La Septième épée – Intégrale – Dave Duncan

Des influences combinées de manière originale, une construction magistrale, un rythme parfaitement maîtrisé, une histoire puissante

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J’ai l’habitude, sans spoiler excessif, de décrire à la personne qui va me lire et qui hésite à acheter un livre les thèmes et les influences du livre en question. Cela afin qu’en fonction de ses goûts et / ou de ses lectures antérieures, cette personne puisse voir si le roman peut lui plaire ou pas. Le gros souci avec cette intégrale, c’est qu’il y a deux grosses révélations, une en fin de deuxième tome et une en fin de troisième, et que si j’en dis trop, certains d’entre vous peuvent deviner en quoi ces révélations consistent et donc ternir grandement le plaisir de la découverte (honnêtement, vous pouvez, comme moi, deviner très tôt dans le second tome la révélation de la fin de ce dernier ; pour celle de la fin du troisième, par contre, même moi je n’avais rien vu venir). En conséquence, je vais donc rester succinct, flou, voire évasif.

Voilà ce que je peux vous dire : il y a trois influences majeures qui ont été combinées pour construire ce livre, trois livres ou cycles classiques de la SF ou de la Fantasy : je peux vous citer les deux premières sans problème, sans spoiler, vu que vous sentirez ces influences dès les premières dizaines de pages. Ce sont Trois Coeurs, Trois Lions de Poul Anderson (un homme du vingtième siècle se retrouve dans la peau d’un puissant guerrier d’un monde de Fantasy), et Le Monde du Fleuve de Philip José Farmer (une rivière aux propriétés peu communes est l’élément géographique déterminant du monde). Pour la troisième influence, en revanche, il serait cri-mi-nel de ma part de seulement vous la citer, sans même m’expliquer. Je vous dirais juste qu’il s’agit d’un des cycles les plus emblématiques de la SF.

Ces trois influences littéraires majeures ont été combinées d’une façon très originale, et rien que pour cela, on pourrait tirer un grand coup de chapeau à l’auteur. Surtout lorsqu’on sait que les trois romans de cette trilogie sont… ses trois premiers. Sa maturité littéraire est déjà à cette époque impressionnante, ce dont nous reparlerons un peu plus loin. Mais les influences littéraires ne sont pas les seules à avoir été combinées d’une fort belle manière, puisque les influences culturelles qui ont servi à l’auteur à bâtir son monde l’ont aussi été : en gros, la structure sociale est un mélange du système de castes de l’Inde (avec 343 professions), de la forte notion d’honneur et de hiérarchie sociale prévalant au japon féodal, et de religion d’inspiration sino-indienne. Le chiffre sept, aux fortes connotations mystiques, est à de multiples reprises un élément déterminant de l’histoire.

Un petit avertissement

Sur les 50 premières pages, on peut avoir un peu de mal à entrer dans l’histoire (j’avoue que cela a été mon cas), mais après, mais alors après… une fois que c’est parti et qu’on commence à nous donner les clefs pour comprendre cet univers, on ne peut plus lâcher le bouquin. Littéralement.

Construction

La construction de l’histoire est juste magistrale : le héros reçoit une mission de la part des dieux, mais son problème est… qu’il ne sait pas en quoi elle consiste ! On lui a juste donné un court poème comme indication, et ce sera à lui et à ses compagnons de voyage de décoder ces instructions pour le moins cryptiques. La façon dont l’auteur emboîte les différents éléments de l’intrigue sur l’ensemble des trois tomes est remarquable. Contrairement à d’autres auteurs, qui ont une idée de leur point de départ et éventuellement d’arrivée, mais de pas grand-chose entre les deux et qui improvisent ou s’autorisent des chemins de traverse qui n’apportent finalement pas grand-chose à la trame principale, Dave Duncan avait visiblement très bien planifié son histoire bien avant de commencer l’écriture proprement dite, et rien n’est inutile, superflu ou n’a été laissé au hasard. On s’en rend nettement compte à la fin.

Rythme

Dans le même ordre d’idée, le rythme est parfaitement étudié. Attention, il ne s’agit pas d’un de ces romans où il y a tellement de péripéties ou de révélations fracassantes en chaîne que cela en finit par devenir lassant ou contre-productif, ici, je le répète, rien n’est inutile ou mal fait, et par ailleurs on ne s’ennuie pas une seule seconde. D’ailleurs, l’écriture en général est très bonne, surtout si on se rappelle qu’il s’agit de ses trois premiers romans (sortis la même année).

