Espoir-du-cerf – Orson scott Card

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Le conte noir et cruel qu’aurait pu écrire une Ursula Le Guin passée du coté Obscur de la Force

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Cet roman, qui fait partie du volet Fantasy de l’oeuvre d’Orson Scott Card, et qui est paru en VO en 1983, est une nouvelle édition de la première VF, publiée chez Denoël en 1984. Un mot sur l’auteur : né en 1951, écrivant aussi bien de la SF (son fameux cycle d’Ender) que de la fantasy (c’est le cas du roman dont je vais vous parler aujourd’hui), de l’uchronie, des romans historiques, des scénarios de comics, des novélisations de films ou des dialogues de jeu vidéo (et je suis loin d’avoir fait le tour de toutes ses activités…), Card est le seul auteur a avoir reçu deux années de suite les deux prix les plus prestigieux en matière de SF, le Hugo et le Nebula.

Avant de vous expliquer pourquoi vous pourriez aimer ce roman, je vais commencer par vous détailler pourquoi vous pourriez bien ne pas l’aimer :

Vous n’allez pas aimer ce roman parce-que…

  • Vous aimez la Sword & Sorcery ? Vous allez être déçu. Du côté Sorcery, pas de problème, le bouquin en est rempli, et c’est de la plus noire des sorcelleries dont il s’agit. Du côté sword par contre, vous n’aurez rien à vous mettre sous la dent, et le héros n’a absolument rien d’un Conan. Il a du mal à tenir une épée, elle est trop lourde pour lui, c’est tout dire.
  • Vous aimez l’Heroic Fantasy ? Le héros n’a rien d’héroïque justement, tout au long des 340 pages du livre il est un jouet ou un pion, celui du hasard, de personnes plus ou moins mal intentionnées ou de puissances occultes. Il est rare qu’il agisse de son propre chef et surtout avec une idée précise de ce qu’il y a à faire. Et si vous aimez la littérature pour « young adults » et ses héros adolescents badass qui savent tout (et tout faire) mieux que tout le monde, passez votre chemin, le héros est bien ado mais il ne sait rien, ne sait rien faire et surtout pas mieux que tout le monde.
  • Vous aimez la High Fantasy et sa nette dichotomie entre le bien et le mal ? Vous risquez d’avoir du mal avec ce roman, les protagonistes sont moralement plus qu’ambigus, et sont autant des victimes que des bourreaux (ou l’inverse) tout au long de l’histoire.
  • Vous aimez la fantasy toute jolie avec des elfes et des forêts enchanteresses ? Il n’y pas d’elfes (ou de nains, ou de dragons, ou autre chose d’ailleurs), et l’ambiance est souvent très crue et très réaliste, notamment quand on vous décrit la fange (au figuré comme au propre) dans laquelle pataugent les basses classes sociales de la capitale. De plus, le ton général est noir, désespéré, résigné, et certaines situations aussi cruelles que brutales : après tout, l’histoire commence sur un viol d’adolescente en place publique, et de l’infanticide au sexe en passant par l’humiliation et les difformités, rien ne vous sera épargné.
  • Vous aimez les livres au style direct ? Vous risquez d’avoir du mal avec l’écriture, pas à cause DU style, mais à cause DES styles. La narration alterne sans cesse entre trois modes, le mode « standard », le mode « il était une fois », et le mode « le narrateur parle à un autre personnage ou au lecteur ». Je ne suis pas certain que tout le monde arrive à accrocher à ces changements de mode de narration (qui sont à vrai dire plus fréquents dans le premier tiers du roman mais qui persistent plus ou moins jusqu’à la fin) qui sont parfois assez abrupts.
  • Vous aimez les belles couvertures ? Vous risquez d’être déçus par celle-ci, elle aurait pu être sympa sans cette couleur moutarde dégueu qui déborde un peu partout. Bizarre d’ailleurs, c’est le deuxième bouquin paru en une semaine chez deux éditeurs différents, imprimé chez deux imprimeurs différents, qui portent des traces de cette couleur bizarre. Faut croire qu’il y avait une promo sur cette couleur chez le fournisseur.

En revanche, vous allez adorer ce roman parce-que…

Maintenant que j’ai expliqué pourquoi certains lecteurs ne vont pas aimer, nous allons voir ce qui fait la force de ce roman. Tout au long de sa lecture, je me suis retrouvé plongé dans le même genre d’ambiance qu’à la lecture de plusieurs textes d’Ursula Le Guin faisant partie du cycle de Terremer, de l’Ultime Rivage aux Contes de Terremer en passant par Tehanu. Du style, mélancolique, parfois très noir et cru (le martyr de Therru), à la dichotomie entre magie féminine et masculine (et à la façon dont les hommes craignent la magie féminine) en passant par l’emploi de la magie et par la façon dont les personnages sont nommés (par un nom commun ou un adjectif), énormément de choses rappellent l’Ursula Le Guin de ces romans. Etant donné que je voue un culte à Terremer, je ne pouvais qu’être séduit par Espoir-du-Cerf. Donc si vous aussi vous avez aimé ce cycle, vous risquez d’être intéressé par Espoir-du-Cerf. Mais attention, c’est le conte noir qu’aurait pu écrire une Ursula passée du côté obscur de la Force, tant il est sombre, cruel et désespéré. N’espérez pas un happy-end (enfin, pas vraiment), les pertes seront cruelles, les héros bien mal récompensés, les amis se joueront du protagoniste, et nulle destinée grandiose ne sera atteinte, sinon par hasard ou par manipulation.

