La porte des mondes – Intégrale – Silverberg / Brunner / Yarbro

Commentaires 4 Par défaut

Une référence de l’uchronie enfin en version complète

porte_mondes

Cette intégrale rassemble quatre textes, écrits par Robert Silverberg (les deux premiers), John Brunner (le troisième) et Chelsea Quinn Yarbro (le dernier), entre 1967 (le premier) et 1990/91 (les trois autres). Le premier texte fait 150 pages, les trois autres environ 65-70.
Ils ont la particularité de se dérouler dans le même univers, créé par Silverberg dans le premier texte (La Porte des Mondes). Il s’agit d’une uchronie, c’est-à-dire d’une Terre où l’histoire a pris un cours différent de celui que nous lui connaissons. Le « point de divergence » (selon l’expression consacrée), c’est-à-dire le moment où notre histoire et celle de ce monde divergent, est la Grande Peste Noire. Sur la Terre de la Porte des Mondes, elle tue 90 % de la population européenne (au lieu de 30-50 % dans notre Histoire), ouvrant la voie à une conquête Ottomane du continent. La conséquence est que les continents américains et africain sont épargnés par le colonialisme européen, et qu’au moment où l’action démarre, dans les années 1960, les grandes puissances mondiales sont les aztèques, les incas, les russes (dont l’Empire s’étend des contrées septentrionales de l’Amérique du Nord à la Chine et au Japon), plusieurs empires africains (dont le Mali, le Ghana et le Songhaï) et bien entendu les Ottomans.

Examinons les quatre textes chacun à leur tour :

La Porte des Mondes

Dans ce roman, la peste a tellement affaibli l’Europe qu’elle a été conquise par les Ottomans, qui lui ont imposé leur domination politique, leur langue et leur religion. De ce fait, les Amériques (baptisées « Hespérides » dans le livre) n’ont été découvertes qu’à la toute fin du seizième siècle, soit un siècle plus tard que dans notre monde. Les empires Inca et Aztèque, plus stables que lors de l’aventure de Cortez, ont massacré les envahisseurs, et en 1963, quand commence l’histoire, ils constituent les grandes puissances des Basses-Hespérides et de l’Hespéride centrale. Le continent nord est partagé entre protectorats aztèques, comptoirs russes, et tribus sauvages. La technologie, malgré le fait qu’on soit dans la deuxième moitié du vingtième siècle, n’a guère avancé au-delà de ce qui a été pour nous l’ère Victorienne.

L’histoire suit Dan, jeune homme pauvre mais ambitieux originaire de New Istanbul (jadis connu sous le nom de Londres), qui s’embarque pour les Hespérides avec des rêves pleins de gloire et de fortune. Au fil d’une série de rencontres, nous découvrirons par ses yeux le monde fabuleux des Hespérides Centrales et des Hautes-Hespérides, leurs empires, grands ou petits, leur politique, leurs coutumes, civilisées ou barbares, leurs dangers et leurs indescriptibles beautés.
C’est un livre initiatique, où on découvre à la fois un monde et les changements qui peuvent amener un jeune homme immature vers l’âge adulte. Il a visiblement été rédigé pour l’adolescence, à un stade précoce de la carrière de Silverberg (juste avant le « grand virage » qui mènera à des chefs-d’oeuvre comme l’Oreille Interne), et cela se ressent sur le style, la longueur du texte (il se lit en un après-midi) et les ellipses du scénario.

Le titre fait référence à un concept expliqué par un des personnages à un autre, celui de « Porte des Mondes », au seuil de laquelle on se trouve face à un choix qui pourrait changer son destin (ou celui de la planète) et au travers de laquelle on peut voir tous les mondes possibles selon le choix fait. Une fois celui-ci entériné, cependant, un seul monde existe. C’est en fait une forme romancée de la Théorie des mondes multiples d’Everett. Par jeu, le héros essaye d’imaginer, fasciné, ce qui aurait pu se passer sans l’hécatombe provoquée dans son monde par la Peste. Il rêve d’un monde où l’européen, au lieu d’être le dominé (des Turcs, des Aztèques, des Incas, etc), d’être méprisé, est le conquérant qui a colonisé les Hespérides. En fait, il rêve de notre propre monde, il fait une uchronie dans l’uchronie. Et ça, mine de rien, c’est un des intérêts majeurs de ce petit roman sans prétention. Après tout, on retrouve le même procédé dans le légendaire Le Maître du haut Château de P.K. Dick, référence en matière de roman uchronique s’il en est.