Personnages

Les personnages sont d’une puissante facture, avec une psychologie extrêmement développée. C’est bien évidemment le cas pour le héros, ce qui est logique vu qu’en lui cohabitent l’esprit d’un terrien et des fragments de la mémoire et de la personnalité de son hôte (ainsi que ses réactions purement hormonales, ce qui aura son importance à de nombreuses reprises au cours de l’intrigue). La façon dont ses instincts d’homme du 20ème siècle (révolte face à l’esclavage, au meurtre gratuit ou au traitement des femmes) s’opposent au comportement qu’on attend d’un guerrier du rang élevé qu’il est devenu (que son hôte était, plus précisément) est parfaitement bien décrite et exploitée.
Les personnages secondaires ne sont pas en reste. J’avoue avoir été méfiant quand j’ai vu la concentration d’ados dans l’équipe d’aventuriers qui accompagnent le protagoniste, mais Dave Duncan a brillamment, à son époque, évité l »écueil sur lequel se fracassent bien trop de romans de nos jours, à savoir en faire soit des sidekicks amusants / inutiles / qu’il faudra tout le temps sauver, soit d’insupportables sauveur-du-monde-qui-sait-tout-mieux-que-tout-le-monde. Et comment a-t’il fait ça ? C’est très simple. Il les a fait é-vo-lu-er d’une façon graduelle, logique et habile.

De même, la quatrième de couverture est un peu trompeuse sur la bande de compagnons du héros : il y a des guerriers, oui, mais c’est loin d’être aussi simple que ça. La force de Dave Duncan, c’est d’avoir donné une vraie importance à ceux qui, d’habitude en fantasy, n’en ont pas, ou trop peu : l’inexpérimenté, l’esclave, la femme, l’obèse, le vieillard, l’handicapée mentale, etc. Rien que pour ça, ses personnages sont intéressants.

Intrigue

L’histoire est puissante et épique, et tout le monde, littéralement, y trouvera son compte : que vous soyez adeptes de combats, de romance, d’amitié virile, de personnage expérimenté prenant sous son aile un autre qui ne l’est pas et est maladroit, de politique, que vous aimiez les univers originaux, ceux de fantasy avec beaucoup de magie, que vous aimiez l’action, les dialogues ou les descriptions, vous en aurez tous pour votre argent.
Je mettrais un seul bémol : la notion d’honneur est omniprésente, et beaucoup de situations se règlent en citant une soutra appropriée (dans ce monde, où l’écriture n’existe pas, les règles de conduite de chaque profession sont apprises par cœur sous forme d’aphorismes ou de courts poèmes appelés soutras). Si vous êtes allergiques aux romans / séries / films mettant en scènes des avocats et des procès où tout se joue en citant la jurisprudence ou l’article de loi approprié qui va retourner la situation, vous risquez d’avoir du mal avec cet aspect des choses. Idem si les deus ex machina vous insupportent, il y a bel et bien de l’intervention divine au sens propre dans ce roman, mais ce n’est pas une facilité scénaristique, cela s’inscrit au contraire très logiquement dans celui-ci.

Un appel à Bragelonne

Pour finir, un petit appel à Bragelonne, si quelqu’un de chez eux passe par ici : il existe un quatrième tome, paru en 2012 (soit un quart de siècle après la trilogie originale), et bien que les avis que j’ai pu lire à son propos soient relativement divergents ou mitigés, je pense que je le lirai tout de même avec plaisir. A vot’ bon cœur m’sieurs dames, donc, hein.

En conclusion

Une trilogie de fantasy que je conseille vivement, le genre de livre qui vous tient en haleine quasiment de bout en bout et qui vous laisse de puissants souvenirs une fois fini. Un univers qui prend des références terrestres (les civilisations) et littéraires (trois grands cycles ou romans de Fantasy ou SF) et qui les combine d’une façon originale et très habile. Une construction magistrale, chaque petit élément de l’histoire s’emboîtant patiemment pour former un tableau final à la fois surprenant et époustouflant (je ne m’attendais pas à ce genre de fin, à vrai dire, très bonne surprise). Un rythme savamment maîtrisé, qui fait qu’on ne s’ennuie jamais. Des personnages attachants et complexes, évoluant tout au long de la trilogie dans des directions parfois très surprenantes. Une histoire puissante, pour finir, qui pourra intéresser (pardon, passionner) toutes sortes de lecteurs, qu’ils soient férus de grandes manœuvres politiques, de conflits entre castes, de romance, d’amitié virile, de combats ou de dialogues finement ciselés. Attention toutefois, si vous êtes allergiques aux deus ex machina ou à l’article de loi qui retourne la situation, il y en a, mais l’histoire le justifie toujours, rien n’est gratuit ou malhabile.

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9 commentaires pour La Septième épée – Intégrale – Dave Duncan

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