Ursula Le Guin, donc… Et quelles sont donc les autres influences ? On pense à Marion Zimmer Bradley, par exemple, car le parfum général de l’univers évoque fortement l’univers Arthurien, avec sa foi antique (Douces Soeurs, dieu Cerf) qui se voit télescopée par le culte de Dieu (avec un grand « D ») et sa sorcière toute-puissante qui fait penser à Morgane ou Morgause. La thématique d’un monde ancien, polythéiste, qui se voit remplacé par un monde nouveau, monothéiste, est également en partie là. De plus, le roman est conçu comme un conte, avec sa morale et un mode de narration à l’avenant. On peut aussi penser aux contes de Grimm, et bien entendu à Card lui-même, puisque le héros est… un septième fils. Enfin, on peut penser à Terry Goodkind, mais je vais éviter de dire pourquoi, vous le découvrirez par vous-mêmes.

N’allez pas croire pour autant que c’est un conte, noir ou pas, avec des personnages flamboyants et moralement très tranchés, voire caricaturaux (le méchant très méchant et le gentil très gentil). Certes, il y a de grands thèmes moraux (le pays est sous la coupe d’une Sorcière tyrannique, les Dieux sont emprisonnés ou neutralisés), mais tous les personnages ou quasiment sont dans l’ambiguïté, à la fois bourreaux et victimes. La description de la vie des basses couches de la capitale est crue, brutale, sans concessions. Les personnages principaux, à l’exception de Beauté, sont ridiculisés, déchus, désespérés, perdus. Ils n’ont rien (ou plus rien) de flamboyant. Et les personnages en apparence les plus sadiques peuvent agir selon une forme pervertie d’amour. Amour qui peut se transformer en haine, ou la haine en amour ou en pitié, au gré des circonstances.

Si comme moi vous êtes fasciné par la Magie dans les romans de Fantasy, notamment par sa théorie ou son mécanisme (l’énergie qui l’alimente par exemple), vous allez A-DO-RER Espoir-du-Cerf. Le roman propose un système complet expliquant la source du Pouvoir, ses variantes, la façon de l’augmenter, de le diminuer ou de le neutraliser complètement. Et autant le dire, ce n’est pas de la magie à la Harry Potter, on parle de la plus sombre des sorcelleries et de la plus immonde des nécromancies là.
De plus, ce n’est pas souvent que nous voyons une Sorcière d’une telle puissance, capable de tenir un immense pays et des dizaines de milliers de personnes sous sa coupe, de prolonger sa vie et celle d’autres personnes de plusieurs siècles, de contrôler le climat, et d’enchaîner ou de neutraliser tous les autres magiciens ou prêtres du monde et jusqu’aux dieux eux-mêmes !

Bien donc le roman est très noir, avec des protagonistes ambigus, il est bâti sur le modèle d’un conte ou d’une fable mythologique, il fait la part belle à la magie, il est très cru et sombre, et ? Et comme je l’ai déjà évoqué, la narration est assez spéciale. D’un mode « il était une fois », elle peut basculer sur une narration standard, puis brusquement (généralement en fin de chapitre), un narrateur (dont on n’apprendra l’identité qu’à la toute fin du roman) s’adresse au roi Palicrovol, aux autres personnages, ou au lecteur. C’est particulièrement vrai au début du roman, puis ça se « calme » ensuite, mais ces transitions (surtout qu’elles peuvent être assez abruptes) peuvent déstabiliser certains lecteurs habitués à des romans de fantasy au style plus direct ou pauvre.
Dans le même ordre d’idée, l’atmosphère alterne entre le quasi-onirique et le brutalement terre-à-terre (viol, crasse et agressions ou meurtres pour quelques pièces de cuivre), ce qui là aussi, peut déstabiliser certains.
Le rythme peut vous paraître trèèèèèèèès lent, et certains « rebondissements » inutiles, mais sachez qu’à la fin toutes les pièces du puzzle se mettront en place, et qu’aucune scène n’est inutile.

En conclusion

Un excellent conte (plus qu’un roman standard) cruel, quasi-mythologique, parfois onirique, parfois terre-à-terre, une forme très « dark fantasy » de Terremer d’Ursula Le Guin mâtiné de touches Arthuriennes, un formidable livre sur la magie noire, sur une sorcière assez puissante pour faire des dieux ses esclaves, sur les destins amers et cruels de personnages innocents et à la fois bourreaux et victimes; mais un roman difficile car très noir, brutalement cruel, au style narratif complexe, et aux protagonistes qui ne sont pas tant héros que pions, de forces extérieures ou de leurs propres sentiments (notamment de vengeance), bref qui nécessite un esprit ouvert. Si ce que vous recherchez est une histoire plus directe, des personnages plus héroïques, moins ambigus, un univers moins noir, et une narration plus simple / directe, ce livre risque de ne pas vous plaire.

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Une réflexion sur “Espoir-du-cerf – Orson scott Card

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