Au final, on passe un très bon moment avec ce court texte au style facile et à l’exotisme réjouissant. Si on cherche une uchronie dépaysante, c’est l’idéal. Il faut juste bien se rappeler que c’est avant tout une oeuvre destinée à l’adolescent et rédigée par un Silverberg n’ayant pas encore atteint la maturité de son style.

Tombouctou à l’Heure du Lion

(à noter une curiosité, présentée comme inédite, cette nouvelle était en fait déjà parue en 1994 chez Présence du Futur dans le recueil « Le Nez de Cléopâtre »).

Rédigée par Silverberg, cette nouvelle puissante se passe dans le même univers que le roman court La Porte des Mondes. Le ton, en revanche, cette fois complètement adulte, est totalement différent. On s’en rend tout de suite compte dès que la très sensuelle fille d’un diplomate turc est évoquée. Toutefois, l’aspect initiatique n’est pas absent de ce texte, puisque un jeune diplomate subalterne anglais, en début de carrière, bien innocent et naîf, est un des points focaux du récit.

Le centre de gravité de l’histoire se déplace des Hespérides (=des Amériques) à l’Afrique. Alors que l’Emir du Songhaï est mourant, des ambassadeurs des puissances, grandes ou petites, des autres continents (Incas, Aztèques, Russes, Anglais, Turcs, Teutons) arrivent à la capitale pour rendre hommage au vieux souverain et à son successeur de fils. Cependant, certains d’entre eux ourdissent des plans visant à changer la géopolitique d’un continent qui, loin d’être exploité économiquement et dominé par les puissances étrangères, reste fièrement indépendant. Malgré l’attrait pour les ressources naturelles et les réserves de main-d’oeuvre bon marché, le Pacha d’Egypte, le Mambo du Zimbabwe, les souverains du Congo, du Ghana, du Mali et du Songhaï restent puissants et respectés, à un point tel que notre monde réel ne l’a jamais connu. Tout le sel de cette nouvelle, outre l’ambiance hautement exotique, sera de savoir si le Songhaï se relèvera des dangers engendrés par cette délicate passation de pouvoir.

Au final, un excellent texte, qui plaira sans doute bien plus que le précédent à la plupart d’entre vous du fait de son ton cette fois résolument adulte. Les aspects géopolitiques de ce monde uchronique sont également fascinants.

Sous le signe de la Rose

Rédigé par ce géant de la science-fiction qu’est John Brunner, cette nouvelle déplace encore le centre de gravité du récit plus à l’est. Après les turbulences traversées par les empires africains dans la précédente nouvelle, c’est cette fois au tour de l’immense empire Russe de connaître une période de troubles. Dans ce monde, il s’étend également sur la Chine, le Japon et la Corée. L’action se déroule à Cracovie, ville libre et sorte de Berlin de la Guerre Froide essayant de maintenir un équilibre précaire entre les influences Teutoniques, Russes et Ottomanes.

L’histoire suit un potentat local qui réunit sous son toit des voyageurs qui viennent de débarquer du premier train qui a réussi à franchir la fermeture des frontières décrétée par les russes suite aux événements récents. Alors que cette réunion a l’air d’être due au hasard et de concerner des gens ordinaires, l’excellente histoire de John Brunner mèlera très habilement la grande Histoire de ce monde uchronique et une intrigue véritablement excellente, servie par de puissants personnages et des dialogues finement ciselés. Bref, c’est une complète réussite.

Le lecteur en apprendra également plus sur des puissances mineures, en pleine ascension ou en voie d’accéder à l’indépendance, comme les Teutons, les Maoris, les Chinois, les Tatars et les Japonais.

