’intervention US au Vietnam et parce qu’il était perçu comme un auteur réactionnaire. En conséquence, malgré sa vaste production littéraire, et la qualité de celle-ci (récompensée par de multiples prix Hugo), aussi bien en SF qu’en Fantasy, il a fallu attendre des décennies pour que ses romans et nouvelles (il faut rappeler que l’une d’elles à lourdement inspiré Avatar de James Cameron) soient peu-à-peu traduits en France. Et encore, cela n’est du qu’à la passion et au travail d’un seul homme, le célèbre et talentueux Jean-Daniel Brèque (traducteur également de nombre de Dan Simmons).

Conséquence : malgré sa parution il y a 60 ans et sa qualité, personne ou quasiment ne connaît ce livre de Fantasy remarquable. J’espère qu’après avoir lu cette critique, vous aurez envie de combler cette lacune.

Ça ressemble à autre chose, mais à quoi…

Eh, une minute, me direz-vous, 1954 ? Une histoire inspirée par la mythologie nordique et celtique ? Donc on peut faire un parallèle avec le Seigneur des Anneaux, dont le premier tome est sorti cette année là et qui a puisé dans les mêmes influences ? Michael Moorcock démontre à quel point un tel parallèle est peu pertinent dans la préface, et je suis d’accord avec lui. On ne peut pas comparer un livre de 300 pages à une trilogie qui en fait largement plus de mille, le rythme n’est pas le même, tout d’abord, et le livre de Poul Anderson est beaucoup plus violent, tragique, sexuel et rythmé que le Seigneur des anneaux. De plus, Anderson reste très proche des influences mythologiques et culturelles qui lui ont servi de base, alors que Tolkien les modifie et les développe pour créer un monde bien à lui. Enfin, dans les deux cas l’histoire tourne autour d’un objet de pouvoir, pouvant changer le sort du monde, mais ici il s’agit de le réparer alors que chez Tolkien, il s’agit de le détruire. Sans compter que le héros de l’Epée brisée est tout à fait heureux d’utiliser la puissance destructrice de l’arme à son profit.

Non, le vrai parallèle est à faire avec… Moorcock (ce qu’il se garde bien de faire dans la préface). Il y a des passages qui rappellent tellement la description de Stormbringer et de son comportement au combat qu’on ne peut qu’être troublé (rappelons que l’épée brisée est antérieure de plusieurs années au cycle d’Elric). De plus, l’écriture est compacte (la densité de l’histoire pour seulement 300 pages est assez stupéfiante), noire, poétique sans être pédante ou ennuyeuse, et surtout puissamment évocatrice. Bref, on ne peut penser qu’à Moorcock, voire Robert E. Howard à la lecture.

Autre parallèle, Poul Anderson lui-même : si vous avez lu Trois Coeurs, Trois Lions, vous aurez une large idée du traitement des elfes dans l’Epée brisée, sauf que cette fois-ci, c’est dix fois plus puissant et passionnant. Autant le dire carrément, ces elfes là sont aussi éloignés des elfes tolkieniens qu’il est possible de l’être : ils sont manipulateurs, fourbes, froids, sans scrupules, sournois et lascifs. Et personnellement, j’ai trouvé ça très intéressant.

Univers

Le monde est fascinant : en gros, c’est l’Europe du début du deuxième millénaire, avant la conquête normande de l’Angleterre, mais où, invisibles et cachés aux yeux des mortels (sauf ceux dotés de l’oeil-de-sorcier), existent, sur les mêmes terres que les royaumes humains, ceux des créatures de Faërie, aux noms tout droit issus des mythologies nordique et celte. L’histoire suit essentiellement la guerre longtemps différée entre le Trollheim et l’Alfheim, les pays des trolls et des elfes. Elle suit également l’histoire tragique d’une famille danoise d’Angleterre, descendante de… Ragnar Lodbrok (si, si), maudite par une sorcière Saxonne, manipulée par Odin et par les elfes.
Attention cependant, il ne s’agit pas d’une Fantasy Historique à la Guy Gavriel Kay : le surnaturel est en effet omniprésent dans le livre, que ce soit sous la forme de sortilèges, de créatures féeriques, de l’intervention des dieux ou de la présence d’artefacts de pouvoir.

Personnages et écriture

Si vous aimez les héros à la personnalité puissante, ceux dignes des légendes et pas juste d’une histoire, si romanesque soit-elle, vous allez en avoir carrément pour votre argent : le protagoniste principal combat trolls et Jötuns, aux côtés des plus grands héros elfes, sidhe, et jusqu’aux dieux à-demi déchus de l’Irlande. Bref, nous ne sommes pas dans la demi-mesure, c’est de l’épique, du vrai, et on tue par bataillons entiers. Ah, ce n’est pas subtil alors, ça risque de ne pas me plaire alors ? Que nenni, l’écriture est ma-gni-fi-que, poétique et puissamment évocatrice, douce-amère également, notamment sur les thèmes des amours tragiques et du monde merveilleux des temps anciens qui disparaît avec l’émergence du monothéisme chrétien. De plus, les protagonistes sont plus subtils qu’on pourrait le croire de prime abord, parfois psychologiquement inébranlables, parfois à la merci de leurs passions ou d’une infinie tristesse.

Je n’aurais que deux bémols sur ce roman puissant : le premier est que la fameuse épée ne commence à apparaître sérieusement dans l’histoire qu’au bout de quelque chose comme la page 170 sur 300. Ensuite, j’ai trouvé la fin un peu rapide. Mais bon, rien de bien rédhibitoire à vrai dire.

Un dernier mot sur la présentation : couverture parfaitement en accord avec l’histoire, très belles et très fines petites illustrations en noir et blanc à chaque fin de chapitre, marque-page reprenant l’illustration de couverture, rien ne manque et tout est de qualité. La grande classe.

En conclusion

Vous aimez la fantasy puissante, aux grands enjeux cosmiques ou qui changent le monde, évocatrice à la Moorcock, mythologique ou quasiment à la Tolkien ? Ce livre est pour vous. Dense, nerveux, extraordinairement bien écrit, remarquablement traduit, vous ne POUVEZ pas passer à côté de ce chef-d’oeuvre, qui séduira tous les publics adeptes de la Fantasy, de celui aimant les êtres féeriques et les belles descriptions pleines d’adjectifs à celui qui aime quand c’est bien BRÜTAL (comme aurait pu le dire le regretté Lemmy) et que les têtes volent sous les coups d’épées-démons. La seule erreur que vous pourriez faire serait… de ne pas le lire.

Pour aller plus loin

Vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman ? Je vous conseille de lire les critiques de Lorhkan, de Lhisbei, de Julien le Naufragé volontaire,

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3 commentaires pour L’épée brisée – Poul Anderson

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