L’Exaltation des Araignées

Ce texte a été rédigé par Chelsea Quinn Yarbro, une auteure qui a elle-même publié un roman uchronique assez original, Ariosto Furioso.
Cette nouvelle prend en compte les événements géopolitiques de la précédente, et suit essentiellement les menaces qui pèsent sur le jusque là très autarcique empire Inca. En effet, il est désormais divisé entre l’Etat historique à l’ouest de la Cordillère (ici dénommée Colonne du Monde) et un autre état, renégat et dirigé par un usurpateur, qui a colonisé tout l’est des montagnes. L’usurpateur noue des alliances avec les Ottomans qui inquiètent beaucoup le souverain Inca, qui cherche lui-même à se rapprocher des Maoris, la puissance montante, et même, chose jusqu’ici impensable, des Aztèques honnis.

Cet empire inca comprend 88 clans qui ressemblent furieusement aux Ordres Grandbretons de Moorcock, chacun étant spécialisé dans une activité comme la guerre (Corbeaux), la domesticité (Rats), la navigation (Baleines) ou le vol plané (les Araignées du titre de la nouvelle).

Globalement, bien qu’intéressant, j’ai trouvé que ce texte était le plus « faible » des quatre. Il faut dire qu’il est difficile de se hisser à la hauteur de géants comme Brunner et Silverberg. Malgré tout, j’estime que Yarbro s’en est tirée avec les honneurs, bien que la fin soit un peu tronquée à mon goût.

Pour finir, un mot sur l’initiative et la présentation : on ne peut que saluer la démarche de Mnemos d’avoir réuni tous les textes se passant dans ce monde en un seul recueil. Les deux textes qui avaient déjà été traduits étaient devenus difficiles à se procurer, et les deux autres sont complètement inédits en français.
On a aussi droit à une belle présentation « à l’ancienne », avec épaisse couverture rigide et reliure avec « lacet » marque-page intégré. L’illustration de couverture est belle, quoique l’impression soit légèrement floue à mon goût (mais rien de choquant tout de même).

En résumé

Un recueil de quatre grosses nouvelles uchroniques (monde où l’histoire a pris un tour différent du nôtre) se déroulant dans le même univers, à la fois familier et (et c’est là tout l’intérêt) hautement exotique, avec dans les positions de pouvoir des empires qui, à part les Ottomans et les Russes, n’ont eu qu’un rôle transitoire ou marginal dans l’histoire réelle : Songhaï, aztèques, incas. Une lecture toujours agréable, riche de nuances géopolitiques dans les trois derniers textes, avec d’excellents dialogues dans le second et particulièrement dans le troisième (celui de Brunner). Dans l’ensemble, un des grands mondes du genre Uchronique, similaire sur son hypothèse de départ au grandiose Chroniques des Années Noires de Kim Stanley Robinson, mais plus facile à lire que lui, car faisant plus la part à l’intrigue qu’au contexte (même si celui-ci est également très riche).
Un rapport qualité / prix correct, considérant la rareté des deux premiers textes (à un prix raisonnable et dans un état correct je précise) et la qualité de la présentation du livre. La question que se posent probablement ceux qui possèdent ou ont lu les deux textes de Silverberg est : cela vaut-il le coup que j’achète cette intégrale juste pour les deux nouvelles de Brunner et Yarbro ? De mon point de vue, la réponse est oui (c’est mon cas, après tout), car la grande qualité de la nouvelle de Brunner et la façon dont les deux textes complètent et étendent l’univers géopolitique des deux textes de Silverberg font que même si ça fait cher pour 150 pages inédites, si vous avez aimé cet univers vous ne le regretterez pas.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce livre, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de Lhisbei sur RSF Blog,

Publicités

4 réflexions sur “La porte des mondes – Intégrale – Silverberg / Brunner / Yarbro

  1. Pingback: La Porte des mondes, intégrale - Robert Silverberg - RSF Blog

  2. Pingback: Anthologie Antiqu’idées du salon ImaJn’ère 2016 – Collectif | Le culte d'Apophis

  3. Pingback: L’île des morts – Intégrale – Roger Zelazny | Le culte d'Apophis

  4. Pingback: Comprendre les genres et sous-genres des littératures de l’imaginaire : Hors-série – Voyages dans le temps, uchronies, mondes parallèles et Portal Fantasy | Le culte d'Apophis

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s